L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu
Crises écologiques mixtes
S’il n’est pas contré, le réchauffement promet d’être une catastrophe non seulement pour l’huma-nité, mais aussi pour toute forme de vie sur Terre, à la fois par son ampleur et par son rythme. Sa contribution aux crises écologiques mixtes que sont l’effondrement de la biodiversité, la raréfac-tion de la ressource en eau et l’insécurité alimen-taire sera en particulier majeure.
Crises écologiques mixtes
Par ce terme, nous désignons les crises écolo-giques qui sont à la fois causées par la pollution et qui se manifestent par un phénomène de raréfac-tion des ressources.
• Effondrement de la biodiversité
En attendant l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle, c’est bien la biodiversité qui s’effondre. Ce n’est plus un secret pour personne. Depuis que la vie existe sur Terre, des espèces naissent et disparaissent à un rythme régulier. Mais à certains moments et pour différentes raisons, ce rythme s’emballe. L’histoire de la vie sur Terre a connu des épisodes d’explosion de la biodiversité et, au contraire, d’effondrement de cette biodiversité. Il y aurait plus précisément eu depuis un demi-milliard d’années cinq épisodes d’effondrement cata-strophiques, le plus connu étant le dernier en date
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qui marqua la fin du règne des dinosaures. Or, du fait de l’activité humaine, le rythme actuel de dispa-rition des espèces correspond à celui de l’un de ces épisodes catastrophiques. L’extinction en cours est mille à dix mille fois plus rapide que le rythme d’extinction ordinaire 1. Si le processus se poursuit, 50 % des espèces seront anéanties en quelques décennies. Tous les travaux scientifiques les plus récents confirment cette tendance. Une étude de 2017, la plus vaste menée à ce jour sur les vertébrés, établit que non seulement le nombre d’espèces est en chute libre, mais que les populations au sein de chaque espèce le sont aussi. Deux études sans précé-dent sur les insectes affirment respectivement que leurs populations s’est réduite de 24 % en trente ans 2 et qu’à ce rythme ils pourraient avoir totale-ment disparu en cent ans 3.
L’origine anthropique de l’effondrement de la
biodiversité et des populations animales ne fait aucun doute. Par-delà les ravages directs causés par
1. R. Leaky, R. Lewin, La Sixième Extinction, Évolution et catastrophes, « Champs », Flammarion, p. 310.
2. Roel van Klink, Diana E. Bowler, Konstantin B. Gon-galsky, Ann B. Swengel, Alessandro Gentile, « Meta-Analysis Reveals Declines in Terrestrial but Increases in Freshwater Insect Abundances », Science, 24 avril 2020.
3. Francisco Sánchez-Bayo, Kris A.G. Wyckhuys, « Worldwide Decline of the Entomofauna : A Review of Its Drivers », Biological Conservation, vol. 232, avril 2019, p. 8-27.
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la surpêche, les insecticides et le braconnage, la sixième extinction a pour cause majeure la pollu-tion, au sens très large du terme qui recouvre toutes les externalités négatives liées à l’activité humaine. Elle présente quatre visages : la destruc-tion des habitats, le réchauffement climatique, la diffusion de substances chimiques dans les milieux et le décloisonnement des écosystèmes. Quatre causes dévastatrices individuellement et qui se ren-forcent mutuellement. Ainsi l’omniprésence de l’homme, de ses champs, de ses villes et de ses routes interdit-elle par exemple à la faune et à la flore menacées par l’élévation des températures de remonter vers le Nord pour y survivre. De même, le réchauffement climatique détruit-il des habitats en provoquant la fonte des glaces et l’élévation du niveau des mers.
L’effondrement de la biodiversité est donc bien une crise environnementale mixte puisqu’elle est largement due à la pollution et elle se traduit par une raréfaction du capital naturel, de la ressource animale et végétale pourrait-on dire très froi-dement.
Par-delà la dimension éthique du problème et les pertes irréversibles que le phénomène suscite, il met en péril l’humanité elle-même. Via au moins deux canaux. Le premier, comme nous l’avons déjà vu, est le risque épidémiologique. En se répandant sur le globe, l’homme a démultiplié les occasions de contact entre lui et les animaux, donc le risque
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d’émergence de nouvelles zoonoses. Et en exploi-tant la nature, il a démultiplié le risque que ces zoonoses évoluent en pandémie. L’élevage intensif augmente les risques d’émergence des maladies. L’urbanisation repousse chaque année un peu plus les frontières du monde sauvage et accroît la taille des foyers infectieux potentiels. La mondialisation fait quotidiennement circuler les agents pathogènes d’un bout à l’autre du globe. La déforestation concentre les espèces dans des territoires de plus en plus étroits et les force à sortir de leurs habitats naturels. Le braconnage et le trafic des espèces pro-tégées les mettent directement au contact de l’homme. En croisant les origines de cent qua-rante-deux zoonoses virales avec la liste rouge des espèces en danger établie par l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), des épidémiologistes ont établi un lien direct entre zoonoses et atteintes à la biodiversité 1. Car la dis-parition de certaines espèces peut aboutir à la proli-fération d’espèces porteuses d’agents pathogènes. La biodiversité est donc un rempart sanitaire. Son effondrement, une menace.
L’autre grand risque lié à l’effondrement de
la biodiversité est l’atteinte à l’un des maillons essentiels à l’écosystème dont dépend l’humanité.
1. Christine K. Johnson et al., « Global Shifts in Mam-malian Population Trends Reveal Key Predictors of Virus Spillover Risk », Proceedings of the Royal Society, 8 avril 2020.
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Un maillon aussi essentiel que… l’oxygène par exemple ! Depuis le carbonifère (− 300 millions d’années), la quantité d’oxygène dans l’air a consi-dérablement chuté. Elle est passée de 35 % à cette époque à 21 % en moyenne aujourd’hui. Une étude a établi que le taux d’oxygène avait encore baissé de 0,7 % au cours des huit cent mille der-nières années 1. Le phénomène préexiste donc largement à l’expansion de notre espèce, encore davantage à la révolution industrielle. Mais il sem-blerait que l’activité humaine soit aujourd’hui en mesure de l’accentuer gravement. Il y a de nos jours deux fois moins de forêts qu’il y a dix mille ans. Les forêts produisent donc deux fois moins d’oxygène qu’alors. Le phénomène est encore plus inquiétant dans les océans où la pollu-tion au plastique menace les cyanobactéries qui produisent 10 % de l’oxygène terrestre 2. En quarante ans, un tiers du phytoplancton du Paci-fique aurait déjà disparu 3. L’impact de l’activité humaine sur la concentration d’oxygène dans l’air est maintenant indéniable puisqu’au-dessus des
1. Daniel A. Stolper et al., « A Pleistocene Ice Core Record of Atmospheric O2 Concentrations », Science, 23 septembre 2016.
2. Sacha G. Tetu et al., « Plastic Leachates Impair Growth and Oxygen Production in Prochlorococcus. The Ocean’s Most Abundant Photosynthetic Bacteria », Nature, 14 mai 2019.
3. https://www.gsfc.nasa.gov/topstory/20020801plank ton.html
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villes les plus densément peuplées et les plus pol-luées, il peut presque y avoir jusqu’à deux fois moins d’oxygène qu’en moyenne sur la planète 1. Nous retrouvons au passage le caractère mixte de cette crise de la biodiversité qui, engendrée par la pollution, raréfie une ressource, en l’occurrence l’oxygène. Le risque oxygénique est mal connu. Il semble pourtant bien constituer une menace majeure. Car inutile d’épiloguer sur le devenir de la civilisation thermo-industrielle si nous commen-cions à suffoquer…
Beaucoup plus médiatisé est le risque d’atteinte à
un maillon essentiel de notre chaîne alimentaire. Les pollinisateurs (oiseaux ou insectes) en sont l’arché-type. Selon un rapport de l’IPBES 2 (aussi sur-nommé le GIEC de la biodiversité), 16,5 % des pollinisateurs vertébrés sont menacés d’extinction au niveau mondial. Il n’existe pas d’évaluation mon-diale comparable pour les insectes pollinisateurs, mais à l’échelle nationale 40 % des abeilles et des papillons sont souvent menacés. Or, 5 à 8 % de la production agricole mondiale dépendent directe-ment de la pollinisation animale. Et les trois quarts
1. Peter Tatchell, « The Oxygen Crisis », The Guardian, 13 août, 2008.
2. Simon G. Potts et al., Rapport d’évaluation de la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la bio-diversité et les services écosystémiques concernant les pollinisateurs, la pollinisation et la production alimentaire, Résumé à l’intention des décideurs, IPBES, 2016.
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