L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu
Il peut y avoir assez de nourriture
rôle de plus en plus important. En dépit de son caractère énergivore et de la pollution à la saumure qu’il engendre, le dessalement pourrait même devenir l’une des principales solutions au stress hydrique dans certaines zones (Moyen-Orient, Afrique du Nord, archipels d’Océanie) au cours des décennies à venir 1.
• Il peut y avoir assez de nourriture
La problématique alimentaire est très compa-rable à celle de l’eau. À l’échelle globale, nous ne devrions pas manquer de nourriture, ni aujourd’hui ni demain. Premièrement, l’alerte lancée à la fin des années 2000 sur l’imminence du pic de phosphore n’est plus d’actualité 2. Depuis cette époque, les réserves mondiales de phosphore ont été multipliées par quatre 3. Un stock déjà suf-fisant pour assurer au moins cent ans d’exploita-tion. Deuxièmement, le problème posé par l’alimentation est un problème de répartition et de lutte contre le gaspillage. Ce qui est vrai aujourd’hui le sera encore davantage demain si rien n’est fait pour y remédier. En effet, l’agriculture
1. ONU-Eau, L’Eau et les changements climatiques, 2020, p. 63.
2. Cf. p. 102.
3. J. D. Edixhoven, J. Gupta et H. H. G. Savenije, « Recent Revisions of Phosphate Rock Reserves and Resources : A Critique », Earth System Dynamic, no 5, p. 491–507, 2014.
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mondiale produit actuellement deux fois plus de calories qu’il n’en faudrait pour nourrir chaque être humain à sa faim 1. Autrement dit, assez de calories pour nourrir théoriquement 14 milliards de personnes. Et pourtant, nous l’avons vu, 2 mil-liards de personnes souffrent de malnutrition (carences nutritionnelles), dont plus de 800 mil-lions de sous-alimentation (manque de calories) 2. Pourquoi ? Les rapports officiels avancent trois causes conjoncturelles pour rendre compte des variations annuelles de l’insécurité alimentaire : les guerres, les aléas climatiques et les récessions 3. Beaucoup plus fondamentalement, deux phéno-mènes soustraient massivement des calories à l’ali-mentation humaine : l’élevage et le gaspillage. À eux deux, ils détruisent 60 % des calories produites par l’agriculture mondiale chaque année. Près d’un tiers de la production mondiale de céréales sert à fabriquer de la nourriture pour animaux. Et le phé-nomène ne peut que s’aggraver à l’avenir puisque la demande mondiale de viande devrait augmenter de plus de 40 % d’ici à 2050 4. Le gaspillage ali-mentaire est l’autre grand phénomène qui explique
1. Hervé Le Bras, Vie et mort de la population mondiale, Le Pommier, 2012, p. 140.
2. OMS, L’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, 2021.
3. Ibid., p. XVIII.
4. FAO, op. cit.
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le décalage entre production de nourriture et satis-faction des besoins. Un tiers des aliments produits dans le monde pour la consommation humaine est perdu ou gaspillé 1.
Nous l’avons vu, à ces phénomènes actuels se surajouteront demain ceux de la dégradation des sols et du réchauffement climatique qui pèseront de plus en plus lourdement sur les rendements agricoles alors même que, selon la projection moyenne de la division de la population de l’ONU, la Terre comptera près de 2 milliards de bouches à nourrir supplémentaires au milieu du siècle et plus de 3 milliards en 2100.
Mais, comme pour l’eau, identifier les causes de l’insécurité alimentaire présente et à venir permet de constater dans le même temps à quel point elle n’a rien d’inéluctable. Là encore, la marge de manœuvre est considérable. Premièrement, l’aug-mentation constante de la consommation de viande n’est peut-être pas une fatalité. La consommation mondiale de viande s’est en effet contractée en 2020. Ce qui n’est pas surprenant en raison de la pandémie de Covid-19. Mais beaucoup plus intéres-sant est de constater que, pour la première fois, elle s’était aussi contractée l’année précédente, en 2019.
1. FAO, Pertes et gaspillages de nourriture dans un contexte de systèmes alimentaires durables, rapport du Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition, juin 2014.
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Ce qui conduisit même la FAO à se demander si nous n’assistions pas à un retournement de ten-dance 1. Pour l’instant, un tel retournement n’est pas avéré puisque la consommation de viande est repartie à la hausse en 2021. Mais le précédent de 2019 instille le doute sur la pérennité de cette dyna-mique. Par ailleurs, pour éviter le détournement de calories au profit de l’alimentation animale, il est tout à fait possible de nourrir le bétail autrement qu’avec les végétaux qui pourraient être réservés à l’alimentation humaine.
Deuxièmement, de très nombreuses actions
peuvent être entreprises pour lutter contre le gas-pillage alimentaire, principalement en modernisant les agricultures du Sud et par une modération des comportements alimentaires au Nord.
Troisièmement, la dégradation des sols n’est pas
irréversible. Des techniques bien connues et identi-fiées d’agroécologie sont en mesure de les restaurer. Une agroécologie qui ne condamne pas les rende-ments. Au contraire, il est bien établi qu’une agri-culture respectueuse de l’environnement peut maintenir les rendements, voire les augmenter 2. Une équipe de chercheurs a ainsi récemment établi
1. FAO, Food Outlook, Biannual Report on Global Food Markets, juin 2020, p. 45.
2. Olivier de Schutter, Agroécologie et droit à l’alimenta-tion, rapport du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, 8 mars 2011.
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que l’agriculture mondiale pourrait nourrir plus de 10 milliards de personnes en respectant les quatre limites planétaires mises à mal par le système agri-cole actuel (intégrité de la biosphère, préservation des forêts, du système hydrique et des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore) 1. Un résultat d’autant plus important que la population mondiale pourrait ne jamais dépasser les 10 mil-liards de personnes. C’est ce qu’indique une étude récente selon laquelle la population mondiale pla-fonnerait en 2064 à 9,73 milliards d’habitants pour décliner lentement ensuite 2. Pour la première fois, le scénario bas, et non le scénario moyen établi par la division de la population de l’ONU, se réaliserait.
Quatrièmement, l’impact du réchauffement cli-matique sur l’agriculture n’est pas aussi univoque que l’on pourrait le croire. Primo, il va libérer des millions de kilomètres carrés de terres au Nord. Ce qui n’a pas échappé à la Russie, grande gagnante du changement climatique, dont la surface culti-vable devrait doubler d’ici à 2080 et qui se voit
1. Dieter Gerten et al., « Feeding Ten Billion People Is Possible within Four Terrestrial Planetary Boundaries », Nature, 20 janvier 2020.
2. Stein E. Vollset et al., « Fertility, Mortality, Migration, and Population Scenarios for 195 Countries and Territories from 2017 to 2100: A Forcecasting Analysis for the Global Burden of Disease Study », The Lancet, 14 juillet 2020.
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déjà en superpuissance agricole 1. L’humanité mourra-t-elle de faim quand la Sibérie sera deve-nue le grenier à blé du monde ? Secundo, de plus hautes températures semblent en mesure de stimu-ler le rendement de certaines cultures. Tout en insistant bien sur le danger majeur que le réchauf-fement fait globalement peser sur la sécurité ali-mentaire mondiale pour de multiples raisons, le rapport spécial du GIEC dédié aux terres révèle que l’augmentation des températures conduirait à une lente réduction des rendements de maïs et de soja, mais aussi à une augmentation des rende-ments du riz et du blé jusqu’à un plafonnement à partir d’un réchauffement de 3 °C par rapport aux températures préindustrielles 2. Ces conclusions ne corroborent donc pas celles de l’étude citée au cha-pitre II qui prévoit de fortes chutes de rendements pour toutes les céréales à chaque degré de réchauf-fement supplémentaire.
Cinquièmement et plus globalement, les rende-
ments agricoles justement semblent pouvoir conti-nuer d’augmenter dans les années qui viennent au moins autant que la population mondiale. Selon
1. Sébastien Abis et Matthieu Brun (dir.), Jacques Hervé et Hervé Le Stum, Le Déméter 2021, IRIS Éditions, 2021.
2. IPCC, Climate Change and Land, chapitre 5: Food Security, 5.2.2.1, 2020, citant Toshichika Lizumi et al., « Responses of Crop Yield Growth to Global Temperature and Socioeconomic Changes », Nature, 2017.
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les projections de l’OCDE et de la FAO, le rende-ment moyen des céréales à l’échelle mondiale devrait progresser de 1,1 % par an jusqu’en 2029 1, ce qui correspond au taux actuel d’accroissement de la population mondiale. Or, ce taux de crois-sance de la population est appelé à chuter progres-sivement alors que celui des rendements agricoles pourrait encore être stimulé. En effet, la producti-vité des agricultures du Sud est toujours en moyenne très inférieure à celle des agricultures du Nord faute d’outils modernes. On considère qu’il y a sur les terres du Sud des gisements de producti-vité à exploiter.
Sixièmement, il faut compter avec la technologie qui peut une fois encore voler au secours de nos assiettes (nous verrons cela au chapitre VI).
Il ne semble pas que le stress hydrique et la famine généralisée soient un horizon inéluctable. À moins bien sûr que nous ne manquions de pétrole pour continuer de nourrir l’humanité et plus globalement d’énergie pour mener la transition agricole qui s’impose.
1. Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2020-2029, 3. Céréales, 3.2. Principaux éléments de projection.
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