L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu
Icare, Prométhée et Janus
On peut même aller encore bien plus loin avec Gaya Branderhorst dans l’interprétation de ses résultats.
Icare, Prométhée et Janus
Dans un précédent livre, nous avions convoqué trois allégories mythologiques pour représenter les grands scénarios qui agitent aujourd’hui le débat prospectif sur le futur 1. Le scénario d’Icare est celui de la collapsologie. Il décrit une humanité qui, par démesure, par hubris, pour avoir voulu s’affranchir des lois de la Nature et s’être voulue l’égale d’un dieu, se brûle les ailes et chute. Le scénario de Prométhée est celui du transhuma-nisme, celui d’une humanité qui accède à la maî-trise du feu, autrement dit du monde et de l’univers. Un scénario dans lequel l’homme devient effectivement un dieu grâce à la science et la tech-nologie. Enfin, le scénario de Janus regroupe l’ensemble des scénarios intermédiaires. À savoir tous les scénarios qui anticipent un monde plus contrasté que jamais, de révolutions agricoles et de famines, de libéralisme et de démocrature, d’eugé-nisme et d’effondrement de la biodiversité, d’effet de serre et de transition énergétique, de baisse de l’espérance de vie du plus grand nombre et d’aug-mentation de la longévité des plus favorisés,
1. Antoine Buéno, Futur. Notre avenir de A à Z, Flamma-rion, 2020.
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d’effondrements locaux et de percées technolo-giques. Janus, c’est l’humanité à deux visages, celui du réchauffement climatique et celui de la révolu-tion technologique.
World 3 a tranché en faveur de Janus. C’est bien
un tel monde que nous décrivent les résultats de Gaya Branderhorst. Car ce n’est pas un hasard si les deux scénarios qui collent le plus aux données réelles sont le scénario BAU2 et comprehensive tech-nology. Ce n’est pas un hasard s’il est impossible de les départager au regard des données empiriques. En effet, l’une des plus grosses limites de World 3 est de ne rien dire des inégalités. Le modèle est bâti ainsi. Il ne décrit que des moyennes mondiales. Il est donc totalement aveugle aux disparités géogra-phiques et sociales. Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que les données empiriques collent à la fois à un scénario conduisant à un effondre-ment et à un scénario n’y conduisant pas. BAU2 et comprehensive technology, c’est l’effondrement pour le Sud et le salut technologique pour le Nord. Ce que corroborent les analyses, dont il ne nous appartient pas de faire l’exégèse ici, sur l’accroisse-ment des inégalités dans le monde 1.
Janus donc. Exit Icare. Exit aussi Prométhée ?
Pas forcément. Car les scénarios BAU2 et compre-hensive technology reposent eux-mêmes sur des
1. Lucas Chancel et al., Rapport sur les inégalités mon-diales 2022, World Inequality Lab, 2022.
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hypothèses discutables. BAU2 est le scénario d’un monde sans géo-ingénierie. Et nous avons vu qu’il serait improbable que nous n’y ayons pas recours. Avec de la géo-ingénierie, BAU2 devient compre-hensive technology. À son tour, comprehensive techno-logy est un scénario auquel il manque quelque chose. C’est le scénario d’un monde sans expansion spatiale. En effet, dans ce scénario, grâce à la tech-nologie, le monde ne s’effondre pas. Mais le bien-être plafonne parce que les ressources énergétiques et matérielles demeurent exclusivement terrestres. Ce scénario illustre bien la devise du rapport Mea-dows : il ne peut pas y avoir de croissance infinie dans un monde aux ressources finies. En vertu des lois physiques de la thermodynamique, si le sys-tème Terre demeure fermé, il y a des limites que nous ne pourrons pas dépasser. Mais nous ne maintiendrons pas le système Terre fermé. Nous l’ouvrirons, comme nous avons déjà commencé à le faire, à l’espace. C’est-à-dire à des ressources énergétiques et matérielles qui, à notre échelle, sont infinies. Rien n’interdit une croissance infinie dans un univers aux ressources infinies. Certainement pas World 3.
Ce qui conduit à mieux percevoir comment pour-raient s’articuler Janus et Prométhée dans les décennies à venir. La crise et la transition environnementales essouffleront sans doute la croissance à partir des décennies 2030-2040 jusqu’aux décennies 2070-2080, c’est-à-dire jusqu’à ce que la géo-ingénierie et
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surtout l’expansion spatiale la fassent repartir de plus belle. Après une période de croissance faible, ponc-tuée de crises à répétition et marquée par un creuse-ment sans précédent des inégalités mondiales, il n’est pas impossible que la fin du e XXI siècle marque le retour d’un nouvel âge d’or économique ; pas impos-sible que l’expansion spatiale ouvre une nouvelle période d’abondance comparable, à l’échelle du globe, à ce que la découverte de l’Amérique fut pour l’Europe des e e e XVI , XVII et XVIII siècles. Un scénario qui serait en phase avec la théorie des cycles écono-miques longs, ou cycles de Kondratiev, qui observe que, depuis le début de la révolution industrielle, la croissance économique a été régulièrement relancée par de nouvelles vagues d’innovation. Cinq vagues d’innovation se seraient jusqu’ici succédé : une pre-mière fondée sur les débuts de la mécanisation de la fin du e e XVIII siècle au milieu du XIX siècle, une deuxième fondée sur la vapeur et le chemin de fer durant la seconde moitié du e XIX siècle, une troisième fondée sur l’électricité et le moteur à explosion au cours de la première moitié du e XX siècle, une qua-trième fondée sur la pétrochimie et l’électronique de 1950 à 1990, et ensuite une cinquième fondée sur les biotechnologies et les NTIC (nouvelles technolo-gies de l’information et de la communication). La sixième vague d’innovation serait écologique et spa-tiale.
Prendre encore davantage de recul conduit à
constater que la crise de développement à laquelle
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