L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu
Transition industrielle
Cette dernière transition est surtout stratégique
pour répondre au problème de la déplétion des res-sources. Mais son potentiel de réduction des émis-sions de GES n’est pas non plus négligeable. La transition industrielle est celle de la circularité. Aujourd’hui, notre économie est linéaire. Cette linéarité peut être résumée par le triptyque « prendre, utiliser, jeter » (take, make, waste). Comme son nom l’indique, l’objet de l’économie circulaire (EC) est de passer de la linéarité à la circularité pour réduire à la fois les prélèvements de l’humanité sur l’environnement et la produc-tion de déchets.
On peut dire qu’aujourd’hui la transition indus-
trielle n’est même pas entamée. La quasi-totalité des ressources exploitées par l’homme l’est encore de manière linéaire. Sur les 100 milliards de tonnes de matière qui alimentent actuellement l’économie mondiale chaque année, seulement 8,6 milliards proviennent de ressources recyclées 1. Ce qui signi-fie, en entrée, que près de 92 % de nos ressources productives ont été prélevées sur l’environnement et, en sortie, que 61 % des ressources exploitées sont devenues des déchets (outre les ressources recyclées, une partie d’entre elles est intégrée de manière durable au stock de capital). Plus préoccu-pant encore, depuis 2017 le taux de prélèvement
1. The Circularity Gap Report 2022.
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ayant cru plus vite que le taux de recyclage, la part des ressources réinjectée dans l’économie relative-ment au total a diminué. Elle est passée de 9,1 % à 8,6 %.
Et pourtant, le potentiel de l’économie circulaire est colossal. Il ne peut d’ailleurs être circonscrit à la question du recyclage. L’EC crée une hiérarchie des usages de la matière dans laquelle le recyclage est loin d’occuper le sommet. La pyramide de l’EC comprend cinq étages : réduire, utiliser, recycler, incinérer et stocker. Réduire la quantité de maté-riau utilisé est la priorité d’une économie qui se veut circulaire. Car le meilleur déchet est bien sûr celui qui n’est pas produit. Vient ensuite l’étape de l’utilisation : pour devenir circulaire, l’économie doit maximiser la durée d’utilisation de ce qu’elle produit. À la fois en augmentant sa longévité et en favorisant sa réparation et sa réutilisation en seconde main. Quand, et seulement quand, plus personne ne peut avoir l’usage d’un produit, doit alors se poser le problème de son recyclage. Quand, et seulement quand, un produit ne peut pas être recyclé, il doit être incinéré pour ne pas se répandre dans la nature et faire l’objet d’une valorisation énergétique. Enfin, quand un matériel ne peut même pas être incinéré, il peut être stocké en attendant une éventuelle valorisation rendue pos-sible par l’évolution des sciences et des techniques.
Qu’attendre concrètement de chacun des niveaux de la pyramide de l’EC ? Le gain d’une réduction de la quantité de matière utilisée dans
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une économie en croissance est limité. Typique-ment, c’est tout le débat de la réduction des embal-lages. Même si tous les emballages étaient supprimés, cela n’allégerait que légèrement notre appétit de matière. Le packaging ne représente ainsi que 0,8 % de l’empreinte carbone moyenne d’un Français 1. La réduction de la quantité de matériau utilisé demeure bien sûr un axe de circularité. C’est d’ailleurs là que commence l’éco-conception, concevoir des produits moins gour-mands en matériaux. Mais cet axe ne peut pas être le principal de la circularisation.
Plus porteuse est la problématique de l’usage.
Elle se subdivise en deux branches : augmenter la longévité des produits et leur offrir une seconde vie. La question de la longévité initiale des produits pose le problème de la rénovation du bâti, de la lutte contre le gaspillage, de l’interdiction de l’obsolescence programmée et, plus globalement, de la qualité des produits. Rénover les bâtiments plutôt qu’en construire des neufs ne met pas en péril l’industrie de la construction et permet des gains environnementaux importants. Une rénova-tion économise 50 % de GES par rapport à une construction neuve 2. Lutter contre le gaspillage,
1. César Dugast, Alexia Soyeux, « Faire sa part ? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’État face à l’urgence climatique », Carbone 4, juin 2019, p. 9.
2. Quantifier l’impact GES d’une action de réduction des émissions, Ademe, 2015.
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en particulier interdire la destruction des invendus pour leur permettre d’être consommés, participe d’un effort écologique élémentaire sans mettre à mal l’économie de marché. De même, l’obsoles-cence programmée est un crime écologique et une dérive du consumérisme. L’éradiquer ne remet pas en cause le capitalisme. Plus généralement, une éco-nomie qui améliore la qualité de ses produits n’est pas non plus décroissanciste. C’est juste une écono-mie qui arrête de se moquer du consommateur. Augmenter la longévité des produits, c’est aussi pri-vilégier la réparation et la rénovation sur l’achat de produits neufs ou la construction de nouvelles infra-structures. On retrouve encore l’écoconception à ce stade, consistant cette fois en l’amélioration de la qua-lité et de la réparabilité des produits. De l’extension des garanties à la restauration du cadre bâti, en passant par le développement des ressourceries et recycleries de l’économie sociale et solidaire, les gains environne-mentaux de cet axe de circularité sont difficiles à éva-luer mais pourraient de nouveau représenter un desserrement de la pression environnementale de quelques pour-cents. Il est d’autant plus intéressant qu’intrinsèquement générateur d’activité, d’emploi, donc de croissance. L’essor de l’économie de la répa-ration et de la réutilisation relève donc de ce que nous avons appelé la durabilité forte.
Vient ensuite le stade du recyclage. Alors qu’il ne se situe qu’au milieu de l’échelle de la durabi-lité, c’est bien de lui que dépend l’essentiel de la transition industrielle. Recycler un matériau
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épargne un triple coût environnemental. Première-ment, celui de la destruction locale liée à son prélè-vement. Deuxièmement, l’exploitation d’une matière recyclée est beaucoup moins émettrice de GES que le traitement d’un matériau brut. Troi-sièmement, par définition, un matériau recyclé ne se retrouve pas dans la nature.
On ne peut vraiment parler de circularité qu’avec
des matériaux indéfiniment recyclables 1. Heureuse-ment, la quasi-totalité des matériaux exploités dans le bâtiment et l’urbanisme sont indéfiniment recy-clables 2. Il en est de même des produits alimentaires. À eux deux, ces secteurs représentent 60 % de la consommation matérielle de l’humanité 3. On peut donc dire que la circularisation de 60 % de l’écono-mie ne dépend que de décisions politiques, c’est-à-dire d’obligations d’utiliser des matières recyclées et de constituer des filières de recyclage. Quid du reste ?
30 % du reste de l’économie dépend de l’inno-
vation et de la technologie pour devenir circulaire.
1. L’immense majorité des matériaux bruts (c’est-à-dire purs, non mélangés) exploités par l’humanité le sont. C’est le cas des minéraux (plus de 50 % du volume des ressources exploitées), des métaux (plus de 10 % du volume des res-sources exploitées) et de la biomasse (presque 25 % du volume des ressources exploitées). Les seules ressources brutes peu ou pas recyclables sont les énergies fossiles, qui représentent 15 % du total.
2. Béton, ciment, briques, acier, verre, isolants, céra-miques, terres excavées inertes.
3. Circular Gap Report 2020, p. 18-19.
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Nous y reviendrons. Même en ne prenant en compte que les 60 % de matériaux qui n’ont pas ou peu besoin d’innovation pour être recyclés, on peut parler d’un véritable gisement de circularité. Sachant que l’écoconception et les progrès du recy-clage pourraient rapidement étendre ce gisement aux 30 % de produits et matériaux qui aujourd’hui ne peuvent pas ou mal être circularisés.
Pour le reste (10 %), ne subsistent que deux étages dans la pyramide de l’économie circulaire : l’incinération et le stockage. L’incinération, aussi appelée « valorisation énergétique » parce qu’elle sert à produire de la chaleur et/ou de l’électricité, peut compléter l’édifice de la durabilité pour les produits et matériaux qui ne peuvent pas être recy-clés à condition que le CO2 issu de la combustion soit capté pour être stocké ou exploité. Quant au stockage, toujours préférable aux décharges, il ne peut concerner que le résidu des matériaux non recyclables et non incinérables, les produits les plus toxiques et les plus dangereux.
La transition industrielle vers une économie cir-culaire relève globalement de la croissance durable forte. Elle pourrait créer des millions d’emplois et générer plusieurs points de PIB supplémentaires tout en réduisant considérablement les prélève-ments de ressources et la production de déchets 1.
1. Anders Wijkman, Kristian Skanberg, L’économie circu-laire et ses bénéfices sociétaux, Club de Rome, 2016.
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Elle pourrait en particulier réduire les GES de 10 % en 2050 et 20 % en 2080.
Au terme de ce panorama des trois volets de la
transition environnementale durabiliste, trois conclusions s’imposent. Cette transition est à la fois possible, insuffisante et hypothétique. Possible parce qu’aucun obstacle physique et matériel n’interdit de la mettre en œuvre, et qu’elle commence d’ailleurs à l’être. Insuffisante parce que, en prenant seulement en compte la réduction des émissions de GES, on voit bien que le compte n’y est pas. Avec les hypo-thèses que nous venons de formuler, nous n’arrivons qu’à une baisse de 80 % des émissions de GES en 2080. Ce qui est loin de la neutralité carbone recommandée par le GIEC pour 2070. Enfin, le scénario de cette transition est fragile. Il suffirait que la croissance économique soit plus forte que prévu, que les gains d’efficacité énergétique soient plus faibles, que l’essor des renouvelables et de l’agroéco-logie fléchisse, que la déforestation se poursuive comme aujourd’hui, que l’élevage ne se réforme pas ou que la circularité patine pour que son équilibre précaire se rompe.
Dans ces conditions, comment mettre en œuvre
le plus efficacement possible cette transition et en obtenir les gains environnementaux supplémen-taires pour la boucler ? En pilotant une croissance moindre et avec de la technologie.
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