L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu

Il peut y avoir assez d'eau

s’accommode très bien de la faim et de la soif dans le monde. Dans ces conditions, il est difficile d’identifier un seuil de stress hydrique et d’insécurité alimentaire susceptible de menacer l’ordre économique plané-taire. Malheureusement, rien n’interdit d’imaginer un monde futur en croissance dont la moitié de la population mourrait de faim et de soif. Un monde bien plus inégalitaire que le nôtre, qui finalement res-semblerait à celui des années 1960 et 1970. Mais, par ailleurs, la faim et la soif ne sont pas des fatalités. Commençons par l’eau.

 

• Il peut y avoir assez d’eau

 

L’alerte récemment donnée sur la situation de l’eau verte (humidité des sols) ne doit pas être négli-gée 1. Mais elle mérite avant toute chose d’être plus amplement renseignée. Les auteurs de l’étude préci-tée insistent en effet sur le fait que les données sur l’eau verte font encore cruellement défaut. C’est pourquoi l’évaluation de l’état du cycle de l’eau se concentre encore sur l’eau bleue (eau des rivières, lacs et nappes phréatiques). Pour savoir précisément où nous en sommes à l’échelle globale vis-à-vis de cette ressource vitale s’il en est, il faut distinguer l’eau (bleue) prélevée de l’eau effectivement consommée. Une très grosse partie de l’eau prélevée est immédiatement restituée au cycle naturel de l’eau. Il s’agit par exemple de l’eau utilisée pour

 

1. Cf. p. 99.

 

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refroidir les centrales thermiques ou d’une partie de l’eau d’irrigation qui retourne aux nappes phréa-tiques 1. L’eau consommée est, elle, plus durable-ment détournée du cycle naturel de l’eau et peut nécessiter un traitement pour y retourner. Les quan-tités d’eau simplement prélevée sont bien plus importantes que celles d’eau consommée. Or, ce sont souvent les premières qui sont mentionnées pour alerter sur la raréfaction de la ressource, alors que l’indicateur pertinent est celui de l’eau consom-mée. Aujourd’hui, l’humanité prélève plus de 4 000 km3 2 d’eau par an, mais n’en consomme effectivement qu’environ 3 100 3. Or, la limite d’utilisation durable de l’eau par l’humanité à l’échelle mondiale est évaluée à 4 000 km3 4 par an.

 

1. https://data.oecd.org/water/water-withdrawals.htm#:~: text=Water%20withdrawals-,Water%20withdrawals%2C% 20or%20water%20abstractions%2C%20are%20defined%2 0as%20freshwater%20taken,to%20a%20place%20of%20use.

2. FAO, The State of the World’s Land and Water Resources for Food and Agriculture, Synthesis report 2021, p. 15.

3. L’humanité consommait 2 600 km3/an au début du XXI e siècle (cf. Igor A. Shiklomanov et John C. Rodda, World Water Resources at the Beginning of the Twenty-First Century, Cambridge University Press, 2003). Cette consommation a augmenté de 1 % par an depuis (cf. Peter Burek et al., Water Futures and Solution. Fast Track Initiative, International Insti-tute for Applied Systems Analysis, mai 2016, p. 54.

4. Johan Rockström et al., « Planetary Boundaries: Explo-ring the Safe Operating Space for Humanity », Ecology and Society, 2009.

 

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Au-delà, cette utilisation menacerait les écosystèmes. 4 000 km3 par an correspond plus précisément à l’évaluation la plus basse. En effet, la limite d’utilisa-tion globale de l’eau se situe dans une fourchette comprise entre 4 000 et 6 000 km 3. C’est pourquoi la limite planétaire de l’utilisation de l’eau bleue n’est pas aujourd’hui considérée comme dépassée.

Quid de l’avenir ? L’augmentation à venir des besoins en eau, tous usages confondus, est très dif-ficile à évaluer 1. Néanmoins, plusieurs sources indépendantes évaluent cette augmentation à 1 % par an d’ici à 2050 2. Ce qui signifie que, à ce rythme, la limite planétaire d’utilisation de l’eau douce par l’humanité sera franchie en 2050. Mais ne l’oublions pas, il s’agit de la limite basse. Si la tendance se poursuit, c’est en 2080 que nous devrions atteindre le milieu de la fourchette. Autre-ment dit, à l’échelle globale, il n’y a aura pas de pénurie d’eau avant le milieu, voire la fin du XXI e siècle.

En revanche, l’eau pose déjà de graves problèmes de répartition. Problèmes qui ne pourront que s’accentuer à l’avenir du fait non seulement de l’augmentation de la demande, mais aussi du

 

1. UNESCO, La Valeur de l’eau, Rapport mondial des Nations unies sur la mise en valeur des ressources en eau 2021, p. 14.

2. Xavier Leflaive et al., Perspectives de l’environnement de l’OCDE à l’horizon 2050, OCDE, 2012, p 2 ; Peter Burek et al., Water Futures and Solution. Fast Track Initiative, op. cit.

 

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réchauffement climatique. Si 3,6 milliards de per-sonnes ont aujourd’hui un accès insuffisant à l’eau au moins un mois par an, elles seraient entre 4,8 et 5,7 milliards en 2050 1. Ce qui ferait passer de 50 % à 60 % la proportion de la population mon-diale affectée.

Une telle situation appelle un changement radi-

cal de l’usage de l’eau. La bonne nouvelle est que la marge de progression est colossale. À titre d’exemple, 70 % de l’eau d’irrigation ne parvient pas aux cultures 2. Lorsque l’on se souvient que l’eau d’irrigation constitue aujourd’hui elle-même 70 % de l’eau utilisée par l’humanité, on mesure à quel point l’usage de l’eau peut et doit être amé-lioré. Rien qu’avec l’irrigation la moitié de l’eau utilisée par l’humanité est gaspillée. Ce qui signifie symétriquement qu’une optimisation de l’irriga-tion dans le monde libérerait de quoi régler le pro-blème du stress hydrique dès aujourd’hui et pour l’avenir. Et nous verrons que des marges de manœuvre similaires existent pour les usages industriels et domestiques de l’eau.

De plus, dans les régions les plus affectées par le

stress hydrique, le dessalement de l’eau de mer et le recyclage des eaux usées devraient aussi jouer un

 

1. Peter Burek et al., Water Futures and Solution. Fast Track Initiative, op. cit., p. VI.

2. Catherine Gautier, Jean-Louis Fellous, Eau, pétrole, climat : un monde en panne sèche, Odile Jacob, 2008, p. 15.

 

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