L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu
Le pic pétrolier ne sera pas forcément cataclysmique
Comme nous l’avons vu, il y a peu de doute
relativement à la survenue prochaine du pic pétro-lier. En revanche, une grande marge d’incertitude demeure quant au moment où la production pla-fonnera. Rappelons-le, selon les données actuelle-ment disponibles, le pic pourrait intervenir entre aujourd’hui et l’horizon 2040. Cette marge d’incertitude a une grande importance. Car, nous l’avons vu aussi, l’impact du pic pétrolier dépendra de l’évolution de la demande de pétrole. Que la demande commence à chuter avant la production et le pic serait indolore. Dans le cas contraire, il y aurait bien sûr choc économique. Or, l’AIE estime que la demande de pétrole devrait continuer de croître jusqu’au milieu des années 2030. Il y a donc une possibilité que le choc n’ait pas lieu : si la demande plafonne en 2035 et que l’offre conti-nue de croître jusqu’à cette date. En conséquence, on ne peut totalement exclure que la consomma-tion de carburant liquide commence à chuter avant la production. La fenêtre est étroite, mais elle existe.
Il faut aussi admettre que le risque de choc est
élevé. Voyons donc quel pourrait être son impact. Ce dernier dépendra de l’ampleur du décalage entre l’offre et la demande de carburant liquide. Matthieu Auzanneau rapporte que la directrice
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générale de la stratégie de Total anticipe, à l’hori-zon 2025, un déficit de production de 10 % 1. Ce qui serait effectivement une horreur sans précé-dent. Pour s’en faire une idée, il faut savoir que les chocs pétroliers des années 1970 ont été causés par des déficits d’offre de 5 à 6 % 2. Mais il faut aussi bien avoir en tête qu’un tel trou, aussi rapide, relève du scénario catastrophe. En effet, d’une part, même si le pic de production était atteint demain, cela ne se traduirait sans doute pas immédiatement par une baisse de l’offre. Le plus probable serait que la production stagne ou fluctue légèrement quelques années avant de diminuer. Et, d’autre part, même si le pic pétrolier se traduisait immé-diatement par une chute de la production, cette dernière pourrait tout à fait être en pente douce. Le pic de pétrole conventionnel américain a eu lieu en 1971 et il y en a encore aujourd’hui aux États-Unis. Ils en produisent juste beaucoup moins qu’en 1971. Tournons-nous maintenant du côté de la demande. Dans ses dernières projections, l’AIE table sur une augmentation faible de la demande de pétrole dans les années qui viennent,
1. Matthieu Auzanneau, Pétrole, le déclin est proche, op. cit., p. 64.
2. Pour le choc de 1973, cf. Charles A. S. Hall, Kent Klitgaard, Energy and the Wealth of Nations, Springer, 2018, p. 281 ; et pour le choc de 1979, cf. Philip K. Verleger Jr, The U.S. Petroleum Crisis of 1979, Brookings Institution, p. 470.
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de l’ordre de 0,6 % par an 1. Si demain la produc-tion stagnait durant quelques années, le déficit serait donc de 0,6 % la première année, puis de 1,2 % la deuxième année, 1,8 % la troisième année, etc. Si la production baissait de 1 % dès le pic, le déficit serait de 1,6 % la première année, de 2,2 % la deuxième année, de 2,8 % la troisième année, etc. Nous serions loin des chiffres de la directrice de la stratégie de Total. Et même loin de ceux des chocs des années 1970. Autrement dit, pic pétrolier ne rime pas nécessairement avec gouffre pétrolier. Toute la gamme des décalages entre offre et demande est possible, les plus probables étant des décalages inférieurs ou comparables à ceux déjà observés à l’occasion des chocs pétroliers. L’enjeu est de taille, car de l’ampleur du décalage dépendra notre capacité à y réagir.
Il faut en effet avoir une vision dynamique du
pic pétrolier. Tous les chocs de cette nature ont entraîné des réactions. À la suite de ceux des années 1970, recherche d’efficacité énergétique et développement du gaz et du nucléaire pour le chauffage et l’électricité. Boom du pétrole non conventionnel américain après celui de 2008. De la même manière, un pic pétrolier qui interviendrait avant que la demande de carburants liquide ne baisse susciterait bien sûr une crise, mais aussi des mesures d’ajustement. Trois leviers pourraient être
1. IEA, Oil Market Report, février 2022.
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actionnés pour y faire face : la production de car-burants liquides de synthèse et de biocarburants, l’essor de l’électrification et le développement de matériaux de substitution aux usages non énergé-tiques du pétrole. Les carburants de synthèse, qu’il s’agisse de charbon ou de gaz liquéfiés ou d’e-car-burants produits à partir de CO2, et les biocarbu-rants joueraient le rôle de filets de sécurité et d’amortisseurs d’une telle crise. Mais il paraît aussi évident qu’un choc de cette nature stimulera l’élec-trification des transports, soit directement soit indirectement via l’essor de l’hydrogène. Dans l’hypothèse probable où le pic pétrolier engendre-rait chaque année un décalage de quelques pour-cents entre l’offre et la demande de carburant liquide, pour y faire face efficacement, l’ensemble de l’offre énergétique alternative sus-décrite devrait augmenter annuellement d’autant par rapport à la tendance actuelle. Un effort de 2 % ou 3 % sup-plémentaires chaque année de véhicules alimentés en carburants de synthèse, en électricité, en hydro-gène, cela n’a rien de particulièrement ambitieux, surtout dans un contexte de flambée des cours du baril consécutive au pic. La question des substituts aux usages non énergétiques du pétrole est plus délicate. Mais, là encore, des solutions existent : plastiques biosourcés, agroécologie en remplace-ment des engrais de synthèse, etc. Et surtout, la bonne nouvelle est que ces usages non énergétiques ne représentent qu’une part très minoritaire des
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