Le Sirénien (French Edition)
Chapitre 6
Le lendemain matin, je voulus tenter un premier test avec ma mère.
— Il faut l’utiliser en diffuseur, lui expliquai-je. Je te préviens, ça sent fort.
— Si ça peut m’aider, je suis prête à tout tenter, tu le sais.
Nous nous installâmes dans sa chambre, et je posai sur la table de chevet une petite coupelle contenant quelques gouttes, chauffée par une bougie.
Très vite, l’odeur me prit à la gorge.
— Ce n’est pas si désagréable, dit Debra au bout de quelques minutes.
— Tu trouves ?
J’avais du mal à ne pas froncer le nez.
— Je vais retourner dans ma chambre pour avancer sur mes devoirs, dis-je. Tu peux rester un moment ici ?
— Je vais bouquiner pour passer le temps.
Elle m’embrassa sur le front, amusée par mon sérieux sur ces expérimentations. À l’adolescence, je lui en avais fait voir, entre les recettes de grand-mère sordides ou les aliments soi-disant miracles. Il y avait eu beaucoup de naïveté dans chacune de mes tentatives, mais ma mère s’était toujours prêtée au jeu.
À midi, soit deux heures plus tard, nous arrêtâmes l’expérience. Je notai son ressenti, ses impressions, et tout ce qui pourrait m’être utile pour récolter des données sur les effets de la plante. À première vue, tout s’était bien passé. Elle identifiait même un léger mieux-être dans sa respiration – mais qui pouvait être un simple effet placebo.
Lorsque plus tard, elle se rendit dans la cuisine pour préparer à manger, un éclat de verre m’alerta.
Je me précipitai jusqu’à elle et la retrouvai accoudée contre l’évier, le visage pâle.
— Maman ?
Elle faisait un malaise. Je l’avais suffisamment vue avec cette expression et cet état de faiblesse pour comprendre ce qui se passait. Je guettai sa respiration, attentive au moindre signe de sifflement qui précèderait le début d’un pneumothorax. Mon téléphone crispé dans ma main droite, il me faudrait à peine un battement de cils pour appeler les urgences.
Sa respiration ne sifflait pas.
— Viens t’asseoir.
Elle s’appuya sur moi pour marcher jusqu’au canapé.
— Je ne comprends pas, le myriophylle ne devrait pas déclencher de malaise.
— Ça va passer, ça n’a peut-être rien à voir, tu sais.
Elle voulait me rassurer, mais je ne l’étais pas.
Une discussion pour le moins houleuse m’attendait. Lorsque Jared rentra de sa journée en bateau, et une fois que notre mère fut partie se coucher, je lui racontai l’expérimentation que nous avions tentée.
Il s’assombrit.
— Carly, tu ne peux pas jouer aux apprentis sorcières.
— C’est censé être sécuritaire.
— Tu ne le sais pas, cette plante n’a pas été étudiée suffisamment, tu me le répètes depuis des années.
Je pinçai les lèvres. Jared s’efforça de ne pas élever la voix.
— Toutes les alternatives sont les bienvenues, dis-je. Tout, plutôt que…
— …la transplantation ?
J’acquiesçai.
— Je connais les risques aussi bien que toi, dit-il, mais on doit le voir comme une chance pour elle.
— Ça coûte une fortune.
J’avançai l’argument qui comptait le moins.
— J’ai l’argent, se rengorgea Jared, du moins une partie. Et on peut toujours faire un emprunt.
— Je n’aime pas cette idée.
— Je sais.
Il y eut une pause entre nous.
— À quand les prochaines analyses ?
— Une semaine, murmurai-je.
Ces analyses répétées étaient source d’angoisse et dictaient notre quotidien. Jared et moi nous accrochions au moindre espoir d’amélioration. Chaque victoire comptait lorsqu’on ignorait de quoi demain serait fait.
— Et le boulot ? demandai-je pour changer de sujet. Tu as résolu ton problème ?
— Même mieux, j’ai été promu.
— Oh, félicitations !
Jared se ragaillardit.
— Je vais diriger une équipe, on aura un meilleur rendement pour l’extraction des minerais.
— Tu n’en dis toujours pas plus, pas vrai ?
— Ça n’est pas si intéressant que ça.
Je lui donnai une bourrade.
— Bien sûr que si. N’oublie pas que dans un avenir proche, le spécialiste que tu consulteras, ce ne sera pas le professeur Shaw, mais moi !
Il passa son bras par-dessus mes épaules pour m’étreindre. Je lui avais redonné le sourire.
*
Trois fois par semaine, Tasha, Bastien et moi nous réunissions pour étudier. Une habitude qui datait du lycée.
Déjà inséparables, nous étions les élèves en tête de classe, ce qui occasionnait jalousie et mépris. Je ne comptais plus le nombre de fois où nous avions été accusés de triche, de snobisme, ou traités de lèche-bottes auprès des professeurs. Être bon élève n’était pas toujours bien vu. Si j’avais été seule à subir toutes ces remarques, j’aurais très mal vécu cet ostracisme ; mais nous étions trois. Je n’avais jamais eu besoin d’autres amis. Et il en avait été de même pour eux.
Lorsque Tasha m’envoya un message pour organiser notre prochaine session d’études, je dus décliner en lui expliquant que je restais auprès de ma mère. Elle m’envoya une suite de cœur par textos. Tasha n’oubliait jamais ce que je vivais au quotidien.
Mes cours étaient étalés devant moi, sur la table de la salle à manger. Ma mère venait de se faire une tisane et s’installa dans le fauteuil à côté de la baie vitrée donnant sur le jardin.
Je jetai un coup d’œil à l’horloge. Seize heures. C’était d’ordinaire le moment où ma mère prétendait se rendre chez la voisine pour en réalité partir en douce travailler à l’hôpital.
Lorsqu’elle leva à son tour les yeux vers l’horloge, je sus qu’elle pensait à la même chose.
— Je suis contente que cette première année se passe bien pour toi. Pour vous trois. Lorsque certaines choses ont du sens, sont alimentées par l’envie et la passion, il faut toujours s’en donner les moyens.
Je m’inquiétai :
— Sauf qu’il y a une limite aux moyens. Et une passion ne doit pas devenir une obsession.
— La passion ne devient obsession que lorsqu’on en est privé trop longtemps.
— Maman, si tu penses retourner travailler…
Elle fit un signe de la main pour me rassurer.
— Non, pas pour l’instant. Je comprends vos inquiétudes, plus que tu ne le crois. Et Jared et moi avons trouvé un terrain d’entente. J’ai longtemps repoussé l’idée de la transplantation, car une fois que c’est fait, il n’y a pas de retour en arrière possible.
Un terrain d’entente ? C’était tout ce que je ne voulais pas entendre.
— Il y a vingt-cinq pour cent de chances pour que tu rejettes la greffe, soufflai-je.
— Et soixante-quinze pour cent pour que je vive. Pour que je récupère suffisamment et puisse reprendre des activités.
Notre mère menait une demi-vie. Accepter la transplantation revenait à prendre un risque qui, s’il marchait, pourrait effectivement lui permettre de retrouver son autonomie. Et cela nous déchargerait, Jared et moi, de la responsabilité implicite que nous avions acceptée : lui en gagnant de l’argent, moi avec mes recherches.
— Ça veut dire que tu ne crois plus au myriophylle.
— Je crois en toi, Carly. Toujours. C’est pour ça que je veux que tu respectes mon choix. Il ne faut pas avoir de regrets, ma chérie. Pour moi… ou pour ton père.
Je jouai nerveusement avec mon crayon à papier au-dessus de ma feuille.
— C’est à lui d’avoir des regrets.
— J’espère qu’un jour tu pourras lui donner une seconde chance.
— Il t’a laissée tomber parce qu’il ne pouvait pas gérer ta maladie.
— Certaines personnes ne le peuvent pas, c’est comme ça. Il n’était pas un bon mari, mais il peut être un bon père.
— Eh bien je n’ai peut-être pas envie d’un père.
Cette rupture, je la prenais plus personnellement que ma mère. Lorsqu’on dit à quelqu’un qu’on l’aime, qu’on prononce des vœux, on ne peut pas tout reprendre aussi facilement.
Je me levai. J’avais besoin de me distraire, de chasser ces émotions désagréables.
— Tu as pris tes médicaments il y a combien de temps ?
— Deux heures.
— Est-ce que tu veux qu’on fasse un deuxième essai ?
Cette fois, je mis l’huile essentielle en diffusion pour dix minutes chrono. Pas une de plus.
Ensuite vint la phase de surveillance des symptômes de ma mère, ce qui dura bien deux heures. Je notai toutes mes observations pour les comparer à celles de ce matin : cette fois, elle supportait la plante. Pas de malaise, ni de fatigue ou d’essoufflement.
Mon optimisme naturel remonta en bloc.
Le myriophylle avait toujours été la solution. J’avais placé ma confiance en cette plante et j’avais eu raison.
En refermant le flacon d’huile essentielle, j’en vins à la conclusion qu’il m’en faudrait d’autres.
Ce qui signifiait que je devrais revoir Eridan.
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