L'effondrement (du monde) n'aura (probablement) pas lieu

Croissance faible et croissance pilotée

 

Crises à répétition et croissance en berne

 

Dire que la complexité et la crise environnemen-tale ne condamneront pas la croissance dans les décennies à venir ne signifie pas qu’elles n’auront pas d’impact sur elle. Premièrement, elles sont de nature à affecter de plus en plus lourdement la régu-larité de la croissance. La guerre russo-ukrainienne nous a encore récemment rappelé que, dans un monde d’interdépendances, un conflit en Europe de l’Est pouvait générer une crise énergétique en Europe occidentale et des famines en Afrique, qui elles-mêmes ont des conséquences sur le monde entier. Complexité, déplétion des ressources et réchauffement sont générateurs de crises à répéti-tion. Crises pétrolières liées au pic, crises des matières premières liées aux goulets d’étranglement dans l’approvisionnement en ressources, crises ali-mentaires liées à la surpopulation et aux événe-ments climatiques extrêmes, crises sanitaires liées à l’effondrement de la biodiversité.

Par ailleurs, il faut s’attendre à une baisse du niveau moyen de la croissance mondiale à partir des décennies 2030 et 2040. D’abord pour des rai-sons extra-environnementales liées au phénomène du rattrapage. Après guerre, la croissance du PIB planétaire a été tirée par la reconstruction euro-péenne, puis par l’essor du Japon à partir des

 

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années 1960 et enfin par le développement de la Chine, de l’Inde et des pays du Sud-Est asiatique à la fin du e XX siècle. Les pays en phase de rattra-page ont des taux de croissance élevés. Mais plus leur richesse tend à rejoindre celle des pays déve-loppés, plus leur croissance tend à se réduire pour finir par s’aligner sur celle des pays de l’OCDE. Le rattrapage de la Chine étant aujourd’hui grande-ment effectué, la locomotive chinoise ne peut que s’essouffler. À moins d’un essor considérable de l’Afrique, qui ne semble pas à l’ordre du jour, la croissance mondiale devrait commencer à marquer le pas.

La crise environnementale pèsera elle aussi de

plus en plus lourdement sur le niveau moyen de la croissance. Premièrement, comme nous l’avons vu, la raréfaction des ressources énergétiques entraînera probablement un renchérissement de l’énergie. Demain, il y aura moins d’énergie et l’énergie sera plus chère. Ce qui se répercutera sur l’ensemble de l’économie.

Deuxièmement, l’effondrement de la biodiver-

sité a aussi un coût économique. Selon le pro-gramme des Nations-Unies pour l’environnement (PNUE), ce coût est déjà supérieur à celui du ter-rorisme dans le monde 1. Une autre étude du PNUE évalue à 550 milliards de dollars par an les

 

1. https://www.unepfi.org/fileadmin/documents/CEO_De mystifyingMateriality.pdf

 

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pertes de services environnementaux causées par les atteintes à la biodiversité 1. Une facture qui ne peut que s’alourdir à mesure que la sixième extinction de masse se poursuivra.

Troisièmement, les dommages liés au réchauffe-ment climatique vont cannibaliser une part de plus en plus importante du produit mondial brut (PMB). Ce phénomène est delà largement percep-tible. Depuis les années 1970, le nombre de cata-strophes naturelles climatiques survenant chaque année dans le monde a été multiplié par quatre et leur coût moyen a doublé 2. D’un point de vue cynique (ou simplement économique), on peut néanmoins se demander si cela n’a pas finalement un impact positif sur la croissance. La réponse à cette question est à double détente. Sur son volume immédiat, probablement. Comme nous l’avons vu, le PIB est aveugle à la nature bonne ou mauvaise pour la société du fait générateur d’une activité. Reconstruire La Nouvelle Orléans après Katrina est un bon stimulant pour l’activité économique. Mais les faits générateurs de croissance qui affectent le bien-être social finissent aussi par en déprimer le niveau. Pour s’en convaincre, il faut se référer au sophisme de la vitre cassée de Frédéric Bastiat. Ce

 

1. UNEP, The Economics of Ecosystems and Biodiversity, 2009, p. 2.

2. Marie Bordet, « Peut-on s’assurer contre les risques cli-matiques ? », Le Point, 21 octobre 2021.

 

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dernier répond à la question de savoir si, par exemple, la destruction de biens matériels favorise l’activité économique. En l’occurrence, quand un enfant casse une vitre, la société en retire-t-elle un bénéfice en raison de l’activité nécessaire à sa répa-ration ? Non, répond Bastiat, car il y a ce qui se voit et ce qui ne se voit pas. Ce qui se voit, c’est effectivement que l’industrie vitrière va en profiter. Mais ce qui ne se voit pas, c’est que l’argent dépensé pour remplacer la vitre aurait autrement été employé à quelque chose de plus productif. Transposons cela au cas du réchauffement clima-tique. Plus la société consacrera de moyens à en réparer les dégâts et à s’y adapter, moins elle pourra en consacrer à l’éducation, la santé ou la recherche qui sont pourtant les déterminants de la croissance future. Le réchauffement climatique affecte struc-turellement la croissance potentielle mondiale.

Quatrièmement, il faut admettre que les poli-

tiques environnementales auront immanquablement un effet dépressif sur la croissance tendancielle. Par nature, imposer des règles, des contraintes, des inter-dits et des coûts environnementaux entrave l’écono-mie. Renoncer aux énergies carbonées ou capter le carbone à la source et le stocker pour lutter contre le réchauffement renchérit l’énergie, imposer des normes écologiques à l’industrie minière pour proté-ger les écosystèmes renchérit les matières premières, imposer des investissements agroécologiques aux agriculteurs renchérit les denrées alimentaires, fixer

 

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