Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 12 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 12

 

Je fermai un œil pour observer de plus près le contenu restant dans le flacon d’huile essentielle. Presque vide. Il restait une semaine environ de traitement pour ma mère. Après cela, il deviendrait urgent de récolter la plante.

Eridan avait dit qu’il m’aiderait à nouveau, mais je ne voulais pas dépendre entièrement de lui, et comme je le lui avais assuré, plonger ne me faisait pas peur. Tout était une question de temps et d’organisation.

Le samedi suivant, je planifiai de me rendre au port de Lyttelton pour acquérir les outils et protections nécessaires à ma prochaine plongée.

Ma mère me prêta sa voiture et je baissai les vitres pour sentir le vent océanique sur mon visage. La route longeait une partie de la côte jusqu’à mon endroit préféré : le passage de Port Hills, la chaîne de collines séparant Christchurch de Lyttelton, où se dessinaient les restes d’un volcan désormais éteint. Les falaises abruptes formaient une sorte d’amphithéâtre naturel, qui me rappelaient à quel point la nature était belle.

Je me garai sur Sumner Street, à l’écart de la ville pour terminer à pied et profiter de cette belle journée en m’épargnant la difficulté de trouver une place au parking de Lyttelton.

Pendant que je traversai les chemins entre les rochers, un bateau faisait son entrée au port. Je fronçai le nez. Une odeur forte et inhabituelle s’en dégageait ; quelque chose de chimique, qui me grattait la gorge, même à cette distance. En plissant les yeux, je reconnus le genre de navire sur lequel Jared travaillait. Quelque chose me soufflait qu’il devait y avoir eu un incident.

J’accélérai l’allure.

Des mouettes planaient au-dessus des vagues, cherchant une proie. Je suivis la trajectoire de l’une d’entre elles, espérant la voir en action. Elle se contenta de ralentir et de battre des ailes en approchant d’un poisson à la surface. Trop gros pour elle.

La silhouette du poisson resta immobile.

Il ne flottait pas, il dérivait. Était-il blessé ? Mort ? Je continuai de marcher à travers les rochers et escaladai un léger promontoire. Je me faisais des idées. Enfin, j’espérais. Il y avait des dizaines de poissons différents qui possédaient des écailles bleu-foncé.

Mais combien avaient dix doigts, un torse et une tignasse brune ?

Lorsque la silhouette s’échoua contre un rocher, je me mis à courir, au risque de me rompre une cheville.

— Nalu !

Je l’aurais reconnu entre mille. Il était face contre le rocher, inerte, et cette vision me fit trébucher. Je tombai sur les genoux.

— Nalu, répétai-je en posant les mains sur son dos pour le retourner. Nalu, tu m’entends ? Nalu !

C’était un cauchemar. Je le soulevai délicatement, maintenant sa tête légèrement en hauteur. Où étais-je censée faire l’inverse et surélever sa queue ? Je posai mon oreille sur sa petite poitrine, mais sur le moment tout ce que j’entendis fut mon propre cœur tambourinant et les bruits des vagues s’écrasant sur les rochers. Ses branchies étaient fermées, immobiles, mais sa poitrine se soulevait. Il respirait ! Vite, j’ôtai mon gilet et l’enveloppai en veillant à ne pas être trop brusque. Il fallait que je fasse quelque chose, que je le réchauffe, que je tente de le ranimer. Fébrilement, je fouillai dans mon sac et en sortis la flûte maorie pour souffler dedans à pleins poumons.

Combien de temps Eridan mettrait-il à arriver ? Et en attendant, que pouvais-je faire ?

— Nalu, s’il te plait, réveille-toi.

Le temps me paraissait interminable et l’odeur nauséabonde me donnait la nausée. Attirer Eridan jusqu’ici n’était pas une bonne idée.

Je soulevai le siréneau avec délicatesse, toujours enveloppé dans mon gilet. Il pesait lourd. Serré contre moi, je commençai mon ascension pour regagner la voiture. Il glissait un peu entre mes bras et je m’efforçais de ne pas ralentir dans les montées. Je ne me le pardonnerais pas s’il lui arrivait quelque chose. Et Eridan non plus, pensai-je en tremblant.

Je le déposai côté passager et m’empressai de démarrer. Mes mains moites, sur le volant, étaient crispées et je roulai un peu trop vite, à deux doigts de regretter mon impulsivité.

Inutile d’être spécialiste des siréniens pour comprendre que mon acte venait de couper Nalu de son environnement naturel. Qu’est-ce qu’il valait mieux faire ? Le laisser mourir sur les rochers ?

Il ne va pas mourir.

Je freinai brutalement au tournant suivant, l’avant-dernière rue avant la maison. La tête de Nalu suivit le mouvement et je posai ma main sur sa joue. Il était chaud. 

Une fois garée devant chez moi, je le pris de nouveau dans mes bras et fis une entrée fracassante dans la maison ; le battant cogna contre le mur, alertant ma mère, qui revenait du jardin. Son regard se posa sur le visage d’enfant de Nalu, son torse enveloppé dans mon gilet, puis sur sa nageoire. 

— Carly, qu’est-ce que…

— Il faut faire quelque chose, il ne va pas bien du tout. Je t’en prie.

La surprise sur les traits de ma mère laissa place à la détermination.

— Emmène-le dans la salle de bain, dit-elle en passant devant.

Elle écarta le rideau de la douche et je déposai le corps de Nalu dans la baignoire. Elle lui palpa le ventre, les bras et souleva ses paupières.

— Il a des branchies, murmura-t-elle pour elle-même.

Ma mère le détaillait, l’air de prendre conscience de l’être légendaire qu’elle avait sous ses yeux.

— Qu’est-ce qu’il a ? demandai-je. Pourquoi il ne se réveille pas ? Est-ce que tu peux faire quelque chose ?

— Ça ressemble à un empoisonnement, murmura-t-elle.

Un empoisonnement.

Ma mère était infirmière, et j’étudiais la biologie marine. En un regard, l’évidence s’imposa :

— Il a besoin d’eau. 

Je commençai à remplir la baignoire et à ajouter du sel. Les branchies de Nalu frétillèrent doucement, son nez toujours à la surface.

— On va utiliser du bleu de méthylène, dit Debra. C’est un antidote contre l’intoxication aux nitrites et à l’ammoniac.

— On l’utilise normalement pour les poissons.

— Il est à moitié poisson, me dit doucement ma mère. Prépare le dosage : deux grammes pour dix litres d’eau. Le mieux et de commencer par diluer la poudre dans de l’eau tiède et de verser ensuite l’eau dans la baignoire, comme ça, il ne risque pas d’en avaler trop d’un coup.

Je fouillai dans le placard à pharmacie et suivis les indications de ma mère en récupérant un seau dans le jardin. Une fois la solution diluée dans l’eau, je déversai le contenu petit à petit dans la baignoire.

Nalu ouvrit les yeux et se mit à tousser. Ma mère le maintint par la nuque pour que son nez reste à l’air libre.

— Nalu, murmurai-je doucement, c’est moi, Carly, comment tu te sens ?

Il bougea ses lèvres pâles, mais aucun son n’en sortit.

— Continue de remplir la baignoire, me dit Debra. Ça fonctionne.

La baignoire continua de se remplir.

Nalu agita sa nageoire et, lorsque ma mère le lâcha, il s’immergea complètement. Sa poitrine se souleva, les traits de son visage apaisés. Ses branchies fonctionnaient et jouaient leur rôle à la perfection.

Il sortit la tête de l’eau et cligna des yeux.

— Comment tu te sens ?

Il avait déjà meilleure mine.

— Ça va…

L’étau dans mon ventre se relâcha. J’avais été à deux doigts de me noyer dans mes larmes contenues. 

Nalu regarda avec curiosité ma mère, triturant ses mains palmées l’une contre l’autre.

— Nalu, je te présente ma maman, Debra.

— Bonjour, dit-il d’une voix intimidée.

Ma mère eut l’air de ne savoir quoi dire, comme si elle peinait encore à accepter la réalité. Puis elle sourit.

— Est-ce que tu as faim, Nalu ?

Il avait justement plaqué ses mains contre son petit ventre rebondi.

— Oui !

— Je vais te chercher quelque chose à manger.

— De la nourriture humaine ?

— Il ne devrait manger que du poisson, dis-je d’un ton protecteur.

— Nous avons du poisson frais au frigo. Il aurait peut-être besoin de sucré.

— On ne peut pas lui donner quelque chose qu’il risque de ne pas digérer.

— Je peux tout digérer ! clama Nalu.

— Je vais voir ce que je peux faire, conclut ma mère.

Nalu eut un de ses sourires angéliques dont il avait le secret. Une fois seule avec lui, je soupirai.

— Tu m’as fait peur Nalu, qu’est-ce que tu faisais si proche du port ?

— Je voulais venir te voir, Carly, tu me manquais. J’étais avec oncle Adaro et j’ai nagé jusqu’à ta ville lorsque je t’ai vue sur la terre. Mais l’odeur dans l’océan me faisait mal pour respirer. 

Les larmes me piquèrent les yeux.

— C’est l’eau qui t’a rendu malade ?

— Je crois, oui.

Il regarda autour de lui.

— Est-ce que c’est ta chambre ?

Malgré les sanglots dans ma voix, je m’esclaffai.

— Non c’est la salle de bain, c’est ici qu’on se douche.

Comme il ne connaissait pas le concept, je le lui expliquai. Puis je lui décrivis à quoi ressemblaient nos lits, à quoi servaient des draps, pourquoi nous avions des objets comme des réveille-matin. Plus il posait des questions, plus il reprenait vie.

— Moi je me sens bien ici, conclut-il. Ça sent bon comme tes cheveux.

Ma mère revint à cet instant, avec deux petites assiettes, une pour le poisson et une contenant quelques fruits découpés. Elle toussota.

— Carly, il y a… quelqu’un qui t’appelle.

D’un sourire un peu tendu, elle tendit le doigt en direction de la baie vitrée et je compris instantanément. Crispée et impatiente, je traversai le salon pour gagner le jardin. Là, au milieu d’Avon River, en plein jour, se tenait Eridan.

— Carly, qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que c’est…

— Nalu, confirmai-je, je l’ai trouvé échoué sur un rocher, inconscient. Je crois que quelque chose a été déversé dans l’océan, quelque chose de toxique.

Eridan s’agrippa fermement contre le rebord, le regard fixé sur la maison. Je m’accroupis et posai mes mains sur ses épaules, prête à le retenir s’il tentait de sortir de l’eau – même s’il n’aurait pu aller bien loin.

— Où est-il ?

— Dans ma salle de bain, ne t’inquiète pas, il commence à aller mieux. Il est conscient et il mange. 

Je parlais vite, m’efforçant de contrôler ma voix. C’était à moi de le rassurer. Je scrutai les environs autour de nous : aucun voisin curieux n’avait été alerté par notre discussion et la route se situait heureusement sur l’autre versant. Nous étions seuls.

Eridan accrocha mon regard.

— Tu as pleuré ?

Je baissai les yeux, mal à l’aise.

— Ce n’est rien.

J’enlevai mes mains des épaules d’Eridan. Sa voix se fit plus calme : 

— Est-ce que tu peux me l’amener ?

— Bien sûr.

Dans la salle de bain, Nalu était seul. Le menton luisant de restes de sardines, il tenait un morceau de kiwi entre les mains.

— C’est lui que je préfère !

Il avait éparpillé dans l’eau de la baignoire les autres morceaux de banane, abricot et melon, les repoussant de sa nageoire comme un enfant qui écarte le contenu de son assiette avec sa fourchette.

Je m’accroupis à sa hauteur et passai la main dans ses cheveux emmêlés.

— Tu m’as fait très peur, tu sais.

Le visage enfantin de Nalu se voila.

— Désolé. Ça m’était jamais arrivé avant. 

Je l’attirai dans mes bras. Tant pis pour mes vêtements déjà trempés, ou l’eau sur le sol de la salle de bain.

— Ce n’est pas ta faute, d’accord ? Personne ne t’en veut.

Quelqu’un était responsable, et l’image de mon frère me trottait dans la tête. Ce qui venait de se passer était grave. Nalu ne serait pas la seule victime.

Sa petite main palmée se posa sur ma joue.

— Tu es belle, Carly. Mais il faut pas que tu aies les yeux tristes.

Je lâchai un soupir.

— Si tu veux, je te ferai un dessin de peau, comme à papa. Il a toujours le sourire après.

— Avec grand plaisir, lui soufflai-je. Dès que tu iras mieux. Allez, je t’emmène à lui.

Lorsque je le soulevai, il enroula ses petits bras autour de mon cou et cala sa tête comme l’aurait fait n’importe quel enfant. Je n’avais plus qu’à passer un bras sous sa nageoire.

À l’approche de la baie vitrée, je marquai une pause.

— C’est donc grâce à vous, disait Debra.

— Grâce à Carly, c’est elle qui connaissait cette plante. Je suis simplement allé la récolter. Votre fille a beaucoup de cœur.

— Tout comme vous, Eridan.

Je croisai alors son regard, et ma mère se redressa dans le même mouvement. Elle ne semblait pas fâchée des cachotteries que je lui avais faites. Juste un peu abasourdie. 

Je connais le sentiment.

Je déposai Nalu dans les bras de son père, même si le siréneau refusa de me lâcher aussi facilement. Eridan le berça un moment, et palpa son front et sa nageoire.

— Je le ramène auprès des miens, dit-il en levant de nouveau la tête. Merci du fond du cœur à toutes les deux.

— Je te raccompagne jusqu’à Bridge Street.

Je devinai le regard de ma mère dans mon dos alors que je marchais le long de la rivière. Eridan et Nalu restèrent immergés. En alerte maximale, je me tordais le cou dans toutes les directions pour m’assurer qu’on ne soupçonnait pas leur présence. Promeneurs, joggeurs, familles, cyclistes… Personne ne se rendit compte que deux êtres surnaturels descendaient la rivière de la ville.

Le pont était là.

Je passai de l’autre côté pour descendre dans l’herbe, là où je me retrouvai complètement à l’abri d’éventuels regards indiscrets. Eridan sortit la tête de l’eau.

L’agitation de la ville était derrière nous, l’océan devant.

— Tu n’as rien senti dans l’eau ? lui demandai-je.

— Pas ici.

— J’ai voulu t’appeler avec la flûte maorie, un peu plus tôt.

— Je t’ai entendue. J’y suis allé. L’odeur y était étouffante et j’ai retenu ma respiration. C’est là-bas que tu as trouvé Nalu ?

— Oui.

Il baissa les yeux sur son fils, endormi dans ses bras. Puis il tourna la tête en direction du large. Deux silhouettes nous observaient. Deux siréniens. Seuls leurs yeux dépassaient de la surface, ainsi que leurs mains palmées, tournées vers le ciel.

J’en compris la raison avec un temps de tard : l’eau se mit à frémir à mes pieds, créant une multitude de bulles, me séparant d’Eridan. Un mur d’eau se dressa alors devant moi, me dominant de toute sa hauteur. Il oscillait de droite à gauche comme pour me jauger avant de s’abattre sur moi. Je me jetai de justesse en arrière et l’eau frappa l’herbe, m’éclaboussant comme autant de petites aiguilles.

— Arrêtez !

Le deuxième mur d’eau qui commençait à naître disparut d’un coup. Et comme si le cri d’Eridan avait désamorcé la tension, les deux siréniens sortirent complètement la tête de l’eau.

Bruns et imberbes, leur visage similaire à celui d’Eridan aurait pu les faire passer pour des membres de la même famille. Sauf pour leur nageoire : l’un comme l’autre possédait une longue queue d’un violet tirant sur le brun.

Ils m’observèrent sous toutes les coutures, me donnant la sensation d’être un lièvre face à un renard.

— On ne peut plus plaisanter ? fit celui sur la gauche.

Son expression était plus taquine qu’agressive. Ah, alors ce n’était qu’un jeu pour eux ? 

— Il n’y a pas de quoi plaisanter, répondit son voisin. Comment va Nalu ?

— Il a mangé et a bu, et semble en meilleure forme, expliquai-je.

Eridan me lança un regard reconnaissant. Il voyait bien que je prenais sur moi. Si l’un ou l’autre sirénien choisissait de m’attirer dans l’eau pour me noyer, je n’aurais aucune chance. 

— Carly, je te présente Adaro et Kailano. Les amis : voici l’humaine qui a secouru Nalu.

— Ta fameuse humaine ? dit le dénommé Kailano, celui à l’expression taquine.

Eridan leur a parlé de moi ?

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? s’enquit Adaro.

La question que je redoutais.

— Quelque chose de toxique a dû être déversé dans l’océan. Je vais me renseigner, c’est sans doute un terrible accident. Je suis désolée de…

— Ne t’excuse pas Carly, dit doucement Eridan. Ce que tu as fait pour Nalu est extraordinaire. Tu l’as aidé et soigné comme s’il était l’un des tiens.

— C’est un enfant et il était mal en point, bien sûr que je l’ai aidé.

Je surpris un regard entre Kailano et Adaro, et quelques sifflements légers, qui auraient pu ressembler à des chuchotements. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien se dire ? Que je n’étais pas si impressionnante que ça ? Ou alors que je cachais bien mes intentions ? Eridan agita sa nageoire sous leur nez pour les faire taire.

Adaro s’ébroua.

— S’il y a quelqu’un en tort, c’est moi. Il était sous ma responsabilité et je ne l’ai pas vu s’éloigner. 

— Nalu fait ça parfois, dit Kailano, comme tous les siréneaux.

Eridan ne renchérit pas. 

— Une fois chez nous il pourra se reposer, conclut-il.

Il hésita.

— Partez devant tous les deux.

Il confia son fils à Adaro et les deux siréniens plongèrent. Leur caudale violette décrivit un arc de cercle en même temps avant de disparaître.

— Merci encore pour tout, Carly.

Les larmes étaient en train de remonter, la gentillesse et la bienveillance d’Eridan étaient de trop. Il se hissa à l’aide de ses bras. Nos fronts se touchèrent presque et cette proximité me fit relever les yeux. 

— Est-ce à cause de Nalu que tu pleurais ?

— Je suis juste soulagée qu’il n’ait rien.

— Tu es une personne encore plus belle et généreuse que ce que je pensais.

Il semblait se parler à lui-même. Son souffle était tout proche. Sa main caressa de nouveau ma joue, comme le soir où je lui avais fait visiter la ville. À la différence qu’il cherchait à me réconforter. Ce n’était plus un contact léger et prudent, mais un toucher assuré. Il essuya le reste des larmes qui avaient roulé et la fraîcheur de ses doigts sur ma joue chaude me fit du bien. Il traça la ligne de ma mâchoire et son pouce remonta sur mes lèvres entrouvertes.

Un effleurement. Comme au ralenti, il en dessina le contour, et la température monta d’un cran supplémentaire.

Alors, sans crier gare, ses lèvres se posèrent sur les miennes.

Ses lèvres sur les miennes ?

Il m’embrassait. Nos deux têtes s’inclinèrent et sa bouche s’unit à la mienne comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle au monde. Un goût salé envahit ma bouche. Un goût d’interdit. Comme guidé par une sensation de soif intense. Des papillons à l’intérieur de mon ventre, dont j’ignorais l’existence, s’affolèrent. 

Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ?

Je repris mes esprits et le repoussai. Ses yeux couleur océan restèrent rivés sur mes lèvres.

— Non Eridan… Tu ne peux pas faire ça.

— Pourquoi ?

Il pencha légèrement la tête. Vraiment ? Fallait-il que je lui explique la signification d’un tel geste ?

— Ça ne t’a pas plu ?

— Ça n’est pas la question. Il y a des limites qu’on ne peut pas franchir. Promets-moi que tu ne le referas plus.

Il reprit ses distances, l’air pensif.

— Je suis désolé de t’avoir mise mal à l’aise.

Mes lèvres étaient aussi brûlantes que mes joues. Oui, la situation m’avait mise mal à l’aise, mais ce qui me gênait le plus était que je lui avais rendu son baiser.

— Je te promets de ne pas recommencer, finit-il par dire, sauf si tu me le demandais.

Son ton était sérieux.

Sauf si tu me le demandais.

Sauf si…

Se rendait-il compte du ton ambigu de sa phrase ?

Je m’entendis à peine lui dire d’être prudent sur le chemin du retour. Mes oreilles bourdonnaient lorsqu’il me remercia une dernière fois.

Eridan plongea, bras en avant, puis ondula à la surface avant de regagner les profondeurs.

Mon cœur battait fort. J’avais toujours ce goût salé sur les lèvres, cette impression d’avoir cédé à une tentation interdite. C’était le baiser le plus intense que j’avais pu recevoir.

Et c’était un sirénien qui me l’avait donné.

 

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