Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Cecelia Ahern · Chapitre 12 sur 37

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Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Chapitre 12

 

 

Ce qu’on appelait Café en Seine sur Dawson Street désignait en fait des dizaines de bars répartis dans un atrium de trois étages décoré par des arbres gigantesques dont les branches s’élevaient jusqu’aux plafonds en verre. Cet immeuble étonnant à la décoration Art nouveau était situé dans une rue passante de Dublin qui regorgeait de restaurants, bars et clubs, la résidence du maire et l’église Sainte-Anne. À deux pas du centre commercial Stephen’s Green, c’était un lieu prisé par toutes les tranches d’âge, surtout un samedi soir. Kitty ne savait absolument pas où elle était censée rencontrer Mary-Rose, ni comment elle allait bien pouvoir la retrouver dans un endroit pareil qui contenait autant de bars, de recoins et d’alcôves sombres. On pouvait facilement passer la nuit là sans se rendre compte qu’un ami y était aussi. Elle s’assit sur un tabouret près de la porte du bar principal – ce qui lui donnait l’impression d’être là pour draguer – et surveilla l’entrée, un verre de vin à la main.

Son esprit dériva de nouveau vers ses exploits de la veille. Elle était déçue que Richie ne l’ait pas contactée ; il ne lui avait même pas envoyé un texto. Elle n’était pas certaine d’avoir envie qu’il lui écrive, mais elle savait qu’il aurait dû le faire. Ils avaient échangé leurs numéros. Elle ne se souvenait pas de grand-chose, mais elle était sûre de ça. Ils étaient encore sobres alors, et celui de Richie était bien au chaud dans son portable, preuve que cela s’était réellement passé. Elle songea à l’appeler : il attendait peut-être près de son téléphone en se faisant les mêmes réflexions. C’est alors qu’elle entendit son nom à l’autre bout du bar.

— Êtes-vous Kitty Logan ? entendit-elle un homme demander.

— Êtes-vous Kitty Logan ?

Cette fois, c’était une femme.

Elle se pencha en arrière pour essayer de distinguer qui parlait, mais la foule était trop dense. Elle posa le regard sur le miroir derrière le comptoir pour deviner leur reflet et avoir une chance de les apercevoir avant qu’ils la trouvent.

— Êtes-vous Kitty Logan ?

C’était plus fort cette fois, et elle vit un jeune homme d’une vingtaine d’années poser la question à un homme d’affaires en costume. Ledit homme d’affaires ne fut guère impressionné par la question.

— Vous en êtes sûr ?

Le jeune homme le regardait droit dans les yeux, sérieux comme un pape.

Le groupe qui accompagnait l’homme d’affaires éclata de rire et ce dernier se détendit.

— Pas d’opérations que vos amis ignoreraient ?

— Non, répondit-il en cessant de sourire.

— Bon, Sam, passons, dit une voix féminine, et Kitty vit une main délicate se poser sur le bras du jeune homme.

— Êtes-vous Kitty Logan ? demanda-t-elle à une femme entre deux âges assise avec ses amies.

— Peut-être bien.

— Vous mentez, répliqua Sam. Vous ne vous appeliez pas Kitty Logan hier soir, n’est-ce pas, ma chérie ?

Les femmes hurlèrent de rire, et Kitty comprit qu’ils resteraient avec elles toute la soirée si elle n’intervenait pas.

— Excusez-moi ?

Elle se pencha en avant. Le groupe près d’elle, Mary-Rose, Sam et le groupe de femmes se tournèrent vers elle comme un seul homme.

— Je suis Kitty Logan.

— Non, je suis Kitty Logan, lança une voix grave de l’autre côté du bar, suivie par un rire.

— Vous avez un concurrent ! s’exclama Sam.

Et comme s’il s’agissait d’un sketch, les personnes qui assistaient à la scène se mirent à huer.

Kitty éclata de rire et se leva pour aller à la rencontre de son adversaire, qui quitta sa table. Il avait vingt-cinq kilos de trop, une barbe, et il avait adopté l’attitude d’un cow-boy sur le point de dégainer, les épaules en arrière et les doigts nerveux. Kitty ne parvint pas à garder son sérieux.

— J’ai gagné ! s’exclama-t-il en levant les bras en l’air.

Le public applaudit. Les hommes d’affaires leur lancèrent un regard méprisant avant de leur tourner le dos.

— Je suis Kitty Logan, affirma l’homme en levant de nouveau les bras au ciel avant de regagner son siège.

Sam le rejoignit pour lui serrer la main et fêter ça avec lui, tandis que Mary-Rose s’approchait de Kitty.

— Bonsoir, dit-elle.

Un sourire illumina son visage. C’était une jeune femme sublime, et même si elle portait un jean skinny, les escarpins les plus vertigineux que Kitty ait jamais vus et un simple débardeur, elle valait bien un million de dollars.

— Je suis Mary-Rose, dit-elle.

— Ravie de vous rencontrer. J’avais peur de ne pas vous retrouver, mais je vois que je me suis inquiétée pour rien.

— Oh, on peut faire confiance à Sam, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Il se donne en spectacle partout où il va.

— C’est votre petit ami ?

— Oh, non ! protesta-t-elle avec une grimace. On est juste copains. Depuis l’enfance. Nos mères étaient meilleures amies. Elles le sont toujours.

— Kitty Logan, dit Sam en les rejoignant. Vous venez dîner avec nous ?

Kitty regarda Mary-Rose : elle s’attendait à ce qu’elle fasse signe à Sam de retirer son invitation, mais elle lui rendait son regard avec chaleur, comme Sam. Ils étaient exactement ce dont elle avait besoin en ce moment.

Ils marchèrent pendant cinq minutes pour atteindre un petit restaurant italien sur Frederick Street. Huit personnes les attendaient à l’intérieur, et Sam insista pour présenter Kitty à tous leurs amis, incroyablement jeunes, élégants et séduisants. Dans ses vêtements de la veille, elle avait l’impression d’être la dernière des ploucs à côté d’eux. Elle s’assit en face de Mary-Rose, place parfaite pour l’interviewer, mais elle douta de parvenir à quoi que ce soit en raison du joyeux vacarme de la tablée. Ils étaient bruyants. C’étaient des amis d’enfance qui faisaient des blagues qu’eux seuls comprenaient, mais que Kitty trouvait drôles quand même. Ils se connaissaient bien, se taquinaient sans cesse, et ils étaient tellement bien coiffés et habillés que Kitty avait l’impression d’assister à un épisode de la sitcom la mieux écrite qu’elle ait jamais vue. Et ça, c’était juste pour les garçons.

Kitty n’avait pas d’amis de ce genre. Elle avait grandi dans le comté de Carlow, au sud-est de l’Irlande. Après le lycée, elle avait fréquenté l’Université de Dublin et n’avait plus quitté la ville : elle ne rentrait chez elle que pour les fêtes, les mariages et les enterrements. Elle avait deux frères, un qui était resté à Carlow où il s’était marié, le deuxième était parti faire ses études à Cork, où il vivait toujours, en concubinage avec un homme appelé Alexander qu’elle n’avait jamais vu et ne connaissait que par Facebook. Elle ne se souvenait pas de la dernière fois où ils avaient été tous les trois réunis – probablement pour des funérailles –, ni la dernière fois qu’elle leur avait téléphoné pour parler d’autre chose que de l’argent qu’il fallait donner pour remplacer le chauffe-eau électrique défaillant de leurs parents ou leur chaudière en panne. Son père tenait toujours le même bar sur Tullow Street. Ses parents étaient des gens silencieux et peu sociables qui ne maîtrisaient pas bien l’art de la conversation et qui ne fréquentaient pas grand-monde en dehors de quelques amis proches et de la famille. Lors des fêtes, ils restaient assis dans un coin, se contentant d’écouter sans parler.

Kitty avait grandi avec deux meilleures amies qui se prénommaient toutes les deux Mary : Mary Byrne et Mary Carroll, et que l’on appelait toujours par leurs noms complets pour éviter toute confusion. C’étaient Katherine et les deux Mary ; personne ne l’appelait Kitty à Carlow. C’était un diminutif qu’elle avait fièrement adopté à la fac, trop contente d’avoir un nouveau prénom pour une nouvelle vie. Furieuses qu’elle se soit choisi un nom qui n’était pas de leur invention, les deux Mary avaient toujours refusé de l’utiliser les rares fois où elles étaient venues la voir à Dublin. Ses amis de Carlow et ses amis de Dublin ne s’étaient jamais mélangés. Les deux Mary, ivres, s’étaient unies dans une intervention préméditée pendant une soirée, pour expliquer à Kitty à quel point elle avait changé depuis son départ pour Dublin. Kitty s’était rapidement lassée d’entendre le même discours à chaque visite, et les deux Mary ne vinrent plus la voir qu’une fois par an avant d’y renoncer définitivement. Comme Kitty revenait de moins en moins chez ses parents, leur amitié avait fini par s’étioler. Si elles n’évitaient pas ouvertement de se croiser dans la rue, leurs conversations étaient de plus en plus difficiles puisqu’elles n’avaient rien à se dire. Mary Byrne avait fini par partir au Canada et Mary Carroll avait perdu treize kilos et était vendeuse dans un magasin de vêtements de Carlow que Kitty évitait soigneusement après avoir eu la conversation la plus embarrassante de sa vie et acheté deux robes qu’elle détestait sur les conseils de Mary. Sa politesse lui avait coûté plus de cent euros.

À présent, ses deux meilleurs amis étaient Steve et Sally. À part eux, Kitty n’avait jamais été capable de garder ses amis, non pas parce qu’elle n’était pas fidèle, mais parce qu’elle n’avait rencontré personne avec qui elle ait eu envie d’établir une relation profonde ; il était donc facile de les perdre de vue à mesure que sa vie avançait, qu’elle avait quitté la fac, trouvé de nouveaux boulots et rencontré de nouveaux amis qui duraient autant que ses jobs. Ça – elle regarda Mary-Rose et ses amis – ça, elle ne l’avait jamais eu et ne l’aurait jamais.

— Vous travaillez pour un magazine, finit par dire Mary-Rose en abandonnant la conversation de groupe pour se tourner vers elle.

— Oui. Etcetera. Vous connaissez ?

Mary-Rose réfléchit.

— Je crois, finit-elle par dire sur un ton incertain.

— Ma rédactrice en chef était Constance Dubois. Est-ce qu’elle vous a contactée l’année dernière ?

Kitty avait depuis longtemps abandonné tout espoir que quelqu’un réponde positivement à cette question.

— Non, je ne crois pas, répondit Mary-Rose sur le même ton incertain.

— Elle est morte il y a quelques semaines, expliqua Kitty. Mais avant de mourir, elle avait commencé un article. Dans lequel vous figurez.

La même réaction que chez Birdie, Eva et, dans une certaine mesure, Archie. Surprise, perplexité, gêne.

— Avez-vous une idée de pourquoi elle aurait voulu vous parler ou écrire quelque chose sur vous ?

Mary-Rose avait l’air sidérée. Kitty vit ses yeux s’agiter de droite à gauche tandis qu’elle faisait le tour de son cerveau pour trouver une réponse.

— Non, répondit-elle, perplexe. Je suis la personne la plus ennuyeuse au monde.

Kitty se mit à rire.

— J’en doute. Je m’amuse beaucoup depuis tout à l’heure.

— C’est grâce à Sam. Moi ? Franchement, je suis tellement ennuyeuse… Je n’ai jamais rien fait, rien pensé, rien su ou vu d’intéressant.

Kitty rit de plus belle.

— Je vous trouve très intéressante, moi. (Et elle ne mentait pas. C’était un plaisir d’être avec Mary-Rose et d’être invitée dans son monde.) Aimeriez-vous faire partie de mon histoire ? Ça serait intéressant, ça, non ?

De nouveau la même expression que chez les autres : timidité, embarras, flatterie et le sentiment prégnant de ne pas être un bon sujet.

— De quoi elle parle, votre histoire ?

— De gens sur une liste.

— Combien de gens ?

— Cent.

Mary-Rose écarquilla les yeux.

— Elle est longue comment votre histoire ?

Kitty sourit.

— Et la vôtre ?

Mary-Rose écrasait des miettes sur la table tout en répondant timidement aux questions de Kitty.

— Je suis certaine que les autres sont très intéressants et qu’ils mènent des vies palpitantes. Moi, je suis une simple coiffeuse. Je bosse deux jours par semaine dans un salon à Booterstown où j’ai vécu toute ma vie, et les deux autres jours je suis en free-lance. Le reste de la semaine, je suis à la maison avec ma mère.

— Où est-ce que vous travaillez les deux jours où vous êtes free-lance ? Pour la presse ? La télé ?

— Oh, non, pas du tout. Les soirées de Deb et les enterrements de vie de jeune fille sont les trucs les plus excitants que je fais. En fait, je travaille surtout à l’hôpital.

— À l’hôpital ?

— Oui, ils m’appellent chaque fois qu’ils ont besoin de moi. Il n’y a pas de salons de coiffure dans les hôpitaux, et souvent les gens hospitalisés se sentent mieux une fois coiffés. Je les maquille aussi parfois, mais pas très souvent. Ça leur rend leur dignité, au moins pour un moment. Ça a été le cas pour ma mère.

— Elle a été hospitalisée ?

— Elle a eu un AVC. Elle était jeune, elle avait quarante-deux ans. Elle en a quarante-quatre à présent et elle a besoin de soins à temps complet, mais quand elle se fait coiffer elle se sent mieux. Pas mieux mieux, mais mieux à l’intérieur. Je fais aussi des manucures sur demande. Je n’ai pas le diplôme, mais j’ai des vernis de toutes les couleurs. Pour être honnête, je pense que la plupart des malades sont surtout contents d’avoir de la compagnie et de pouvoir bavarder.

— C’est génial de faire ça. Je n’y avais jamais pensé.

— Je ne fais pas ça à titre bénévole. Ces services sont payants, précisa-t-elle, gênée.

— Comment va votre mère ?

— Pas bien. Elle a perdu l’usage de la partie gauche de son corps. Il faut l’aider pour tout et elle doit réapprendre à parler.

— Ça a dû être très difficile pour vous.

Mary-Rose eut un sourire triste.

— Pas autant que pour elle.

— Qui s’occupe d’elle ?

— On a une aide à domicile quelques heures par jour et le reste du temps… c’est moi.

— Vous avez des frères et sœurs ?

— Non.

— Un père ?

— Non.

— Ça fait beaucoup de responsabilités.

— C’est comme ça. J’adore ma mère. Je ferais n’importe quoi pour elle.

Et juste au moment où Kitty s’apprêtait à dire à Mary-Rose que sa vie était tout sauf ennuyeuse, elle devint encore plus intéressante.

Sam fit tinter sa cuillère contre son verre, attirant l’attention de leur tablée et de quelques autres. Les amis de Mary-Rose et de Sam échangèrent des sourires radieux : ils savaient ce qui allait suivre ;

— Oh, non.

Mary-Rose se recroquevilla sur sa chaise, rougissante ;

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Kitty.

— Vous allez voir.

Sam se leva et frappa sur son verre jusqu’à ce qu’il ait obtenu l’attention de tout le restaurant. Incertains de la conduite à tenir, le directeur et les serveurs le considérèrent avec circonspection.

— Je suis vraiment désolé d’interrompre votre dîner, dit Sam courtoisement, impassible. Je vous promets de ne pas être long, mais je veux absolument faire quelque chose. Il y a quelqu’un d’important dans cette pièce à qui je tiens à dire quelque chose.

Il s’éclaircit la voix et un murmure d’excitation se répandit dans la salle. Il n’ennuyait plus personne ; la salle tout entière était suspendue à ses lèvres.

Sam regarda ses amis un à un, s’arrêtant un instant sur Kitty, qui sentit son cœur battre plus vite, puis il fixa Mary-Rose, qui avait rougi jusqu’à la racine des cheveux. Il lui sourit avec amour.

— Josephine Quinn, dit-il à mi-voix.

Kitty regarda autour d’elle, perdue.

Avait-elle été trompée ? Était-elle assise en face de la mauvaise personne ? Pourquoi Mary-Rose était-elle soudain devenue Josephine ?

— Oui, souffla-t-elle.

— Toi et moi sommes amis depuis longtemps et tu m’as soutenu tous les jours de ma vie, à chaque seconde. Je n’ai jamais eu besoin de t’appeler parce que tu étais toujours là, tu me suivais comme mon ombre, sans me lâcher d’une semelle.

Un de ses amis ricana et sa copine lui donna une tape sur le bras.

— Tu as toujours été là pour moi quand j’en avais besoin depuis… depuis l’opération, ajouta-t-il d’une voix brisée par l’émotion, les yeux pleins de larmes. Depuis qu’on m’a enlevé le…

— Oui, oui, je sais de quoi tu parles, l’interrompit vivement Mary-Rose.

— Bon.

Il prit une profonde inspiration et fit le tour de la table pour la rejoindre.

Quelques femmes dans l’assistance glapirent d’excitation, et Mary-Rose enfouit le visage dans une serviette. L’amie assise à ses côtés lui baissa le bras, l’obligeant à se découvrir. Les chefs sortirent de la cuisine pour venir assister au spectacle. Le silence s’abattit sur la salle. Sam s’agenouilla et une femme poussa un cri hystérique. Les clients et les serveurs se mirent à rire, puis le silence retomba. Sam prit la main de Mary-Rose dans la sienne et elle fut forcée de lui faire face. Elle secoua la tête comme si elle n’en croyait pas ses yeux.

— Josephine Quinn, articula clairement Sam afin que tout le monde l’entende. Je t’ai aimée dès l’instant où je t’ai rencontrée et je t’aimerai jusqu’au jour de ma mort, et peut-être même après.

Une femme tamponna de sa serviette les larmes qui perlaient dans ses yeux. Une autre se retenait de pleurer sous l’effet de l’émotion.

— Me ferais-tu l’honneur de devenir ma femme ?

Même si tout le monde avait compris ce qui se passait, un murmure d’excitation parcourut l’assemblée, vite réprimé. Tous les regards se tournèrent vers Mary-Rose, attendant sa réponse.

Elle regarda Sam, lui adressa un sourire radieux et dit :

— Oui.

C’était ce que tout le monde attendait. Un tonnerre d’applaudissements retentit. Le patron du restaurant ne tarda pas à les rejoindre à leur table pour les féliciter, puis leur offrit une tournée générale. Un client tendit une flûte de champagne aux futurs époux, et un ami de Sam lui céda sa place pour lui permettre de s’asseoir à côté de sa fiancée. Le jeune homme passa le bras autour des épaules de Mary-Rose et l’attira à lui. Elle se couvrit le visage.

— Je vais te tuer, dit-elle, si bas que seule Kitty l’entendit.

— Contente-toi de sourire, rétorqua Sam, visiblement au comble du bonheur.

Elle finit par lever la tête et remercier de la main les clients qui les félicitaient.

— Les gars, je ne voudrais pas vous faire redescendre de votre nuage, intervint Kitty, mais je suis larguée. Je croyais que vous vous appeliez Mary-Rose Godfrey.

Sam éclata de rire ;

— Oh, Kitty, je suis désolée, répondit cette dernière. (Elle se pencha vers la journaliste et baissa la voix.) Je m’appelle vraiment Mary-Rose. Ne lui prêtez pas attention, il fait ça tout le temps.

— Ça quoi ?

— Me demander en mariage ! C’est super bizarre. Et ce n’est pas vrai. (Elle devint sérieuse.) Vous aviez compris que c’était une blague ?

Kitty était bouche bée.

Sam hurla de rire.

— Mais c’était tellement beau ! s’exclama Kitty, déçue.

— Tu vois ? s’exclama Sam en regardant Mary-Rose. Les autres trouvent ça émouvant.

— Alors fais-le à quelqu’un d’autre, pour changer.

— C’est plus drôle avec toi, chérie, déclara-t-il en la serrant plus étroitement contre lui, ce qui la fit grimacer. Ma petite choupette n’apprécie pas vraiment.

Kitty les considéra tour à tour.

— Donc, vous demandez des gens en mariage au hasard quand vous sortez ?

— Non, pas des gens. Uniquement Mary-Rose. Je sais qu’elle adore ça.

— Je déteste ça.

— Elle a parfois du mal à reconnaître ce qui lui fait vraiment plaisir.

Kitty éclata de rire.

— Et vous faites ça en public.

— Au restaurant, dans les bars et les cafés. Vous devriez essayer. On vous paie toujours à boire, du coup. Une fois, on nous a même offert le dîner. Une autre fois, on a eu droit à une bouteille de champagne, tu te souviens ?

Mary-Rose acquiesça.

— Vous faites ça pour boire et manger à l’œil, alors ?

— Et pour ensoleiller la vie de Mary-Rose. Allons, ne me lance pas ce regard noir, ma chérie, on vient tout juste de se fiancer. Les gens nous regardent. Ah, voilà nos verres. Si tu ne te dérides pas, je t’embrasse.

Mary-Rose plaqua un sourire sur son visage avec une telle rapidité que Kitty éclata de rire.

Les verres de champagne furent posés devant eux, accompagnés d’un dessert gracieusement offert par la maison. Sur le bord de l’assiette, on avait écrit « Félicitations » en lettres chocolatées.

— La dernière fois, cela nous avait valu un repas gratuit…, commenta Sam d’une voix très basse afin que le directeur ne l’entende pas.

Il tendit une cuillère à Mary-Rose.

— Vous lui avez déjà fait une demande ici ? s’enquit Kitty.

— Oh, non, je choisis des lieux toujours différents, expliqua Sam. Un criminel ne revient jamais sur les lieux du crime.

— Si, au contraire, objecta Mary-Rose. On dit qu’il y revient toujours.

Sam fronça les sourcils. Ils étaient presque joue contre joue et avaient l’air parfaitement à l’aise ensemble, et pourtant rien de tout ça n’était vrai. Kitty en doutait. Il y en avait bien un des deux qui ressentait quelque chose. Elle songea à Steve et elle, et à la façon dont les gens persistaient à dire qu’il y avait entre eux plus que de l’amitié malgré leurs dénégations permanentes. Maintenant qu’il sortait avec Katja, plus personne ne dirait rien. Elle déglutit, soudain submergée par une tristesse déroutante.

— Mais c’est idiot, répliqua Sam. Pourquoi revenir sur le lieu du crime ?

— Ben, c’est ça le problème. Les criminels sont idiots. Ils reviennent parce qu’ils ont fait des erreurs ou par fierté. Ils deviennent arrogants. Comme toi : tu finiras par revenir et recommencer.

— Jamais de la vie.

— Dans un an, je suis prête à parier que tu prendras le risque.

Ils continuèrent à débattre, et Kitty reporta son attention sur les gens autour d’elle. L’atmosphère avait indéniablement changé depuis la demande en mariage de Sam. Tout le monde était retourné à sa conversation avec plus d’enthousiasme. Une énergie positive avait envahi toute la salle : le niveau sonore avait augmenté, les rires étaient plus nombreux, les gens plus joyeux, et qu’ils croient ou pas en l’amour, ils avaient envie de faire la fête au nom du jeune couple et de profiter de l’éclat de ceux qui le faisaient. Sam avait fait bien plus qu’obtenir un verre ou un repas gratuits, ou mettre son amie mal à l’aise, il avait répandu de la bonne humeur, il avait tissé un lien entre tous les clients du restaurant ce soir-là. Il avait fait quelque chose d’unique.

Lorsque Mary-Rose rentra chez elle, elle fut comme d’habitude accueillie par le bruit de la télévision. Elle posa son sac et sa veste sur les marches de l’escalier et monta dans la chambre de sa mère. Cette dernière était assise dans son lit, soutenue par des oreillers, et elle regardait une émission de téléachat. Elle manifestait une obsession récente pour les couteaux de cuisine, enfin, plutôt pour la rapidité avec laquelle les cuisiniers les manipulaient. Mary-Rose y voyait le signe que sa mère regrettait son agilité passée et souffrait de ne plus pouvoir cuisiner comme elle en avait eu l’habitude, mais ce n’était peut-être qu’une simple fascination pour la dextérité des professionnels. Mary-Rose n’aimait pas réfléchir à tout ça, même si elle le faisait quand même et passait le plus clair de son temps à faire la liste de tout ce que sa mère ne pouvait plus faire.

Elle déposa un tendre baiser sur sa joue.

— Tu as besoin d’aller aux toilettes ?

Sa mère acquiesça. Mary-Rose lui prit les bras, les leva et les passa autour de son cou, repoussa les couvertures, attrapa les jambes de sa mère et la souleva. Elle était lourde ; sa fille était toujours surprise de voir qu’elle était plus lourde qu’elle n’en avait l’air. Elle se dirigea lentement vers la salle de bains attenante à la chambre et posa sa mère sur le sol. Cette dernière se tint à la rampe de sécurité pendant que Mary-Rose baissait sa culotte et la faisait asseoir sur la cuvette. Elle lui tourna ensuite le dos, comme sa mère le désirait, et laissa son esprit vagabonder.

Les paroles tronquées de sa mère la tirèrent de sa rêverie. Personne d’autre en dehors de l’aide à domicile et de sa meilleure amie, la mère de Sam, n’aurait compris ce qu’elle venait de dire – elle s’exprimait comme une enfant –, mais Mary-Rose sourit avant d’éclater de rire.

— Oui, maman, il m’a de nouveau demandée en mariage.

Sa mère répondit quelque chose et Mary-Rose secoua la tête.

— Non. Ne sois pas bête. C’est juste pour rire.

Mais pour une raison inexplicable, cette nuit-là entre toutes les nuits où Sam avait fait la même chose, la remarque de sa mère la fit réfléchir. Une idée surprenante germa au fond d’elle, et pour la première fois elle ne la trouva pas repoussante.

 

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