L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu

La panne sèche

de seuil (basculement dans un autre état) et de cli-quet (impossibilité de revenir à l’équilibre anté-rieur).

 

La panne sèche

 

La panne sèche est le scénario fondé sur la raré-

faction des ressources, en particulier du pétrole. On comprend qu’il s’agit du scénario conduisant au monde de Mad Max. C’est aussi celui qui cor-respond le plus à la théorie de Diamond. Il se diffé-rencie à de nombreux égards du scénario de l’arrêt cardiaque. Par son fait générateur bien entendu, d’un côté la complexité, de l’autre la pénurie. Mais leurs horizons temporels diffèrent aussi. Tandis que l’arrêt cardiaque peut intervenir à très court terme, celui de la panne sèche pourrait se réaliser d’ici au milieu du siècle. De plus, alors que le scénario de l’arrêt cardiaque est un scénario d’effondrement extrêmement rapide, celui de la panne sèche pour-rait s’étaler sur plusieurs décennies. En revanche, les deux scénarios aboutissent au même résultat.

À tout seigneur, tout honneur, le scénario

débute bien sûr par le pic pétrolier. Alors que la demande de pétrole continue de croître, l’offre se contracte. Le cours du baril s’envole et provoque un choc pétrolier « classique ». Classique mais brutal. C’est la crise puis la récession. Partout dans le monde, l’activité ralentit ou s’arrête. On revoit les images de files d’attente interminables devant

 

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les stations-service que l’on n’avait plus vues depuis les années 1970. Le chômage monte en flèche. Ainsi que le prix des denrées alimentaires. Dans les pays en développement, des dizaines de millions de personnes basculent dans l’extrême pauvreté et l’insécurité alimentaire.

Mais, comme toujours, la crise fait rapidement chuter les cours du baril. Ce qui stimule de nou-veau l’activité. La différence fondamentale avec les chocs passés est que, cette fois, on sait que la reprise ne pourra être que de courte durée car la production de pétrole ne pourra pas repartir natu-rellement à la hausse. Faute de nouveaux apports énergétiques, l’économie mondiale est condamnée à faire les montagnes russes au gré du cours de plus en plus erratique du baril.

Pour y remédier, les plans de relance mis en œuvre par les États se concentrent massivement sur leur autonomie énergétique. Ils se déploient tous azimuts : programmes volontaristes d’isolation des bâtiments pour augmenter l’efficacité énergétique de l’économie, soutien à l’exploitation des énergies fossiles (conventionnel en offshore profond, non conventionnel, gaz), soutien aux biocarburants, développement de filières de production de carbu-rants liquides synthétique et bien sûr accélération de l’électrification des transports légers et des industries les plus émettrices. Mais ces mesures ne peuvent produire de résultats immédiats et leur

 

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mise en œuvre est fortement perturbée dès que le cours du baril s’envole de nouveau.

En outre, les mesures énergétiques compro-

mettent l’avenir en aggravant le réchauffement cli-matique et ont des effets humanitaires et économiques immédiats catastrophiques. L’exploi-tation au maximum du pétrole de schiste partout où cela est possible et le recours au gaz et à la liquéfaction du charbon interdisent en effet aux émissions de GES de diminuer. On ne peut plus éviter le seuil de 2 °C d’augmentation des tempéra-tures par rapport à l’ère préindustrielle. De plus, cette exploitation acharnée conduit rapidement au pic gazier et à l’épuisement des derniers gisements d’hydrocarbure. Par ailleurs, la conversion de pans entiers de l’agriculture aux agrocarburants provoque des famines endémiques. Le phénomène est encore aggravé par la tendance à la multiplication et à l’aug-mentation de l’intensité des événements climatiques extrêmes (sécheresses, ouragans, crues, gel, grêle). Enfin, l’accélération de l’électrification provoque une augmentation considérable de la demande de métaux. L’offre ne peut pas suivre. Les prix des matières pre-mières indispensables à la transition énergétique flambent. En conséquence de quoi les moments de reprise sont de plus en plus courts et de plus en plus fragiles. D’autant plus que les mesures prises pour faire face au pic pétrolier ne permettent pas de remédier à la pénurie structurelle d’énergie. La crise devient per-manente. Chaque année, le monde s’enlise un peu plus dans la dépression.

 

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La situation provoque partout une crispation politique et géopolitique sans précédent. Les pro-testations, émeutes de la faim et débordements en tous genres se multiplient d’un bout à l’autre du globe. Certains gouvernements chutent, remplacés par des juntes militaires. Certains États s’effon-drent, laissant leur territoire en proie au chaos ou à la guerre civile. Les gouvernements qui résistent ont de plus en plus recours à la répression et glissent vers l’autoritarisme. Ce qui leur permet d’organiser le rationnement au sein de leurs fron-tières et de se lancer dans des politiques étrangères agressives pour s’accaparer le plus possible de res-sources. Ils tentent par des alliances stratégiques ou la force de prendre le contrôle des gisements d’hydrocarbures encore productifs et des filons miniers les plus importants. Le chaos qui règne dans les pays africains y facilite les coups de force militaires étrangers. En Asie et au Moyen-Orient, le risque de guerre devient paroxystique, y compris entre nations dotées de l’arme nucléaire, faisant courir le risque à la fois d’un holocauste localisé et d’un embrasement à l’échelle de la planète. Le corollaire de cet état de guerre latente ou déclarée est que les frontières se ferment, généralisant comme jamais la pénurie. Le commerce internatio-nal se réduit comme peau de chagrin. Sur tous les continents, on manque de tout : d’énergie, de matière première, de biens manufacturés, de denrées alimentaires, de médicaments.

 

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L’état d’urgence devient donc planétaire. Les

peuples tentent de survivre en autarcie, avec le peu de ressources qu’ils parviennent encore à mobiliser, menés par des régimes plus ou moins totalitaires sans cesse sur le pied de guerre. Tout est rationné. On mutualise, on collectivise, on recycle, on se débrouille et on apprend à se passer de l’essentiel. Il n’y a plus d’investissement, plus de recherche, plus de découvertes. Le niveau et l’espérance de vie chutent partout sur la planète. Comme dans le scénario de l’arrêt cardiaque, des centaines de mil-lions de personnes meurent tout au long de la période. Le monde ressemble au 1984 de George Orwell. On peut aussi le comparer à un néo-moyen-âge où subsistent encore quelques techno-logies industrielles au profit des plus puissants. D’un point de vue environnemental, les émissions de GES ont fini par s’effondrer. Mais trop tard. Elles ont tellement cru après le pic pétrolier que les 2 °C de réchauffement ont été franchis et le risque est grand de les voir continuer d’augmenter au cours des siècles suivants en raison des boucles de rétroaction positives. La ruée sur les ressources et les guerres ont aussi ravagé les écosystèmes.

À l’issue de ce processus, la civilisation thermo-

industrielle s’est bien effondrée en raison de la raré-faction des ressources : raréfaction du pétrole qui a accéléré la raréfaction des métaux et des denrées alimentaires qui ont conduit à la raréfaction de tout ce qui constituait la société d’abondance via

 

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