L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu
Epuisement des ressources énergétiques
peuvent être classés en trois grandes familles. Pre-mièrement, des problèmes exclusivement liés à l’épuisement des ressources qui se traduiront surtout par une raréfaction de l’énergie. Deuxièmement, des problèmes exclusivement liés à la pollution, le plus important étant celui du réchauffement climatique. Troisièmement, des problèmes mixtes, à la fois de ressources et de pollution, tels que l’effondrement de la biodiversité, le stress hydrique et l’insécurité alimentaire.
Épuisement des ressources énergétiques
À elle seule, la raréfaction des ressources énergé-tique constituerait une menace bien plus immédiate pour notre civilisation que le réchauffement clima-tique.
• Pic pétrolier
La première ressource dont le tarissement annoncé semble inéluctable est le pétrole. C’est la fameuse problématique du pic pétrolier 1. Le pic pétrolier est le moment où la production de pétrole atteint un maximum pour plafonner avant de décroître. Sa survenue prochaine à l’échelle mon-diale est maintenant une certitude. Ce qui fait
1. Sur ce sujet, cf. Matthieu Auzanneau et Hortense Chauvin, Pétrole, le déclin est proche, Seuil, Reporterre, 2021.
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encore débat est de savoir quand il aura lieu préci-sément. On distingue aujourd’hui le pétrole conventionnel, celui que l’on exploite traditionnel-lement, des pétroles non conventionnels, pétrole de schiste et pétroles lourds. Le géologue Marion King Hubbert annonça en 1956 que le pic de pétrole conventionnel américain interviendrait entre 1965 et 1970 1. Effectivement, la production de pétrole conventionnel américaine plafonna en 1970 pour décroître ensuite. De même, Colin Campbell et Jean Laherrère annoncèrent en 1998 que le pic de pétrole conventionnel mondial aurait lieu « probablement d’ici à dix ans 2 ». Et ce pic eut effectivement lieu en 2008. Depuis 2008, les pétroles non conventionnels assurent seuls la crois-sance de la production mondiale de pétrole. Parmi eux, le pétrole de schiste se paye la part du lion. Sans son explosion aux États-Unis, le monde subi-rait déjà des contraintes d’approvisionnement.
Combien de temps le pétrole non conventionnel
pourra-t-il continuer d’assurer la croissance de la production mondiale de carburants liquides ? Cela dépend des investissements réalisés par l’industrie pétrolière pour optimiser l’exploitation des gise-ments existants. Les investissements qui doivent
1. Marion K. Hubbert, Nuclear Energy and the Fossil Fuels, Shell Oil Company, American Petroleum Institute, 1956.
2. Colin J. Campbell, Jean Laherrère, « The End of Cheap Oil », Scientific American, mars 1998, p. 78-83.
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être consentis pour augmenter la production sont de plus en plus lourds et donc de moins en moins rentables. In fine, la variable déterminante est le cours du baril. Plus précisément son niveau et sa volatilité. Le niveau est clef. Quand le cours du baril s’envole, les profits des compagnies pétrolières augmentent et elles ont les moyens d’investir pour prolonger l’exploitation. Quand le cours du baril passe sous un certain seuil, de plus en plus élevé, les compagnies ne peuvent plus investir, ce qui rac-courcit la durée prévisible d’exploitation. La stabi-lité ou plutôt l’instabilité des cours du baril est aussi une donnée fondamentale : plus le cours du baril est erratique, moins les pétroliers disposent de la visibilité nécessaire pour investir dans la prolon-gation de la production.
En fonction de ces paramètres, le pic pétrolier devrait intervenir entre 2025 et 2040. On peut invoquer à l’appui de la date la plus tardive le potentiel d’exploitation du pétrole conventionnel en offshore profond ou en arctique, celui de l’ensemble des pétroles non conventionnels lourds qui continuent de progresser et l’essor de l’exploita-tion du pétrole de schiste ailleurs qu’aux États-Unis (Canada, Mexique, Argentine, Chine, Inde, Russie). À lui seul, le pétrole de schiste sibérien pourrait retarder le déclin d’une décennie 1. À
1. Ibid., p. 103.
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l’appui de la date la plus proche peuvent être invo-qués la perspective d’une forte croissance de la demande, le cours particulièrement erratique du baril et… le constat que les compagnies améri-caines s’étant lancées dans le pétrole de schiste n’ont jamais fait de profit ! Ce qui fait craindre à l’Agence internationale de l’énergie (AIE) que les pétroliers « ne perdent leur appétit pour le pétrole plus vite que les consommateurs 1 ».
Là réside le cœur du risque lié au pic pétrolier.
À la question « en quoi serait-il un problème ? », la réponse est : tout dépend de l’évolution de la demande de pétrole. Si la demande de pétrole des-cendait avant l’offre, le pic pétrolier serait indolore. Et il en serait de même si les deux déclinaient en phase. Mais le pic pétrolier commencerait à deve-nir très problématique si l’offre plafonnait alors que la demande continuait de grimper. Aujourd’hui, c’est malheureusement le plus pro-bable. Ne serait-ce qu’en raison du développement du continent asiatique et, dans une moindre mesure, africain. Ainsi l’AIE anticipe-t-elle dans son rapport de 2021 que, compte tenu des poli-tiques climatiques actuelles (scénario STEPS pour Stated Policies Scenario), la demande de pétrole devrait augmenter jusqu’au milieu des années 2030 2. Donc potentiellement bien après le pic pétrolier.
1. AIE, World Energy Outlook 2020, p. 265.
2. AIE, World Energy Outlook 2021, p. 19.
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Dans un monde accro au pétrole, le pic pétrolier peut avoir un impact fatal sur la croissance. À la fois ponctuellement et durablement. Ponctuelle-ment car, depuis cinquante ans, les flambées des cours du pétrole ont toujours précédé des réces-sions 1. Lorsque la flambée fut imputable à un res-serrement de l’offre de pétrole, on a parlé de choc pétrolier. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 étaient dus à un assèchement volontaire du marché de la part des principaux pays producteurs. Ils n’étaient pas liés aux limites géophysiques de la planète. Il suffisait de rouvrir les robinets pour y remédier. La crise des subprimes de 2008 doit aussi être considérée comme un choc pétrolier. En effet, elle a coïncidé avec le pic de pétrole conventionnel auquel les banques centrales ont réagi en ouvrant les vannes du crédit. Ce qui a favorisé l’octroi de prêts pourris qui n’ont plus pu être remboursés quand les taux d’intérêt ont remonté et que le cours du baril a flambé. Si la crise des subprimes est bien un choc pétrolier, il s’agit du premier choc pétrolier dû à l’atteinte des limites géophysiques de la Terre. Pour y remédier, il a fallu ouvrir de nou-velles vannes : celles du pétrole non conventionnel. À la suite du pic pétrolier, il ne sera plus possible d’ouvrir quelque vanne pétrolière que ce soit. Le
1. David Murphy et Charles A.S. Hall, EROI, Insidious Feedbacks, and the End of Economic Growth, www.theoil-drum.com/node/6961.
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pic s’assimilera à un choc pétrolier permanent. L’économie mondiale a toujours surréagi aux chocs pétroliers. Par effet d’entraînement financier ou réel, ils ont toujours provoqué de graves crises. La ou les crises immanquablement provoquées par le pic pétrolier promettent d’être d’une gravité sans précédent. Une « der des der » n’est même pas à exclure, c’est-à-dire une crise si violente qu’elle mettrait l’ensemble du système économique à l’arrêt.
Ce scénario est d’autant plus à redouter que,
depuis plus d’un siècle, la croissance s’est nourrie de toujours plus de pétrole. Nous avons construit un monde sur le pétrole. Il s’agit toujours de la plus importante source d’énergie du monde : 30 % de l’énergie totale consommée annuellement par l’humanité 1. L’immense majorité des transports en dépend. Mais il constitue aussi la matière première indispensable d’un nombre incalculable de pro-duits sans lesquels nous ne savons plus vivre : les pesticides, les produits en plastique, les vêtements en synthétique, les produits de cosmétiques, les peintures et même certains médicaments comme l’aspirine 2. Presque tout autour de nous a été ache-miné et/ou fabriqué grâce au pétrole.
1. AIE, Key World Energy Statistics 2021, p. 6.
2. Adrien Pécout, « Énergie, transport, pétrochimie… Les défis du “zéro pétrole” », Le Monde, 16 janvier 2022.
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