L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu
Introduction
État du débat
Demain, tout va s’arrêter. Tout le système indus-
triel dont dépend aujourd’hui notre vie. Demain, il n’y aura plus ni nourriture, ni eau, ni électricité, ni médicaments, ni transports, ni aucun autre bien de première nécessité. C’est inévitable et nous devons nous y préparer. Des milliards de personnes en mourront. Les autres survivront dans un monde dont le niveau et le mode de vie ressembleront à ceux du Moyen Âge. Telle est l’idée brute de l’effon-drement.
Cette idée s’est insinuée dans les esprits, dans le
débat public et dans la culture. Un sondage récent a révélé que 71 % des Italiens, 65 % des Français, 56 % des Britanniques et 52 % des Américains croient que « la civilisation telle que nous la connais-sons actuellement va s’effondrer dans les années à venir 1 ». Articles et unes sur l’effondrement sont
1. Jean-Laurent Cassely, Jérôme Fourquet, La France : patrie de la collapsologie ?, Fondation Jean-Jaurès, 2020.
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devenus des marronniers journalistiques. On ne compte plus les films, séries, romans ou bandes des-sinées qui mettent en scène un tel effondrement ou situent leur action dans un monde qui lui est posté-rieur. Rien que sur Netflix, l’effondrement pourrait être une catégorie à part entière. Les survivalistes, qui se préparent activement à l’effondrement, sont de plus en plus nombreux. Et les théoriciens de l’effondrement à venir en ont même fait une disci-pline : la collapsologie.
Ces représentations de la fin du système écono-mique mondial, que les collapsologues désignent aussi sous le vocable de civilisation thermo-indus-trielle, s’ancrent dans des analyses qui ne datent pas d’hier. La crainte que le progrès enfante de catastrophes ou ne soit pas durable est aussi vieille que la révolution industrielle. Ainsi, dès 1798, Thomas Malthus prévoyait que, la population aug-mentant plus vite que les rendements agricoles, la majorité des gens étaient voués à mourir de faim 1. Et William Stanley Jevons annonçait en 1865 que la raréfaction du charbon devait sonner le glas de la croissance économique britannique 2.
Cependant, le véritable acte fondateur de l’idée contemporaine d’effondrement date d’une époque où la peur dominante était celle de l’holocauste
1. Thomas Malthus, Essai sur le principe de population, Flammarion, GF, 1992.
2. William Stanley Jevons, The Coal Question, Franklin classics, 2018.
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nucléaire. Il s’agit du rapport au Club de Rome Halte à la croissance ? 1 de 1972, aussi appelé rapport Meadows. Pour évaluer les limites de la croissance économique et démographique dans un monde aux ressources finies, ses auteurs, chercheurs au MIT (Massachussett’s Institute of Technology), élabo-rèrent un modèle informatique baptisé World 3. Presque toutes les simulations de croissance écono-mique et démographique mondiales ininterrompues faites via World 3 aboutissent à un effondrement au début du e XXI siècle. C’est-à-dire que l’on y voit dégringoler brusquement les courbes de production agricole, industrielle et de population.
Depuis cinquante ans, la fin de la croissance est
l’autre nom de l’effondrement. Notre civilisation étant intégralement fondée sur cette dernière, son arrêt signifierait sa dislocation. Il n’est donc pas de question plus importante que celle posée par le Club de Rome : la croissance va-t-elle se heurter aux limites géophysiques de la planète ? Évaluer les risques d’effondrement de notre civilisation revient à se demander si demain il y aura encore de la croissance. Symétriquement, toute réflexion sur l’avenir ne peut que commencer par celle de l’effondrement. Le considère-t-on possible, impos-sible, inéluctable ? De fait, tout le champ du dis-cours prospectif se déploie actuellement à partir
1. Dennis et Donella Meadows, Jorgen Randers, Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance, Fayard, 1972.
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de cette question. Si l’on considère l’effondrement comme inéluctable, il n’y a que deux attitudes pos-sibles vis-à-vis de l’avenir : le nihilisme ou la prépa-ration. Le nihilisme, c’est le no future punk. Nous savons que nous allons droit dans le mur, mais ce n’est pas grave, profitons de l’abondance tant qu’il y en a, après nous le déluge. Le nihilisme peut être revendiqué par quelques esprits cyniques ou désespérés ici ou là mais, n’étant pas représenté par un courant de pensée identifié et influent, il est aujourd’hui anecdotique, voire inexistant, dans le débat prospectif.
En revanche, ceux qui considèrent l’effondre-ment comme inéluctable et s’y préparent sont de plus en plus nombreux et ont donné naissance à des courants de pensée et d’action à la visibilité et au poids croissants : d’un côté les survivalistes, de l’autre les collapsologues. Ils se distinguent fonda-mentalement par leur manière de s’y préparer. Les survivalistes, ou preppers en anglais, se préparent à sauver leur peau et celle de leur famille. Leur préparation est exclusivement individualiste et matérielle. Au contraire, les collapsologues tentent d’impulser un mouvement de préparation collec-tive de nature politique, philosophique, psycholo-gique, voire spirituelle. Leur propos n’est pas de préparer les corps, mais les esprits. Les préparer à faire leur deuil du monde actuel, accepter l’effon-drement et penser la façon de refaire société avec et après lui. À l’instar de l’ancien ministre français
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Yves Cochet, il est bien sûr possible d’être à la fois survivaliste et collapsologue, c’est-à-dire de se préparer personnellement et individuellement à l’effondrement tout en développant un discours de préparation à visée collective.
À l’opposé du spectre de la pensée prospective
se situent ceux pour qui le collapse ne peut pas avoir lieu. Là encore, il est possible de les classer en deux grandes familles : d’un côté les libéraux cornucopiens, de l’autre les transhumanistes. On peut dire que les cornucopiens (le terme vient de l’image mythologique de la corne d’abondance) comptent principalement sur le jeu du marché pour garantir à l’humanité une prospérité toujours grandissante, tandis que les transhumanistes comptent principalement sur la technologie pour parvenir au même résultat. Cependant, la frontière entre les deux est beaucoup moins facile à tracer qu’entre survivalistes et collapsologues. Cornuco-piens et transhumanistes comptent en effet tous deux à la fois sur le marché et sur la technologie, le marché étant pour eux tous le cadre économique grâce auquel l’innovation technologique est stimu-lée. Pour être parfaitement rigoureux, ajoutons que les cornucopiens et les transhumanistes ici décrits sont des idéaux-types. Il y a parmi les libéraux et parmi les transhumanistes des voix et des courants qui estiment que la crise environnementale fait courir un véritable risque à l’humanité en dépit même du marché et de la technologie. Ceux-là
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devraient plutôt être classés dans la troisième caté-gorie décrite ci-dessous.
Entre ceux pour qui l’effondrement est inéluc-table et ceux pour qui il est impensable, se posi-tionnent tous ceux qui estiment que l’effondrement, tout en étant possible, peut encore être évité. Pour le plus grand plaisir des amateurs de symétrie, ces derniers peuvent aussi être classés en deux catégo-ries : d’un côté les « décroissancistes », de l’autre les « durabilistes ». Pour les premiers, la décroissance est le seul moyen d’éviter l’effondrement. C’est-à-dire que seule une politique volontaire visant à res-treindre drastiquement l’économie mondiale peut nous faire échapper au pire. Pour les durabilistes, au contraire, non seulement la croissance économique peut devenir durable, mais en plus il n’y aura pas de transition vers la durabilité sans croissance. Le présent livre est résolument durabiliste. Son ambi-tion doit néanmoins être resituée dans l’ensemble de la littérature consacrée au sujet.
À la suite du rapport Meadows, par-delà tout sensationnalisme médiatique et spectaculaire ciné-matographique, l’effondrement est devenu un objet d’étude à la fois transversal et sérieux. La réflexion sur ce thème est jalonnée d’ouvrages incontournables tels que L’Effondrement des sociétés complexes 1 de Joseph Tainter, le fameux Collapse de
1. Joseph A. Tainter, L’Effondrement des sociétés complexes, Le Retour aux sources, 1988.
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Jared Diamond ou encore The Long Descent 1 de John Michael Greer.
Au sein de cette littérature, le livre de Pablo Ser-
vigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer 2, tient une place à part. Dans le domaine, ce petit opus a une grande importance. Pour au moins trois raisons. D’abord, parce que son sous-titre, Petit Manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, nomme l’étude de l’effon-drement. Néologisme clin d’œil au départ, le terme « collapsologie » (du latin « collapsus », qui est
1. John M. Greer, The Long Descent, New Society Publis-hing, 2008
2. Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil, 2015.
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tombé en bloc et de l’anglais to collapse, s’effon-drer) a pris. Pour désigner l’ensemble du mouve-ment, on parle aujourd’hui couramment de collapsologie et de collapsologues. Même si la démarche préexistait au terme, on sait que nommer une chose, c’est contribuer à la faire émer-ger. Particulièrement aux yeux du plus grand nombre. C’est la deuxième raison de remarquer Comment tout peut s’effondrer : par son succès, ce livre a grandement popularisé les thèses collapso-logues. Enfin, il est tout simplement remarquable par sa qualité. Il offre une synthèse exhaustive de l’idée d’effondrement systémique.
C’est pourquoi l’ambition du présent essai est de se poser en regard de celui de Servigne et Ste-vens. Les deux livres se différencient par leur posi-tionnement. Pour bien identifier celui de la collapsologie, Servigne et Stevens la distinguent de deux attitudes à front renversé vis-à-vis du futur : d’une part celle du « calendrier Maya », d’autre part celle de la « techno-béatitude » 1. La première distinction est fondamentale. Il s’agit d’affirmer que la collapsologie n’est pas un millénarisme. Elle ne doit pas être confondue avec le sentiment intemporel que la fin du monde est pour demain. Car, c’est vrai, toute époque partage cette impres-sion d’être la dernière. La collapsologie est cepen-dant bien différente des millénarismes traditionnels
1. Ibid., p. 22.
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du Jugement dernier et de l’Apocalypse. D’abord, elle n’annonce pas la fin du monde, mais la fin du système industriel. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose… Ensuite, l’attitude millénariste est mystique. La collapsologie ne l’est pas. Elle s’appuie sur des faits objectifs (l’effondrement de la biodiversité, l’élévation des températures) pour déployer une analyse si fondée des grands enjeux planétaires qu’elle n’est pas facile à réfuter. On peut dire que faute d’être une science à part entière, la collapsologie est une approche ration-nelle, pluri et transdisciplinaire, de l’effondrement. C’est sur cette base analytique qu’elle s’oppose aussi frontalement à la « techno-béatitude ».
Par le terme ironique de « techno-béats », Ser-
vigne et Stevens désignent les positivistes libéraux pour qui les forces du marché et l’ingéniosité humaine parviendront toujours à nous prémunir des pires catastrophes et à maintenir indéfiniment la dynamique du progrès matériel. C’est le cœur du débat. Car la révolution industrielle nous a lancés dans une course-poursuite. En améliorant sans cesse les conditions matérielles de l’humanité, elle l’expose théoriquement à de nouveaux risques. Des risques proportionnels aux progrès accomplis. C’est l’intuition malthusienne.
Malthus anticipait des famines parce qu’il
constatait que le progrès matériel conduisait à une explosion démographique alors que les rendements agricoles progressaient bien plus lentement. Ce que
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Malthus n’anticipa pas, c’est que le progrès conduirait aussi à une explosion des rendements agricoles et même à une transition démographique qui stabiliserait la population. L’industrialisation de l’agriculture et l’élévation générale du niveau de vie sauvèrent l’humanité de la catastrophe annon-cée par Malthus. Cependant, un siècle après lui, alors que la population planétaire courait vers son deuxième milliard, même la jeune agriculture industrielle semblait impuissante à prémunir l’humanité d’un nouveau risque de famines endé-miques. Le chimiste William Crookes poussa à son tour un cri d’alarme malthusien : sans une nouvelle révolution technologique, ce serait la catastrophe alimentaire. Or, cette révolution intervint en 1913 quand les chimistes Fritz Haber et Carl Bosch mirent au point les premiers engrais azotés artifi-ciels grâce auxquels les rendements agricoles furent une fois encore démultipliés. Le procédé Haber-Bosch sauva la vie de milliards d’individus. De nos jours, on estime que la moitié de l’humanité mour-rait de faim sans lui. L’histoire malthusienne bégayant, elle se répéta en 1968 quand l’entomolo-giste Paul Ehrlich prédit dans un best-seller 1 que le tiers-monde mourrait de faim dans les années 1970 et 1980 du fait de l’explosion démogra-phique qui y avait lieu. Au même moment, l’agro-nome Norman Borlaug testait en Inde et au
1. Paul R. Ehrlich, La Bombe P, Fayard, 1972.
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Pakistan des variétés de blé hybrides qui devinrent le fer de lance de ce que l’on appellerait la Révolu-tion verte. Entre les années 1960 et 1990, l’exploi-tation de ces nouvelles variétés à haut rendement, alliée à l’utilisation d’engrais minéraux et de pro-duits phytosanitaires ainsi qu’à la mécanisation et à l’irrigation, démultiplia les rendements agricoles des pays du Sud. La Révolution verte sauva elle aussi des milliards de vies.
Moralité : jusqu’ici, nous avons toujours eu un
coup technologique d’avance. Les libéraux positi-vistes affirment que ce sera toujours le cas. Parce que, selon eux, si nous nous en sommes jusqu’ici si bien sortis, ce n’est pas un coup de chance. C’est structurel. La dynamique du marché libre et ce qui constitue le propre de l’homme, à savoir son ingé-niosité, son inventivité, sa capacité d’innovation, nous donnent les moyens de nous adapter indéfi-niment. Pour reprendre l’expression devenue fameuse de l’économiste Julian Lincoln Simon, la ressource ultime, ce n’est ni le pétrole, ni le cuivre ou quelque autre bien matériel, c’est l’esprit humain. Pour les collapsologues au contraire, maintenant, la fête est finie. Malthus et ses épi-gones ont eu tort d’avoir eu raison trop tôt. L’exploitation des ressources naturelles et les dom-mages que nous avons causés à notre environne-ment sont tels que ni le marché ni l’innovation ne pourront plus sauver la machine industrielle. Elle
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est condamnée à s’arrêter. La parenthèse ouverte par la révolution industrielle va se refermer.
Les deux discours sont des discours de certitude. Le discours libéral autant que le discours collapso-logue, bien que ce dernier s’en défende parfois. Aucune ambiguïté chez certains collapsologues comme Yves Cochet, à qui Servigne et Stevens reconnaissent devoir beaucoup. « L’effondrement de la société mondialisée est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030, à quelques années près », écrit-il 1. Comment tout peut s’effon-drer semble plus nuancé, ne serait-ce que par le « peut » du titre qui indique une simple potentia-lité. Mais ce semblant d’incertitude vole vite en éclats à la lecture des développements de Servigne et Stevens. Ils adoptent explicitement une posture de certitude philosophique sans laquelle, selon eux, l’effondrement ne se peut regarder en face. Plus globalement, l’objet exclusif de leur travail est de préparer les esprits à l’effondrement, sans jamais sérieusement insinuer le doute quant à son inéluc-tabilité et encore moins énoncer les conditions qui permettraient de l’éviter.
Comment départager collapsologues et libé-raux ? Justement, en sortant du champ des certi-tudes. C’est ce que commande l’analyse prospective. Elle interdit de verrouiller l’horizon
1. Yves Cochet, Devant l’effondrement, Les Liens qui libèrent, 2019, p. 40.
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des possibles comme le font les avocats de l’effon-drement et leurs contradicteurs. Elle impose la plus grande prudence vis-à-vis du futur car l’Histoire est le lieu de l’improbable et de l’inattendu. À l’époque de Malthus, il était parfaitement rationnel de craindre d’immenses famines en Angleterre. Elles n’ont pas eu lieu. Inversement, le triomphe techno-libéral des deux siècles écoulés inciterait aujourd’hui plutôt à l’optimisme. Ce qui n’est pas bon signe… Nous pourrions être dans la situation de la fameuse dinde inductiviste de Bertrand Rus-sell qui, grassement nourrie chaque jour de l’année, conclurait le 24 décembre au matin que tout ira toujours pour le mieux… Aujourd’hui, force est de constater que l’effondrement n’a pas eu lieu. Mais cela ne prouve rien pour l’avenir.
D’un point de vue strictement prospectif, il faut
considérer que collapsologues et libéraux proposent chacun un scénario et qu’aucun des deux ne s’impose à l’évidence face à l’autre. Il y a de bonnes raisons de croire que la raréfaction des ressources puisse enrayer la dynamique de la croissance. Encore davantage de craindre que le réchauffement climatique ne soit fatal à notre civilisation, voire à tout ou partie de l’humanité. Aucune loi d’airain, qu’elle vienne du marché libre ou de notre faculté d’innovation, ne peut nous garantir d’avoir « tou-jours un coup technologique d’avance ». Rien ne peut assurer que nous gagnerons toujours la course de la modernité. Surtout face aux dangers qui
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s’annoncent. Affirmer le contraire, c’est de l’idéolo-gie. A contrario, rien ne permet d’assurer que l’effon-drement soit inévitable. Là encore, dire le contraire, c’est de l’idéologie. Symétriquement, aucun des deux scénarios ne peut être catégoriquement écarté. Oui, l’effondrement est possible. Nous verrons comment. Mais non, il n’a sans doute rien d’inéluc-table. Nous verrons comment.
Le présent livre se positionne donc entre collap-sologues et libéraux dans une attitude qui veut éli-miner toute certitude pour désidéologiser le débat. Il s’agit ce faisant de débarrasser la collapsologie de ce qu’elle peut avoir d’irrationnel. Car la certitude de l’effondrement est d’abord ressentie. Qui n’a jamais eu le sentiment, face à la catastrophe envi-ronnementale, que « cela ne peut pas durer comme ça » ? Avant toute chose, l’idée collapsologue relève de l’intuition. Il faut remettre en cause l’intuition pour analyser froidement le concept d’effon-drement.
Par-delà l’intuition, l’idée collapsologue est sous-tendue par des arguments forts et convaincants. Elle s’ancre dans deux évidences. L’une concernant le passé, l’autre l’avenir. La première constate que les civilisations du passé s’étant effondrées, il n’y a aucune raison que la nôtre ne connaisse tôt ou tard le même sort. Comme le disait Paul Valéry en 1919 : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant 1 que nous sommes mortelles. »
1. Paul Valéry, La Crise de l’esprit, Manucius, 2016.
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Chaque civilisation se croit immortelle. Et pour-tant chacune finit en ruine. Pourquoi la nôtre ferait-elle exception ? La certitude concernant l’avenir est de nature écologique : notre activité n’est pas durable. Car il ne peut y avoir de crois-sance infinie dans un monde aux ressources finies. La « punchline » du rapport Meadows relève du bon sens. Elle est irréfutable. Elle est d’ailleurs attestée par le modèle informatique World 3. Comment battre ou faire mentir un ordinateur ? Et chaque rapport du GIEC vient nous rappeler que tout doit changer de toute urgence si nous voulons éviter la catastrophe.
Soyons honnêtes, ces arguments sont si forts et
si convaincants que s’y confronter n’est pas psycho-logiquement de tout repos. Et c’est un euphé-misme. Comme ne cessent de le répéter les collapsologues eux-mêmes, un voyage de bonne foi en collapsologie n’est jamais neutre. On ne revient pas indemne d’une expérience de pensée qui vous confronte à la fin de tout ce que vous avez connu et vous impose d’abandonner tout espoir de progrès matériel. Aussi l’écriture du présent livre a-t-elle été une épreuve morale et intellectuelle. Plus préci-sément, une expérience de montagnes russes, ou d’« ascenseur émotionnel » pour reprendre une expression à la mode. Je ne peux compter le nombre de fois où je me suis arrêté pour me dire (et annoncer à mes proches catastrophés) : « Ils ont raison, tout va s’effondrer. » Puis découvrir que les
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choses n’étaient pas forcément si sombres. Et ainsi de suite. J’ai été tour à tour convaincu de l’inéluc-tabilité du collapse et de son contraire.
Comment s’en sortir ? En grattant le vernis de l’évidence. Vu d’assez loin, comme le présente Comment tout peut s’effondrer, le collapse est un tableau d’une grande cohérence. Mais dès que l’on y regarde de plus près, se font jour des raccords, des repentirs, des juxtapositions malheureuses. Laissons de côté la métaphore picturale : dès que l’on commence à creuser chacune des grandes questions posées par l’hypothèse du collapse, celle de la complexité, de l’épuisement des ressources et de la pollution, on trouve des raisons de se rassurer et donc de douter de son inéluctabilité. On dit que le diable se cache dans les détails. En collapsologie, c’est l’espoir qui s’y niche. La collapsologie opère une simplification du monde pour parvenir à ses conclusions. Heureusement, les choses ne sont pas si simples. La complexité du réel donne des raisons d’espérer.
En résumé, le présent livre ne se veut pas une contradiction des théories de l’effondrement, mais bien plutôt un contrepoint. C’est-à-dire qu’il entend rouvrir les éventualités optimistes que la collapsologie ferme d’emblée. Sans non plus som-brer dans le déni de principe. Chacun l’aura compris, dans l’intitulé de ce livre, L’effondrement (du monde) n’aura (probablement) pas lieu, tout est
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dans le « probablement ». C’est lui que nous explo-rerons. Cela pour nous restituer notre capacité d’action. Car si l’avenir n’est pas tout tracé, il nous appartient encore d’en orienter la direction.