L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu
Les théories de l'effondrement
très, très mal. L’effondrement collapsologue est un effondrement du cinquième stade au sens de l’échelle d’Orlov.
Cinquièmement, les processus d’effondrement s’inscrivent souvent dans le temps long. Prenons encore l’exemple de Rome : son délitement interne était à l’œuvre depuis au moins un siècle quand, en 476, date aujourd’hui retenue pour marquer la fin de l’Empire romain d’Occident, le Skire Odoa-cre déposa le dernier empereur, Romulus Augus-tule. Cette date apparaît aujourd’hui largement conventionnelle. Alors que la notion d’effondre-ment implique un mouvement rapide et soudain, les sociétés et les civilisations mettent souvent des décennies, pour ne pas dire des siècles, pour s’éteindre. L’effondrement historique est souvent le fruit de processus de déclin et de décadence. Là réside peut-être la principale leçon de l’approche historique.
Pour y voir plus clair dans ce maquis, il faut faire appel à des théories spécifiques de l’effondrement.
Les théories de l’effondrement
Peut-on dégager des règles communes aux effon-drements des sociétés et des civilisations ? Par-delà leurs différences, leur effondrement obéit-il à un schéma identifiable ? L’approche historique pei-nant à répondre à ces questions, certains auteurs se sont proposés d’élaborer des théories générales de
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l’effondrement. Pour ce faire, ils n’analysent plus le ou les cas ponctuels de telle ou telle société, de telle ou telle civilisation, mais traitent l’effondre-ment comme un phénomène transverse, auto-nome, récurrent dans l’Histoire et potentiellement régi par des lois. Bref, ils font de l’effondrement un objet d’étude à part entière.
Trois modèles théoriques d’effondrement dominent
actuellement la littérature consacrée au sujet : le modèle de Tainter, celui de Diamond (que nous avons déjà rencontré) et celui de Greer. Passons-les en revue. Dans L’Effondrement des sociétés com-plexes 1, Joseph A. Tainter explique que les civilisa-tions s’effondrent en raison de leur complexité. Les sociétés se complexifient pour régler les problèmes qui se posent à elles. Mais jusqu’à un certain point car les avantages que la société retire de sa com-plexification vont en s’amenuisant. À partir d’un certain degré de complexité, ils décroissent. Pour reprendre une notion économique classique, on peut dire que l’utilité marginale de la complexité diminue. Au point qu’à partir d’un certain niveau de complexité cette dernière finit par coûter plus que ce qu’elle rapporte. Phénomène qui conduit à terme à l’effondrement de la société concernée.
De son côté, nous l’avons vu, dans Effondrement,
Jared Diamond démontre que certaines sociétés se
1. Joseph A. Tainter, L’Effondrement des sociétés complexes, op. cit.
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sont effondrées en raison d’une mauvaise gestion de leurs ressources naturelles. C’est la théorie du polder car les sociétés « écocidaires » se comportent comme les habitants d’un polder qui en saperaient les digues.
Enfin, dans The Long Descent 1, John M. Greer explique pourquoi l’effondrement de nombreuses sociétés et civilisations a été un phénomène de longue durée. Le modèle qu’il propose est un modèle d’effondrement catabolique (effondrement long) par opposition aux effondrements catastro-phiques (rapides). Il est plus compliqué que les deux précédents. Selon lui, l’effondrement est un cercle vicieux engendré par la relation entre quatre facteurs : les ressources naturelles disponibles (énergétiques et matérielles), le capital, c’est-à-dire l’ensemble des moyens humains, physiques et sociaux dont dispose une société, la production, c’est-à-dire le processus de transformation des res-sources en nouveau capital et en déchets et, enfin, justement les déchets. Le jeu de ces quatre facteurs finit par aboutir soit à une crise de raréfaction des ressources, soit à une crise de maintenance du capi-tal, soit aux deux en même temps. Il produit une série d’oscillations, de fluctuations de l’état de la société. Par moments, l’approvisionnement en res-sources et la maintenance du capital s’améliorent.
1. John M. Greer, The Long Descent. A User’s Guide to the End of the Industrial Age, New Society Publishers, 2008.
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Mais les redescentes sont chaque fois plus fortes. Structurellement, les ressources tendent à se tarir et le capital à se dégrader jusqu’à la destruction de la société concernée.
Trois thèses donc : celle de la complexité (Tain-
ter), celle du polder (Diamond) et celle de l’effon-drement catabolique (Greer). Trois thèses qui semblent se contredire et s’exclure mutuellement. L’effondrement écologique de Diamond ne semble pas lié à la complexification des sociétés qui en sont victimes. Et Greer a élaboré sa thèse en réaction à celle de Tainter selon lequel l’effondrement « doit être rapide – ne prenant pas plus de quelques décennies 1 ». Il semble donc manquer une théorie unifiée de l’effondrement. En réalité, les diver-gences entre ces trois thèses pourraient ne pas être aussi marquées qu’il y paraît. On peut même considérer qu’elles décrivent toutes trois le même phénomène en l’abordant sous des angles diffé-rents. Tainter n’est pas aveugle à la question des ressources. Au contraire, il met l’accent sur la baisse des rendements énergétiques liée à la complexifi-cation. La lecture de Diamond révèle de son côté que l’effondrement écologique est toujours lié à une dynamique de complexification sociale. Les Pascuans se seraient par exemple lancés dans une course au gigantisme de leurs moaïs par émulation
1. Joseph A. Tainter, L’Effondrement des sociétés complexes, op. cit., p. 5.
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