L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu

Croissance durable plutôt que décroissance soutenable

automatiquement à l’effondrement au sens collap-sologue du terme, il va sans dire que l’on ne peut négliger ces risques.

Pour éviter l’effondrement global et des cata-strophes locales, nous semblons à la croisée des chemins. Théoriquement, seules deux solutions s’offrent à nous : la décroissance (récemment rebaptisée « décroissance soutenable ») ou la crois-sance durable. Ces deux solutions paraissent anti-nomiques. En réalité, elles peuvent dans une certaine mesure être conciliées et le choix entre elles est illusoire : la croissance durable est la seule option envisageable. Encore faut-il en déterminer les conditions.

 

Croissance durable plutôt que décroissance soutenable

 

Nous allons présenter les deux notions avant de voir en quoi la décroissance est plus irréaliste encore que la croissance durable et comment l’idée de sobriété peut néanmoins établir une passerelle entre les deux.

 

Décroissance soutenable versus croissance

durable

 

La notion de croissance (ou développement) durable est bien plus connue que celle de décrois-sance. Elle est plus ancienne. Elle a fait son entrée

 

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sur la scène internationale avec le rapport Brunt-land de 1987 qui définit le développement durable comme « un développement qui permet la satisfac-tion des besoins présents, sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs ». De son côté, l’idée de décroissance trouve ses sources dans les contestations politiques et écolo-gistes de la fin des années 1960 et des années 1970, mais n’a véritablement pris son essor qu’au début des années 2000 1. Le terme de « décroissance soute-nable » a été créé en 2002 pour faire contrepied à celui de croissance durable 2. La décroissance peut être définie comme une action volontaire de réduc-tion de la taille physique de l’économie 3, un proces-sus organisé visant à réduire la quantité de matière et d’énergie exploitée par le métabolisme de la société humaine 4. La notion de décroissance entretient un lien étroit avec celle d’effondrement. La décroissance est la solution de ceux qui, d’une part, considèrent

 

1. Timothée Duverger, La Décroissance, une idée pour demain : Une alternative au capitalisme. Synthèse des mouve-ments, Éditions Sang de la Terre, 2011.

2. Bruno Clementin, Vincent Cheynet, « Décroissance soutenable et conviviale », S!lence, no 280, février 2002.

3. Joachim H. Spangenberg, « Institutional Change for Strong Sustainable Consumption : Sustainable Consumption and the Degrowth Economy », Sustainability : Science, Prac-tice & Policy, vol. 10, 2014, p. 62-77.

4. Susan Paulson, « Degrowth : Culture, Power and Change », Journal of Political Ecology, 24(1), 2017, p.425-448.

 

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que la poursuite de la croissance conduit inévitable-ment à l’effondrement et, d’autre part, que le pire peut encore être évité. Quelle différence entre décroissance et effondrement ? Toute la différence qu’il y a entre un atterrissage forcé et un crash. Dans le cas du crash, on ne contrôle rien et on meurt tous. Dans le cas de l’atterrissage forcé, ça peut secouer, mais on peut s’en sortir. Sorti de la méta-phore, les partisans de la décroissance estiment que, plutôt que d’être demain privés d’eau, de nourriture, de médicaments ou de chauffage, il vaut mieux se priver aujourd’hui de smartphones, d’écrans plats et de SUV (et ils ajoutent que ce n’est pas une véritable privation, mais nous y reviendrons).

A priori, tout oppose la croissance durable et la décroissance soutenable. La croissance durable postule :

 

1) que seule la croissance économique (mesurée

par le PIB) est en mesure d’améliorer le niveau de vie de l’humanité ;

2) que l’on peut produire et consommer toujours

plus de biens et de services tout en restaurant les grands équilibres naturels perturbés ou détruits par notre activité.

 

La décroissance soutenable postule exactement l’inverse, à savoir :

 

1) que seule une réduction de notre activité peut

alléger notre empreinte environnementale ;

 

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2) que cette réduction peut augmenter le niveau

de vie de l’humanité plus que ne le fait la crois-sance actuellement.

 

Pour évaluer les deux concepts, il faut donc éva-

luer chacune des deux propositions, la proposition écologique et la proposition économique. La pro-position écologique donne d’emblée un avantage certain à la décroissance. Quand l’activité humaine décroît, les ponctions et atteintes à l’environne-ment décroissent aussi. Au point que les récessions sont les seules « technologies » dont nous dispo-sions aujourd’hui pour, par exemple, lutter contre le réchauffement climatique. Les émissions de gaz à effet de serre ne baissent qu’en période de forte crise (2009, 2020). A contrario, la possibilité d’augmenter le PIB sans mécaniquement augmen-ter les prélèvements naturels et la pollution demeure un cas d’école, une expérience de pensée. Elle repose sur la notion de découplage. Pour que cela advienne, il faudrait que le PIB augmente alors que les flux énergétiques et physiques qui le pro-duisent diminuent. Autrement dit que l’on soit capable de produire plus de biens et de services avec moins d’énergie et de matière. Pour l’instant, cela ne s’est jamais vraiment réalisé.

Soyons plus précis, la notion de découplage se

décline : découplage du PIB et de la consomma-tion énergétique, découplage du PIB et des émis-sions de gaz à effet de serre, découplage du PIB et

 

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de la consommation de matières premières, décou-plage des surfaces cultivées et de la production ali-mentaire. De plus, on distingue découplage absolu et découplage relatif. Le découplage du PIB et de l’énergie serait absolu si la consommation d’énergie diminuait alors que le PIB augmentait. Ce décou-plage est relatif quand la consommation d’énergie augmente moins vite que le PIB (mais augmente quand même). Or, la quasi-totalité des découplages aujourd’hui observés ne sont que relatifs. Il y a bien un découplage relatif entre croissance mon-diale et consommation d’énergie. Depuis les années 1970, le PIB mondial a augmenté en moyenne de 3,1 % par an tandis que, dans le même temps, la consommation mondiale d’énergie finale augmentait en moyenne de 1,8 % 1. La demande d’énergie augmente donc moins vite que l’augmentation de la richesse, mais cette dernière réclame bien de plus en plus d’énergie. À l’échelle mondiale, c’est le même schéma qui se retrouve pour tous les découplages. Depuis 1990, les émis-sions mondiales de gaz à effet de serre augmentent en moyenne de 1,3 % 2, donc bien moins que le PIB, mais globalement elles continuent d’augmen-ter. Idem pour ce qui concerne les surfaces de terres

 

1. Victor Court, « La demande énergétique mondiale est sous-estimée, et c’est un vrai problème pour le climat », The Conversation, 6 avril 2021.

2. Calcul à partir de Datalab, Chiffres clefs du climat 2022, p. 26.

 

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cultivées. Elles augmentent bien moins (21 % depuis 2000) que la production (53 % depuis 2000) 1. Mais elles continuent d’augmenter. Le seul découplage absolu que l’on peut aujourd’hui observer concerne les émissions de gaz à effet de serre des pays européens. Pour les pays de l’Union européenne à vingt-huit, on peut effectivement constater à partir de 2010 un léger décrochage entre la courbe du PIB et celle de l’empreinte car-bone 2. Une étude portant sur dix-huit pays euro-péens et incluant les États-Unis relève une baisse des émissions de 2,4 % par an pour ce groupe entre 2005 et 2015 3. Cependant, ce décrochage aurait été grandement favorisé par la faiblesse de la croissance qu’ont connue ces pays au cours de la période (en moyenne 1,1 %). Et il n’y a pas de découplage du tout entre PIB et consommation de matières premières. Ils ont globalement augmenté en phase depuis quarante ans 4. En résumé, malgré des signaux faibles encourageants en matière de gaz

 

1. FAO, Statistical Yearbook World Food and Agriculture 2021, p. 11 et 35.

2. Justine Mossé, Clément Ramos, « Découplage et crois-sance verte », Carbone 4, septembre 2021, p. 11.

3. Corinne Le Quéré et al., « Drivers of Declining CO2 Emissions in 18 Developed Economies », Nature, 25 février 2019.

4. Heinz Schandl et al., « Global Material Flows and Resource Productivity : Forty Years of Evidence », Journal of Industrial Ecology, vol. 22, p. 827-838, 30 juin 2017.

 

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à effet de serre, la possibilité d’un découplage perti-nent reste encore grandement à prouver 1.

La charge de la preuve s’inverse entre croissance durable et décroissance soutenable sur le plan éco-nomique. Depuis la révolution industrielle, la croissance économique semble avoir largement démontré sa capacité à augmenter le niveau de vie des populations. Convoquons Steven Pinker, ambassadeur du progrès, pour mesurer à quel point. En deux cents ans de croissance et de déve-loppement, l’espérance de vie humaine est passée de vingt-neuf ans à plus de soixante et onze 2, la mortalité due à la famine en proportion de la population s’est réduite jusqu’à un étiage sans pré-cédent 3, le taux d’extrême pauvreté dans le monde a chuté de 90 % à 10 % de la population 4. Le développement a même changé les standards de ce que nous considérons comme pauvre. Tradition-nellement, un pauvre n’a rien. En 2011, plus de 95 % des ménages américains sous le seuil de pau-vreté avaient l’électricité, l’eau courante, un réfrigé-rateur, un four et une télé couleur. Un pauvre

 

1. Thimothée Parrique et al., Decoupling Debunked. Evi-dence and Arguments Against Green Growth As a Sole Strategy for Sustainability, European Environmental Bureau, juillet 2019.

2. Steven Pinker, Le Triomphe des Lumières, Les Arènes, 2018, p. 72.

3. Ibid., p. 94.

4. Ibid., p. 110.

 

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américain actuel a un niveau de vie supérieur à celui d’un seigneur médiéval. Et depuis 1800, le taux d’alphabétisation mondial a littéralement explosé 1 ainsi que le bien-être mondial (mesuré par l’indice composite de bien-être et l’indice his-torique du développement humain) 2.

Faut-il en attribuer les bienfaits à la seule crois-

sance ? Non. Ce serait trop simple. Il y a bien une corrélation entre le PIB et la longévité, la santé, l’alimentation, la pauvreté, l’éducation et le bien-être. Mais corrélation ne vaut pas causalité. Dans Prospérité sans croissance, Tim Jackson montre que la relation entre enrichissement et augmentation du niveau de vie est plus complexe qu’il n’y paraît. Globalement, c’est dans les pays les plus riches que les gens se disent le plus heureux. Mais on trouve de nombreux pays pauvres dont le niveau de bon-heur est à peine inférieur à celui du groupe des pays riches 3. Et on trouve dans nombre de pays pauvres des niveaux d’espérance de vie et d’éduca-tion comparables à ceux observés dans les pays riches 4. Deux raisons cumulatives peuvent être avancées pour expliquer cette non-linéarité entre enrichissement et niveau de vie. Primo, l’enrichis-sement a des rendements décroissants. Plus une

 

1. Ibid., p. 276.

2. Ibid., p. 287.

3. Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, De Boeck, 2015, p. 55.

4. Ibid., p. 67-69.

 

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population s’enrichit, plus les gains de l’enrichisse-ment sont marginaux en termes d’amélioration du niveau de vie. Secundo, l’enrichissement n’est pas le seul déterminant de l’augmentation du niveau de vie : les structures socio-culturelles et les services publics jouent également un rôle important. On peut néanmoins conserver l’idée que le développe-ment économique est une variable importante de l’élévation du niveau de vie et être d’accord avec Pinker quand il affirme que « l’économie de marché est le meilleur plan connu de réduction de la pauvreté 1 ». Ce que contestent pourtant les avocats de la décroissance en constatant que la croissance économique profite surtout aux plus riches et presque pas aux plus pauvres 2. C’est mal-heureusement vrai. Mais cela n’invalide pas le constat de Pinker. D’une part, il ne faut pas confondre pauvreté et inégalités. Quand la crois-sance profite beaucoup aux riches et peu aux pauvres, les inégalités s’accroissent, mais la pau-vreté recule. D’autre part, dans le temps long, c’est bien l’accumulation de petites améliorations qui fait sortir de la misère et entrer dans la prospérité. Pour l’instant, on n’a rien inventé de mieux, ni même d’ailleurs rien inventé d’autre, que la crois-sance économique pour augmenter le niveau de vie de l’humanité.

 

1. Ibid., p. 107.

2. https://timotheeparrique.com/reponse-a-christine-kerdel lant-service-apres-vente-de-la-decroissance/

 

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Et pourtant, les partisans de la décroissance pré-

tendent pouvoir mettre en place un système de « prospérité sans croissance ». Est-il possible de maintenir, voire augmenter le niveau de vie tout en réduisant la taille de l’économie ? Ponctuelle-ment oui. Heureusement, les crises ne se traduisent pas automatiquement, par exemple, par une baisse de l’espérance de vie. L’organisation socio-politique peut momentanément absorber les chocs et revers économiques. Mais pas de manière pérenne. Une baisse continue des revenus d’une population finit inévitablement par réduire son niveau de vie. Le projet de la décroissance est de mettre en place un ordre socio-économique capable d’absorber dans la durée une réduction d’activité pour qu’elle ne cause pas préjudice à la population, voire augmente son niveau de vie. Elle entend donc décorréler acti-vité économique et niveau de vie. Autrement dit, en rejetant la possibilité du découplage postulé par la croissance durable, la décroissance soutenable mise sur un autre découplage.

D’un point de vue théorique, croissance durable et

décroissance soutenable peuvent donc être renvoyées dos à dos. L’une et l’autre reposent sur le mythe d’un découplage : découplage du PIB et de l’empreinte environnementale pour l’une, découplage de l’activité économique et du niveau de vie pour l’autre. Dans l’un et l’autre cas, ces découplages sont grandement théoriques. Le découplage postulé par le développe-ment durable ne s’est observé que récemment dans un

 

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