Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)
Chapitre 10
L’adresse d’Archie Hamilton, le numéro soixante-sept de la liste, sauta aux yeux de Kitty tandis qu’elle rentrait chez elle après avoir passé du temps avec Eva. On était vendredi soir : elle songea que c’était le bon moment pour sonner chez les gens. Ils seraient rentrés du travail et en train de dîner ; elle pourrait les prendre par surprise. À l’exception de Gaby, personne n’avait répondu à ses messages et il fallait qu’elle avance. L’horloge tournait et, alors qu’une autre journée touchait à sa fin, elle n’avait toujours pas cerné l’histoire de Constance. Cette idée l’angoissait bien plus qu’elle ne l’aurait voulu.
Archie Hamilton vivait dans une cité à dix minutes à pied de chez elle. Il y avait un fort sentiment d’appartenance communautaire dans ce quartier. Les voisins étaient très solidaires : si vous étiez du coin, ils étaient de votre côté, dans le cas contraire… Kitty vivait juste en dehors.
Pendant qu’Archie Hamilton déverrouillait ses trois serrures, elle attendit sur le balcon du quatrième étage. Un jeune garçon aux cheveux d’un roux flamboyant avec des taches de rousseur la regardait, assis sur un ballon de basket, et une bande de gamins au rez-de-chaussée se tenait un peu trop près de son vélo, qu’elle avait attaché à la rambarde.
Le dernier verrou céda et la porte s’entrouvrit, dévoilant l’entrebâilleur. Une paire d’yeux chassieux injectés de sang la dévisagea. On aurait dit qu’ils n’avaient pas vu la lumière du jour depuis des années. Kitty recula involontairement.
— Archie Hamilton ? demanda-t-elle.
Les yeux l’examinèrent de haut en bas, puis la porte lui claqua à la figure.
Elle regarda autour d’elle, incertaine. Devait-elle frapper de nouveau ou partir ? Le gamin assis sur le ballon de basket ricana.
— Tu connais Archie ? demanda-t-elle.
— Tu connais Archie ? répéta-t-il sur le même ton.
Il l’avait imitée à la perfection, allant jusqu’à reproduire sa voix aiguë et son très léger accent provincial. Elle eut l’impression que l’accent était un peu exagéré mais, en dehors de ça, c’était assez perturbant. Elle envisagea de partir, mais elle entendit soudain quelqu’un appeler Archie à l’intérieur et elle décida de rester. La porte fut déverrouillée plus rapidement cette fois, la chaîne coulissa et on ouvrit grand. Un homme, pas celui qui avait ouvert la première fois, et qui avait l’air non pas menaçant mais en colère et épuisé, la dévisagea. Il l’examina tout en enfilant sa veste en jean, puis, tout en ayant l’air de ne pas apprécier ce qu’il voyait, sortit de chez lui. Elle fit un bond en arrière. Il claqua la porte et la verrouilla. Puis il empocha la clé et se précipita vers l’escalier.
— Excusez-moi…, demanda poliment Kitty.
— Excusez-moi…, répéta le garçon dans son dos.
L’homme continua à marcher ; elle lui courut après. Il dévala les marches en béton. Elle abandonna toute politesse.
— C’est vous, Archie ?
— Et si c’était moi ?
— Si c’était vous, j’aimerais bien vous parler, dit-elle à bout de souffle alors qu’ils attaquaient la troisième volée de marches.
— De quoi ?
— De… Si vous arrêtez de courir, je pourrais vous le dire.
— Je suis en retard au boulot.
Il accéléra juste au moment où elle avait enfin réussi à parvenir à sa hauteur.
— On peut peut-être prendre rendez-vous pour se voir à un autre moment ? Voici ma carte…
Elle farfouilla dans son sac à main, ce qui la ralentit, et il la distança de nouveau. Elle sortit sa carte de visite et descendit les marches quatre à quatre pour le rattraper.
Il refusa de prendre sa carte.
— Je ne parle pas aux journalistes, assena-t-il en parvenant au rez-de-chaussée et en s’éloignant de la cité.
Kitty jeta un coup d’œil aux gamins agglutinés autour de son vélo et décida de trottiner aux côtés d’Archie.
— Comment savez-vous que je suis journaliste ?
Il la détailla des pieds à la tête comme pour répondre à sa question.
— Vous avez l’air désespérée.
Elle se sentit à moitié insultée par sa remarque : à en juger par le jeu du chat et de la souris auquel ils se prêtaient, il avait raison.
— Vous m’avez laissé un message.
— Oui.
— Ne m’appelez plus jamais.
Ils tournèrent au coin de la rue. Elle s’attendait à ce qu’il continue à marcher, mais au lieu de ça, il s’arrêta net et s’engouffra dans un fish and chips. Kitty dut revenir sur ses pas. Elle l’épia par la vitrine : il souleva le comptoir, ôta sa veste et disparut dans l’arrière-boutique. Deux clients attendaient. Kitty jeta un coup d’œil à l’enseigne au-dessus de la porte : Chez Nico. Archie Hamilton réapparut. Il portait un tablier et une toque blanche. Son collègue lui transmit les commandes et le laissa seul. Elle poussa la porte.
— Je pourrais porter plainte pour harcèlement, déclara-t-il sans lever les yeux vers elle.
Il ne lui manquait plus que ça…
Les deux clients la dévisagèrent.
— Une portion de frites, commanda-t-elle.
Il cessa de remuer les frites et la regarda. Elle était incapable de dire s’il était impressionné ou s’il avait envie de lui balancer de l’huile bouillante à la figure. La frontière entre les deux était ténue. Il enfonça le panier plein de frites surgelées dans l’huile bouillonnante. Kitty se demanda si elle devait attendre que les clients soient partis, puis elle se ravisa. Pas besoin de super pouvoirs journalistiques pour deviner que c’était sa seule chance de parler à Archie.
— Je laisse ma carte ici, dit-elle en la posant sur le comptoir.
Il y jeta un coup d’œil puis se concentra de nouveau sur son travail. Il prépara un hamburger et des frites, les emballa, encaissa la monnaie, et le client partit.
— Je n’en ai jamais parlé. Ni à l’époque ni maintenant. Rien n’a changé.
Il manquait une pièce du puzzle à Kitty.
— Je ne sais pas pour qui vous me prenez, mais…
— Vous êtes journaliste, pas vrai ?
— Oui.
— Vous êtes tous pareils.
— Je n’aborderai que les sujets dont vous voulez parler.
— J’ai déjà entendu ça.
Il remplit un petit sachet en papier blanc de frites, puis il le glissa dans un plus grand sac et rajouta des frites.
— Écoutez, je vais être honnête avec vous. Je ne sais absolument pas de quoi vous parlez et de quoi vous ne voulez pas parler. Je ne sais pas qui vous êtes. J’ai trouvé votre nom dans une liste qui en contient cent, et on m’a dit qu’il fallait que je vous interroge pour comprendre quelle était l’histoire. Je ne connais aucune des quatre-vingt-dix-neuf autres personnes et je n’ai toujours pas compris ce qui les reliait les unes aux autres. Je vous demande juste de me consacrer une demi-heure, n’importe quand – à toute heure du jour ou de la nuit –, pour qu’on puisse discuter. Ça n’a peut-être aucun rapport avec ce que vous croyez, ou peut-être que si, et si vous ne voulez pas que j’en parle, je ne le ferai pas, mais je peux vous jurer que je suis une journaliste honnête et que je tiendrai parole.
Pour Constance et pour sa santé mentale, Kitty voulait faire les choses correctement.
Il avait l’air amusé, ou tout du moins différent de ce qu’il était jusqu’à présent, c’est-à-dire menaçant et intimidant. Elle lui donnait une bonne cinquantaine d’années, peut-être soixante, mais il était peut-être plus jeune et prématurément vieilli par le stress. Il portait ce dernier en bourrelets. Ses cheveux étaient grisonnants, sa peau rouge, sèche et maladive, il était en surpoids mais avec des bras musclés. Pour Kitty, il était l’incarnation d’une hygiène de vie déplorable : stress, alimentation déséquilibrée, manque de sommeil. Elle se mit soudain à douter de sa propre hygiène de vie. Elle ne parvenait pas à savoir ce qu’il pensait. Il finit par la regarder, et elle fut soulagée que ses paroles aient porté.
— Sel et vinaigre ?
— Oui, s’il vous plaît, répondit-elle dans un soupir.
Il noya les frites sous le vinaigre, replia le haut du sachet dégoulinant et le posa pile sur sa carte de visite.
— Deux soixante-dix.
Elle paya et ne trouva rien d’autre à ajouter. Elle prit les frites et laissa la carte pleine de vinaigre sur le comptoir. Elle avait au moins de quoi dîner. Lorsqu’elle parvint au coin de la rue, elle constata que son vélo s’était volatilisé en même temps que la bande de gamins.
Pétrifiée en bas des marches qui menaient à son appartement, Kitty scrutait les ténèbres, se demandant ce qui pouvait bien l’attendre en haut.
— Kitty ? Kitty Logan ? C’est toi ?
Elle pivota en direction de la voix. Un homme la dévisageait depuis le pressing, tête penchée. Elle l’observa rapidement : costume élégant, coupe de cheveux soignée, chaussures soigneusement cirées, visage allongé, mâchoire virile. Ce qui était nouveau, en revanche, c’était les petites lunettes rondes.
— Richie ? Richie Daly ?
Elle comprit au soulagement qui se lut sur son visage qu’elle ne s’était pas trompée. Elle entra dans la boutique pour le saluer, ce qu’elle évitait de faire en temps normal, puisque les propriétaires étaient à deux doigts de la balancer sur la planche à repasser et de la cuire.
— J’étais sûr que c’était toi ! s’exclama-t-il, les bras ouverts.
Elle répondit à son accolade, puis recula d’un pas pour l’examiner en détail.
— Tu n’as pas changé, et pourtant tu es complètement différent, constata-t-elle, stupéfaite.
— J’espère que c’est une bonne chose, répondit-il avec un sourire jusqu’aux oreilles. Les pantalons en velours déchiré et les Converse, c’était pas top.
— Mais qu’est-ce que tu as fait de tes cheveux ? Disparus !
— Je pourrais te dire la même chose, rétorqua-t-il, et elle porta la main à son carré.
À la fac, elle avait les cheveux longs.
— Non mais tu nous entends parler ? C’est comme si on ne s’était pas vus depuis cinquante ans.
Elle éclata de rire.
— Douze ans, ce n’est pas rien.
— Ça fait douze ans ? Flippant. Qu’est-ce que tu fais ici ?
Il fit un geste en direction de la boutique.
— Euh… j’avais besoin de passer au pressing.
— Oui, bien sûr.
Elle leva les yeux au ciel.
Son propriétaire toussota, interrompant leur conversation, et les fusilla du regard.
— J’habite juste au-dessus, est-ce que ça te dit de monter prendre un café ou autre chose ?
À mi-chemin de sa proposition, elle songea qu’une femme et deux enfants virgule quatre l’attendaient peut-être dans une voiture devant le pressing en se demandant pourquoi papa avait fait la bise à une inconnue.
— Un café ? répéta Richie, consterné. Pas question. Allons prendre un verre.
Ils se rendirent au Smyths, un bar sur Fairview Strand. Il était 19 heures un vendredi soir et l’endroit était bondé. Ils parvinrent à dénicher une table avec deux tabourets et ils partagèrent ses frites en évoquant le bon vieux temps.
— Tu fais quoi dans la vie ? demanda Kitty après lui avoir raconté ce qu’elle avait fait depuis l’université, à l’exception de la débâcle Colin Maguire, évidemment.
Elle était persuadée qu’il était au courant, comme le monde entier, et elle lui sut gré d’être assez courtois pour ne pas faire allusion au scandale.
— Moi ? (Il baissa les yeux sur sa bière. C’était sa quatrième. Kitty en était aussi à son quatrième verre de vin et elle se sentait pompette.) J’écris un bouquin.
— Un bouquin ? Waouh, Richie, c’est génial.
— Ça me fait bizarre de t’entendre m’appeler comme ça. Je suis Richard maintenant.
— Normal, c’est un prénom d’auteur respectable. C’est quoi ce bouquin ?
— Un roman.
— Très excitant.
— Voilà, éluda-t-il.
— Ah, allez, dis-m’en plus. C’est une romance ? Un roman historique ? Un Harlequin ?
Il éclata de rire.
— Un Harlequin. Absolument.
Elle prit soudain conscience de leur proximité, de la façon dont ils étaient passés des retrouvailles au flirt et, plus surtout, du fait qu’il avait drôlement bien vieilli.
— C’est un roman policier, expliqua-t-il. (Leurs têtes s’étaient rapprochées et leurs genoux se frôlaient.) J’en ai écrit un quart. C’est quelque chose que je veux faire depuis toujours. Mais, entre le travail et le reste, c’est difficile de trouver le temps. Et puis un jour je me suis dit, ça suffit, Richie, lance-toi. Et voilà, j’écris. Enfin, du moins, j’essaie.
— Bravo. Ça demande du courage de réaliser ses rêves. Qui sait ? Tu pourrais être la prochaine Susan Boyle, le taquina-t-elle.
— Et toi ? Trente minutes, c’est ton rêve ?
Elle baissa de nouveau les yeux sur son verre et constata avec surprise qu’il était vide : ne venait-elle pas de le commencer ? Richie fit signe au serveur de leur remettre la même chose.
— Je ne sais pas, répondit-elle. (Elle avait la tête qui tournait et il lui semblait que sa langue pesait une tonne.) Je ne sais plus ce que sont mes rêves.
— Tu n’aimes pas bosser pour la télé ?
— Je…
Elle avait l’impression qu’elle était sur le point d’exploser et de balancer tout ce qu’elle pensait de l’émission. Elle n’en avait parlé à personne, mais Richie avait l’air de n’être au courant de rien. Son regard était chaleureux et doux, sans aucun jugement de valeur, un peu injecté de sang, et elle eut l’impression d’avoir de nouveau vingt ans et d’être à la fac où elle séchait les cours régulièrement parce que rien ne lui paraissait avoir d’importance. Elle lui faisait confiance.
— Je ne travaille plus pour Trente minutes, finit-elle par avouer.
— Ah bon ? répondit-il en terminant sa pinte. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Tu ne le sais pas ou tu essaies simplement de m’épargner l’embarras ?
— Comment le saurais-je ? Je devrais ? Je suis désolé, Kitty, mais j’ai le nez dans mon bouquin depuis des mois. Je ne suis au courant de rien. Je viens juste d’apprendre que les mineurs chiliens ont été secourus.
— C’était il y a deux ans, répondit Kitty en riant.
— Exactement, constata-t-il avec un sourire. J’écris très lentement. Mais tu n’es pas obligée de me raconter si tu n’en as pas envie. On est juste là pour passer un bon moment.
— J’ai merdé. J’ai merdé à fond et ça s’est terminé au tribunal. La chaîne a perdu un paquet de fric et j’ai été suspendue, ce qui est un euphémisme pour dire : « On se passera désormais de tes services. » Et le magazine pour lequel je bosse envisage de faire la même chose à cause de la pression des annonceurs qui se posent en défenseurs de la morale, même si on sait qu’ils emploient des enfants pour fabriquer leur merde, pourtant je continue à bosser sur un papier qu’ils ne publieront pas mais auquel je tiens beaucoup… Cela dit, il ne me reste qu’une semaine avant la deadline et je ne sais toujours pas quelle histoire je dois raconter. Pour couronner le tout, quand je rentre chez moi le soir, je trouve de la merde de chien, de la peinture ou du PQ et tout ce que Colin Maguire et sa petite bande peuvent bien imaginer pour me nuire.
Quand elle eut achevé sa tirade, Richie la dévisagea, bouche bée. Kitty fit alors la seule chose qui lui vint à l’esprit et qu’elle avait besoin de faire depuis le début : elle renversa la tête et partit d’un rire hystérique.
Lorsque les lumières redevinrent aveuglantes, que les dernières commandes furent passées et qu’un homme tout de noir vêtu les chassa, Richie glissa la main sur la taille de Kitty, un doigt au-dessus de son jean, l’autre s’immisçant en dessous.
— Allons chez toi, dit-il à mi-voix.
— Non. On peut pas, c’est miné, gloussa-t-elle.
— Cette idée me plaît…
Il la pelota et ils se mirent à rire.
— Allons chez toi, plutôt, dit-elle en l’embrassant.
Il habitait très loin, à Stoneybatter, et tandis que la lueur floue des réverbères défilait par sa vitre ouverte, elle se rappela qu’elle s’était demandé ce qu’il faisait dans un pressing à l’autre bout de la ville.
Si elle avait eu son carnet sur elle, elle aurait noté ce détail pour s’assurer de lui poser la question le moment venu. Plus tard, elle regretta de ne pas l’avoir fait.
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