L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu
Croissance heurtée, mais croissance toujours
pourraient aussi fonctionner avec de l’ura-nium 238, cent fois plus abondant que l’ura-nium 235 actuellement exploité, ou avec du thorium, quatre fois plus abondant que l’uranium (toutes catégories confondues) 1. Des réacteurs dits « à neutrons rapides » sont déjà en service en Russie et en Chine pour tendre vers cet objectif. Enfin, la fusion nucléaire produirait énormément d’énergie à partir de ressources premières, le deutérium et le tritium, disponibles sur Terre en quantité quasi illi-mitée. Nous devrions donc globalement avoir assez de métaux pour mettre en œuvre la transition éner-gétique.
• Croissance heurtée, mais croissance toujours
Troisième conclusion à tirer de ce tour d’hori-
zon : la transition énergétique ne sera pas un long fleuve tranquille. Compte tenu de l’ampleur et de la variété des ressources qu’elle va mobiliser, il faut s’attendre à d’incessantes ruptures d’approvisionne-ment. Des goulets d’étranglement permanents qui en heurteront le cours. Mais ces pénuries seront moins dues à l’indisponibilité géophysique des res-sources qu’aux tensions économiques et géopoli-tiques liées à leur très inégale répartition. Tous les observateurs le savent, en décarbonant l’économie
1. Bertrand Cassoret, Transition énergétique, op. cit., p. 78.
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le monde troque une dépendance aux pays produc-teurs d’hydrocarbures contre une dépendance aux pays producteurs de métaux. Mais pas seulement. Car, à la problématique de la répartition géogra-phique des gisements, s’ajoute celle de la répartition géographique des raffineurs. En effet, après avoir été extraites de la croûte terrestre, les ressources miné-rales doivent être traitées. Elles ne le sont pas forcé-ment dans les pays d’extraction. Ainsi, certains pays se sont-ils fait une spécialité du raffinage de telle ou telle ressource. Ce qui complexifie encore un peu plus l’équation de l’approvisionnement et augmente d’autant le risque de rupture. C’est bien ce à quoi l’Union européenne, par exemple, a commencé à se préparer en établissant une liste des matières pre-mières critiques pour l’Europe, la criticité en ques-tion étant évaluée selon les risques pesant sur l’approvisionnement de ces substances en fonction de leur provenance. Pour ces raisons, il y a fort à parier que la question des ressources rend chaotique le déploiement de la transition énergétique. Ce qui heurtera et bridera la croissance épisodiquement. Mais les ressources la remettront-elles pour autant en cause structurellement ?
La quatrième et dernière conclusion concerne justement la pérennité de la croissance. Nous avons vu au chapitre II que la croissance économique serait condamnée si la transition énergétique conduisait à faire dégringoler le taux de retour énergétique (TRE) ; autrement dit si un système
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énergétique bas-carbone ne parvenait pas à produire assez d’énergie pour satisfaire tous nos besoins. Cette anticipation est principalement fondée sur l’idée que le coût des matières premières énergé-tiques va flamber en raison de leur raréfaction. Or, cette certitude est remise en cause par l’examen de l’état des ressources auquel nous venons de procéder. Le prix des métaux de la transition peut ne pas exploser à l’avenir. Et donc ne pas causer un effon-drement du TRE global. De plus, le TRE ne dépend pas seulement du coût des matières pre-mières. Loin de là. Il est la résultante de l’ensemble du système, depuis les matières premières jusqu’à l’énergie finale. C’est dire que l’amélioration des technologies énergétiques peut compenser un ren-chérissement des métaux. Des éoliennes et des pan-neaux photovoltaïques plus performants peuvent compenser une augmentation du prix du cuivre.
Il est entendu que, par rapport à aujourd’hui, le
TRE ne peut que se dégrader. Nous avons vu qu’il n’a d’ailleurs pas cessé de le faire depuis les débuts de l’exploitation du pétrole à la fin du e XIX siècle. À l’époque, un baril de pétrole en rapportait cent : TRE de 100. Aujourd’hui, le TRE moyen du pétrole à l’échelle mondiale se situerait autour de 15 1.
1. David J. Murphy, « The Implications of the Declining Energy Return on Investment of Oil Production », The Royal Society Publishing, 13 janvier 2014. Dans cet article David J. Murphy évalue le TRE du pétrole à 17. Mais sa valeur a encore diminué depuis sa parution en 2014.
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Compte-tenu de l’importance qu’a acquis le pétrole dans le système énergétique mondial, le TRE de ce dernier est descendu en phase avec celui de l’or noir. Aujourd’hui, 5 % de l’énergie à notre disposition sert à produire de l’énergie. Ce qui signifie que le TRE mondial se situe autour de 20. Il est tiré vers le haut, par rapport à celui du pétrole, par le gaz et le charbon, dont le TRE est meilleur et, dans une moindre mesure, par l’hydroélectricité et le nucléaire. Le TRE d’un système énergétique bas-carbone sera forcément inférieur à ce qu’il est aujourd’hui parce qu’il ne bénéficiera plus des loco-motives carbonées. Et parce que, par nature, il sera beaucoup plus complexe et énergivore qu’actuelle-ment. Rappelons-le, il s’agira de passer de l’exploita-tion d’un stock d’énergie (les énergies fossiles) à la production d’un flux d’énergie (l’électricité) avec tout ce que cela va comporter de complications pour le piloter (coordination de la production et sto-ckage).
Mais il n’y a aucune fatalité à ce que la transi-tion énergétique fasse chuter le TRE sous le seuil fatidique (d’ailleurs bien difficile à évaluer) en deçà duquel la croissance ne serait plus possible. Un TRE de 15 serait suffisant non seulement pour permettre à la croissance de se maintenir, mais aussi pour ne pas en brider fortement l’ampleur. En effet, l’une des leçons de l’histoire énergétique récente est que si le TRE ne doit pas être trop
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bas, il est indifférent qu’il grimpe à des hauteurs stratosphériques 1. Il y a un plancher à dépasser, mais pas de plafond à atteindre. À partir du seuil minimal, le niveau du TRE importe peu. C’est ce qui explique que la baisse tendancielle du TRE du pétrole n’ait pas obéré la croissance mondiale depuis un siècle.
Le scénario d’un système énergétique bas car-
bone au TRE suffisant pour maintenir la crois-sance est d’autant plus crédible que les TRE des énergies renouvelables telles que l’éolien ou le solaire ont récemment bondi dans des proportions impressionnantes. Rien que pour le photovoltaïque, un rapport récent fait état d’un TRE de 45 alors qu’il ne dépassait pas 10 il y a quelques années seulement 2. Le perfectionnement et l’essor des nouvelles technologies énergétiques est bien de nature à en augmenter considérablement le rende-ment. Donc à faire grimper le TRE global.
À l’échelle des prochaines décennies, la crois-
sance économique ne sera donc probablement pas stoppée par la raréfaction des ressources. Mais elle pourrait l’être par les effets de la pollution.
1. Victor Court, entretien avec l’auteur du 20 janvier 2022.
2. https://energieetenvironnement.com/2021/05/23/le-
taux-de-retour-energetique-du-solaire-atteindrait-jusqua-45-pour-1 ; Fraunhofer Institute for Solar Energy Systems, Photovoltaics Report, 16 septembre 2020.
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