L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu

Transition agricole

En résumé, une transition énergétique qui par-

viendrait à faire chuter les émissions de GES d’environ 20 % d’ici à 2050 et de 40 % d’ici à 2080 n’a rien d’irréaliste. Ce chiffre est bien sûr encore très inférieur à ceux recommandés par le GIEC. Mais n’oublions pas que l’énergie ne repré-sente que 60 % du problème. La transition énergé-tique doit donc impérativement être complétée par une transition agricole et industrielle.

 

Transition agricole

 

La transition agricole est aussi stratégique pour

lutter contre la déplétion des ressources (dégrada-tion des sols, assèchement des nappes phréatiques) que contre les effets de la pollution (effondrement de la biodiversité, réchauffement climatique). Sur la question spécifique du réchauffement clima-tique, son objet est non seulement de réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur, mais aussi d’optimiser la captation du carbone par les végétaux et les sols, c’est-à-dire de constituer des puits de carbone. Pour atteindre ces deux objectifs, elle comprend schématiquement trois volets : arrêt de la déforestation, réduction de l’utilisation inten-sive d’eau et de produits chimiques et réduction de l’impact de l’élevage.

Comme pour la transition énergétique, le

tableau de la transition agricole paraît bien sombre. Mais, à y regarder de plus près, comme pour la

 

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transition énergétique, il y a des raisons d’espérer. Commençons par la déforestation. Elle se poursuit indéniablement. Mais son bilan est bien différent selon que l’on examine la situation forestière glo-bale ou que l’on se concentre sur celle des forêts tropicales. À l’échelle globale, entre 2000 et 2019, les territoires forestiers ont presque cessé de reculer (− 2,2 % en vingt ans) 1. On peut donc dire que les engagements internationaux de reboisement (défi de Bonn de 2011 et déclaration de New York de 2014) visant à ralentir substantiellement le rythme global de la déforestation en 2020 (pour y mettre un terme en 2030), ont porté leurs fruits. En revanche, la situation des forêts tropicales est catastrophique. Depuis 2014, le rythme de des-truction des forêts primaires s’est considérablement accéléré 2. Au point que, selon une étude récente, la forêt amazonienne se rapprocherait d’un point de bascule qui la transformerait en savane 3. Ce qui serait un cataclysme écologique planétaire. Concrè-tement, nous sommes en train de remplacer des

 

1. Calcul de l’auteur à partir de FAO, Statistical Yearbook 2021, p. 298.

2. https://planete.lesechos.fr/enquetes/plus-que-dix-ans-pour-sauver-les-forets-tropicales-809/#:~:text=Reprenant% 20la%20cible%20du%20D%C3%A9fi,millions%20d’hecta res%20pour%202030.

3. Chris A. Boulton, Timothy M. Lenton et Niklas Boers, « Pronounced Loss of Amazon Rainforest Resilience since the Early 2000s », Nature, 7 mars 2022.

 

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forêts primaires qui rendent des services écosysté-miques planétaires incalculables et abritent en par-ticulier l’essentiel de la biodiversité mondiale, par des forêts artificielles principalement consacrées à la silviculture. La qualité écologique de la forêt compte autant, si ce n’est davantage, que son éten-due spatiale. Et pourtant, même face à ce constat, il est encore permis d’être optimiste pour au moins deux raisons. La première est que l’une des variables clefs du problème est la productivité agri-cole, c’est-à-dire notre capacité à produire davan-tage sur une même surface cultivée. Plus la productivité augmente, moins l’agriculture a besoin de s’étendre spatialement. Or, depuis l’an 2000, la productivité a été capable d’absorber la totalité des besoins alimentaires supplémentaires. L’ensemble des surfaces cultivées dans le monde s’est même réduit de 2,6 % en vingt ans 1. Durant cette période, à l’échelle globale, nous n’avions pas besoin de déforester pour produire plus. Et des gisements de productivité énormes subsistent dans les agricultures du Sud. À titre d’exemple, on sait que l’irrigation augmente considérablement la productivité agricole. Or, aujourd’hui, moins de 25 % des surfaces cultivées sont irriguées dans le monde 2. Nous ne devrions pas avoir besoin de déforester pour nourrir l’humanité. Par-delà la

 

1. FAO, Statistical Yearbook 2021, p. 298.

2. Calcul de l’auteur à partir de ibid., p. 92.

 

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question de la productivité, l’autre raison de croire à un arrêt de la destruction des forêts primaires est que les solutions pour le faire sont bien identifiées et accessibles. Le World Wide Fund en a dressé une liste qui va de la constitution de zones protégées à la reconnaissance des droits des peuples indigènes sur les forêts, en passant par le partage des terres agricoles, la lutte contre les incendies ou l’appli-cation de systèmes de traçabilité du bois 1. L’ensemble de ces instruments devant être mobilisé de manière différenciée en fonction des causes locales du phénomène. La lutte contre la déforesta-tion est clairement affaire de volontarisme poli-tique.

Le deuxième axe de la transition agricole est la réduction de l’intensité en eau et en intrants chi-miques de la production alimentaire. Là encore, la situation est plus contrastée qu’il n’y paraît. Concer-nant l’eau, les principaux indicateurs sont au rouge. Mais pas tous. Ainsi, depuis l’an 2000, le prélève-ment moyen d’eau par personne sur la planète s’est réduit de plus de 10 % 2. Il ne faut pas se réjouir trop vite de ce chiffre. Comme l’explique la FAO, il est en partie imputable à la montée du stress hydrique. Dans les régions du monde où il est le plus prononcé, les gens utilisent moins d’eau parce

 

1. WWF, Deforestation Fronts, Driers and Responses in a Changing World, 2020.

2. Calcul de l’auteur à partir de Statistical Yearbook 2021, p. 18, Figure S.6.

 

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qu’ils en ont tout simplement moins à leur disposi-tion. Mais cette dynamique baissière est aussi le fruit d’une amélioration de l’usage de l’eau. Or, en la matière, comme nous l’avons vu, les marges de pro-grès sont considérables. La seule conversion des sys-tèmes actuels d’irrigation à l’irrigation de précision (irrigation au goutte-à-goutte, par vaporisation, informatiquement monitorée) pourrait générer une économie d’eau considérable. Actuellement, on considère que 30 % au mieux de l’eau extraite du sol parvient aux cultures visées 1. Quant aux intrants chimiques, même constat contrasté. L’emploi des engrais a littéralement explosé. Il a augmenté de 37 % dans le monde en vingt ans 2. En revanche, depuis 2012, l’usage des pesticides n’augmente plus. Là encore, la solution est connue. Elle se nomme agroécologie. Une agroécologie dont les principes fondamentaux sont définis comme « le recyclage des éléments nutritifs et de l’énergie sur place plutôt que l’introduction d’intrants extérieurs ; l’intégration des cultures et du bétail, la diversification des espèces et des ressources génétiques des agroécosystèmes dans l’espace et le temps ; et l’accent mis sur les interactions et la productivité à l’échelle de l’ensemble du système agricole plutôt que sur des variétés individuelles 3 ».

 

1. Catherine Gautier, Jean-Louis Fellous, Eau, pétrole, climat : un monde en panne sèche, op. cit.

2. FAO, Statistical Yearbook 2021, p. XII.

3. Olivier de Schutter, Agroécologie et droit à l’alimenta-tion, op. cit.

 

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Schématiquement, l’agroécologie consiste à rem-placer l’irrigation massive par la micro-irrigation (vaporisation ou goutte à goutte), les engrais par l’agroforesterie (en utilisant des arbres qui fixent l’azote dans les sols) et les pesticides par des végétaux et des animaux pour lutter contre les parasites. L’excellente nouvelle, c’est que l’agroécologie ne semble aucunement devoir condamner les rende-ments. Au contraire, même, ces techniques à faible utilisation d’intrants peuvent les accroître dans toutes les parties du monde où ils sont aujourd’hui relativement faibles. Une étude portant sur presque trois cents projets d’agriculture durable dans cin-quante-sept pays pauvres a établi qu’ils avaient aug-menté les récoltes de 79 % en moyenne 1. Une étude à plus grande échelle fait état de rendements des cultures plus que doublés 2. Où en sommes-nous de son essor ? Elle est encore embryonnaire puisque l’agriculture biologique ne représente aujourd’hui que 5 % des cultures dans le monde 3. Mais elle a littéralement explosé au cours des vingt dernières années. Les surfaces consacrées à l’agriculture biolo-gique ont été multipliées par sept entre 1999 et

 

1. Jules Pretty et Rachel Hine, Resource-Conserving Agri-culture Increases Yields in Developing Countries, Essex Univer-sity, 2006.

2. Olivier de Schutter, Agroécologie et droit à l’alimenta-tion, op. cit.

3. 72,2 millions d’hectares sur 1 400 millions d’hectares, cf. FAO, Statistical Yearbook 2021, p. 36.

 

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2019 1. Ce qui équivaut à une croissance de 10 % par an en moyenne. Si cette tendance se poursuit, à surface agricole inchangée, l’agriculture biologique représentera 70 % des cultures en 2050.

Enfin, reste à traiter du casse-tête de l’élevage.

La production de viande a bondi de 44 % depuis l’an 2000 et, comme nous l’avons vu, devrait encore augmenter de 40 % d’ici à 2050. La prise de conscience qui a lieu aujourd’hui dans les pays riches et y conduit à une réduction de la consom-mation de viande ne contrebalance pas l’essor de la demande de la part des pays en développement. Néanmoins, ces évolutions ont conduit à une inflexion très encourageante puisque, si la consom-mation de poulet continue de monter en flèche, depuis 2018 la production de viande bovine a net-tement chuté. Or, c’est bien cette dernière qui est la plus problématique du point de vue du réchauf-fement climatique (la fermentation entérique des ruminants constituant le plus gros poste d’émis-sions de GES de l’agriculture). Outre la réduction de la consommation, de nombreuses voies s’offrent à nous pour réduire l’impact global de l’élevage. Certaines d’entre elles sont de nature technolo-gique, nous y reviendrons. Mais des solutions agro-écologiques existent aussi. Afin de limiter la cannibalisation de la production alimentaire par

 

1. FiBL & IFOAM – Organics International, The World of Organic Agriculture, Statistics & Emerging Trends, 2021, p. 19.

 

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l’alimentation animale, il est tout à fait possible de nourrir le bétail autrement qu’avec des calories propres à l’alimentation humaine. La piste des insectes, des algues ou des champignons est aujourd’hui activement explorée. D’autant plus que ces aliments pourraient être eux-mêmes pro-duits à partir de déchets agricoles. Les déchets de café sont par exemple très fertiles pour les champi-gnons. De même, les déjections des animaux (et même des humains !) pourraient-elles être mieux valorisées comme engrais pour la production végé-tale. Ainsi l’élevage serait-il intégré dans une agri-culture écosystémique, les déchets des uns devenant la matière première des autres. Dans cet esprit, et fort d’expériences réellement menées dans le monde, Gunter Pauli milite par exemple pour une nouvelle chaîne vertueuse café/champignon/ bétail 1.

Si hypothétique soit-elle encore, la transition agricole n’a rien de fantasmatique. Elle sera déter-minante pour réduire les risques liés à la raréfaction de l’eau et la dégradation des sols et pourrait conduire à une réduction de 10 % des émissions de GES d’ici à 2050 et 20 % d’ici à 2080.

 

1. Gunter Pauli, L’Économie bleue 3.0, op. cit., p. 139.

 

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