L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu

Effondrement énergétique

gains énergétiques de la 5G (deux fois moins éner-givore que la 4G) soient largement compensés par l’augmentation du trafic. Ces effets rebonds sont des effets directs. Mais l’effet rebond peut être un phénomène plus pervers encore car il peut être indirect : l’efficacité énergétique permet aux consommateurs de faire des économies sur leur fac-ture d’énergie. Mais ensuite, que deviennent ces gains ? Ils peuvent être consommés, c’est-à-dire dépensés dans des activités qui augmenteront la demande d’énergie, ce qui encore une fois effacera indirectement le gain initial. En un mot, il suffit que l’efficacité énergétique stimule la croissance pour que ses gains soient annulés. On ne peut donc pas compter dessus pour découpler fonda-mentalement énergie et production.

 

• Effondrement énergétique

 

Alors que tous les regards sont braqués sur le

réchauffement climatique, le risque le plus immé-diat pour notre monde viendrait donc de la raréfaction des ressources. Elle peut précipiter l’effondrement du système économique mondial en déprimant le rendement de son système énergé-tique. Ce qui ne peut conduire qu’à une réduction toujours plus prononcée de la production indus-trielle de biens et de services.

Or, c’est exactement ce qu’avait prévu le fameux

rapport Meadows dès 1972 dans son scénario

 

81

business as usual (ou standard run, c’est-à-dire le scénario dans lequel rien n’est fait pour limiter les prélèvements de l’homme sur la nature et la pollu-tion résultant de son activité). Dans ce scénario, l’effondrement commence par une chute aiguë des ressources non renouvelables disponibles. Pour y remédier, de plus en plus de capitaux sont investis dans l’extraction des ressources. Il n’y a plus assez de capital dans le reste de l’économie pour entrete-nir le secteur industriel lui-même. La production industrielle par habitant commence à chuter, suivie de peu par les rendements agricoles qui lui sont intimement liés. Les services tels que la santé et l’éducation sont supprimés. La baisse de l’offre de services et de nourriture par habitant fait grimper le taux de mortalité. La population mondiale chute sévèrement.

Ce scénario est-il en train ou en passe de se réali-ser ? C’est la question que s’est posée le chercheur Graham Turner en procédant à un travail inédit d’actualisation des prévisions du rapport Meadows. Alors que les auteurs du rapport n’avaient fait qu’améliorer les paramètres du modèle dans leurs mises à jour de 1974, 1992 et 2004, Turner com-para les prévisions initiales avec les données réelle-ment observées après trente ans (article de 2008 1)

 

1. Graham M. Turner, « A Comparison of the Limits to Growth with 30 Years of Reality », Global Environmental Change, vol. 18, no 3, 16 août 2008, p. 397-411.

 

82

puis quarante ans (article de 2012 1). Pour utiliser une terminologie plus à la mode, Turner se livra à un exercice de fact checking. Le modèle avait-il correctement anticipé l’évolution des principales variables qu’il traite ? Les conclusions de Turner sont glaçantes. Les données réelles des quarante années suivant la publication du rapport Meadows collent parfaitement au scénario business as usual. Contrairement à ce que nombre de commentateurs ont pu affirmer, le rapport Meadows ne s’est donc pas trompé 2.

Selon Turner, l’effondrement devrait déjà avoir

commencé vers 2015 avec le déclin de la produc-tion industrielle par habitant pour aboutir à une diminution de la population vers 2030. Or, nous n’observons pas encore de diminution de la pro-duction industrielle par habitant dans le monde réel. Comment expliquer ce paradoxe ? Se pour-rait-il que le modèle ait bien anticipé l’évolution de toutes les variables jusqu’ici et se trompe au moment où doit survenir l’effondrement ? Non, deux autres explications peuvent être avancées pour expliquer le décalage actuellement constaté. Pre-mièrement, l’échelle de temps donnée par les gra-phiques ne doit pas être prise à la lettre. Le modèle

 

1. Graham M. Turner, « Are We on the Cusp of Collapse? Updated comparison of The Limits to Growth with historical data », GAIA – Ecological Perspectives on Science and Society, juin 2012.

2. Recensement Ugo Bardi.

 

83

décrit une évolution globale du système sans dater précisément les effets observés. L’effondrement décrit par le scénario Business As Usual pourrait donc être imminent.

Deuxièmement, les travaux de Turner recon-naissent que subsiste une grosse marge d’incerti-tude sur la variable clef, à savoir celle de la quantité de ressources non renouvelables encore dispo-nibles. Dans le graphique général qui compare les projections de 1972 avec les données réelles, Turner trace donc deux courbes distinctes pour cette variable. La plus pessimiste (hypothèse d’un stock réduit de ressources) colle parfaitement au scénario business as usual. Mais la plus optimiste tend à se rapprocher d’un autre scénario du rap-port Meadows, le scénario comprehensive technology. Dans ce scénario, deux paramètres rendent les res-sources quasiment illimitées : d’une part la plus grande abondance de leur stock disponible, d’autre part la technologie qui optimise leur exploitation. Il faut donc réserver deux possibilités : la première est que le recul du pic de ressources ne tienne qu’à la technologie, la seconde est qu’il tienne à la tech-nologie ET à l’importance du stock de ressources.

Dans le premier cas, la technologie ne fait que différer d’environ vingt ans le pic pétrolier et l’effondrement lié à la raréfaction des ressources. Elle le diffère, mais le rend aussi plus dramatique. Pour comprendre pourquoi, il faut s’interroger sur ce qu’il pourrait se passer après le pic pétrolier, ou

 

84

tout pic de ressource non renouvelable. Une fois le maximum d’exploitation atteint, la production chute-t-elle lentement ou de manière abrupte ? La question est cruciale. Les implications d’une raré-faction progressive ou soudaine ne sont bien sûr pas les mêmes. Or, la réponse à cette question dépend du rythme d’exploitation de la ressource. Matthieu Auzanneau suggère l’image de la boîte de chocolats pour bien faire comprendre le phéno-mène 1. Si j’ai une boîte de trente chocolats et que je souhaite chaque jour en manger un peu plus que la veille, voici ce qui se produit : je peux en manger un le premier jour, deux le deuxième, trois le troi-sième, quatre le quatrième, cinq le cinquième. À ce rythme-là, le cinquième jour, j’aurai épuisé la moitié de mon stock de chocolats (quinze sur trente). Pour une décroissance progressive de ma consommation de chocolats, et donc une désac-coutumance en douceur, il faut arrêter de manger plus de chocolats que la veille à partir du cin-quième jour. Je peux par exemple en manger autant le sixième jour que le cinquième, c’est-à-dire cinq, puis diminuer progressivement : quatre le septième, trois le huitième, deux le neuvième et le dernier le neuvième. En revanche, si, après le cinquième jour, je continue de vouloir consommer toujours plus de chocolats, voici ce qu’il se pro-duit : je peux encore en consommer un de plus le

 

1. Matthieu Auzanneau, Pétrole, le déclin est proche, op. cit., p. 17.

 

85