Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Cecelia Ahern · Chapitre 23 sur 37

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Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Chapitre 23

 

Kitty et Archie étaient assis, silencieux, dans le café de Temple Bar. Il tenait une tasse de thé entre ses mains, elle un mug de café, et ils étaient installés de travers sur leurs tabourets, afin d’avoir une vue dégagée sur la salle. La femme timide arriva à 8 heures, comme d’habitude, resta vingt minutes, but le contenu d’une théière, mangea un scone aux raisins avec du beurre et de la confiture, comme tous les matins, puis elle paya et partit. Kitty fut la première à sauter à bas de son tabouret. Archie ne bougea pas.

— Allez, le pressa-t-elle, et il se leva à contrecœur comme un enfant grondé par sa mère. Dépêchez-vous. (Il la suivit en traînant des pieds.) On va la perdre.

Lorsqu’ils débouchèrent dans la rue, la femme n’était nulle part en vue.

— Ah, Archie, on l’a perdue. Vous l’avez fait exprès. J’aurais dû exiger que vous l’abordiez à l’intérieur.

— Vous ne pouvez pas me forcer à faire quoi que ce soit, répliqua-t-il sèchement. Et on ne l’a pas perdue du tout.

Il enfonça les mains dans les poches, tourna à gauche et remonta la rue comme s’il avait tout le temps devant lui.

— Mais elle n’est pas là. Comment ça, on ne l’a pas perdue ? Pourquoi vous marchez comme ça ? Archie, croyez-moi, j’ai assez de soucis en ce moment, je n’ai pas besoin que vous vous payiez ma tête.

Elle continua à râler tout en marchant et finit par se taire, se contentant de le suivre en songeant à toutes les choses plus utiles qu’elle aurait pu faire ce matin-là. Ils tournèrent deux fois à droite pour atteindre les quais, et elle la vit en train de traverser Halfpenny Bridge.

— La voilà ! s’exclama-t-elle en saisissant le bras d’Archie.

Il ne parut pas surpris le moins du monde.

— Vous l’aviez suivie avant ! s’exclama-t-elle.

Il ne répondit pas.

— Combien de fois ?

— Une ou deux.

— Où va-t-elle ?

— Voyez par vous-même.

Ils traversèrent le pont sur la rivière Liffey et atteignirent Bachelor’s Quay. La femme disparut dans une église. Archie s’arrêta net.

— Je ne vais pas plus loin.

— Entrons.

— Non. J’attendrai ici.

— Pourquoi ? Voyons ce qu’elle fait à l’intérieur.

— D’après vous ? C’est une église. Je reste ici, merci beaucoup.

— Elle pourrait aller à confesse ou retrouver quelqu’un, passer une valise ou deux, chanter, pleurer, faire un strip-tease et la roue sur l’autel, on n’en sait rien.

Il lui lança un regard perplexe.

— Vous avez un cerveau étrange.

— C’est le vôtre qui m’intéresse. Si vous entendez des prières comme vous le prétendez, il y a certainement d’autres gens à l’intérieur que vous pourriez aider.

— Vous ne me croyez pas ?

— Plus maintenant, répondit-elle avec sincérité.

Il réfléchit un instant et pénétra dans l’église.

Kitty observa son visage quand il entra. L’église était calme, avec une dizaine de personnes disséminées sur les bancs. Elle était silencieuse, à l’exception d’une toux ou d’un reniflement occasionnel qui, lorsqu’il avait lieu, semblait se répandre comme la marée à travers la petite assemblée avant que le silence retombe. Archie ferma les yeux et pencha la tête sur le côté, l’air peiné. Il finit par examiner les croyants un par un. Ses yeux se posèrent sur la femme timide. Celle-ci alluma une bougie, se dirigea vers un banc et s’agenouilla. Archie se dirigea lentement vers l’aile gauche et s’assit derrière elle, embarrassé. Kitty resta où elle était, dans le fond. Elle avait plusieurs raisons à ça – elle voulait laisser de l’espace à Archie, elle n’était pas très à l’aise dans les églises, mais, plus que tout, au cas où Archie entendrait vraiment les prières des gens, elle ne voulait pas qu’il entende les siennes. Kitty n’avait pas menti quand elle avait dit qu’elle ne croyait pas en Dieu. Elle avait été baptisée mais, comme la plupart des catholiques de sa connaissance, elle n’était pas pratiquante. L’église était associée pour elle aux mariages et aux enterrements. Elle ne priait pas non plus, c’est-à-dire qu’elle ne s’agenouillait pas tous les soirs devant son lit, mais il lui arrivait lorsqu’elle se sentait perdue de prier pour que la crise qui s’était abattue sur elle passe rapidement, sans jamais se demander à qui elle adressait ses prières exactement. Elle comprenait qu’Archie puisse croire qu’il entendait les prières des gens, qu’après avoir pensé que personne n’avait entendu les siennes quand sa fille avait disparu, il éprouvait le besoin de montrer que quelqu’un quelque part, si ce n’était Dieu, l’avait entendu et que cette personne, c’était lui à présent. C’était peut-être une façon de se prouver que ses prières n’avaient pas été vaines et que celui qui les avait entendues était impuissant, tout comme lui. Ou alors il était juste taré. Kitty essaya de penser à tout sauf à ses propres prières, debout au fond de l’église, mais c’était difficile. Elle avait beaucoup de soucis. C’était tellement tranquille et apaisant que le silence, comme une vague sur le rivage, l’attirait dans son propre esprit.

Elle se faisait du souci à cause de Pete, de Richie, de Steve qui l’ignorait, ce qui la préoccupait davantage que de savoir qu’il avait défendu son honneur, ce à quoi elle ne voulait pas penser ; elle s’inquiétait à cause de sa présentation de vendredi, puis, si elle était approuvée, du week-end qu’elle devrait passer à rédiger son article, et à cause de l’appartement qu’elle avait quinze jours pour trouver, de l’entretien d’embauche à l’université, et enfin du possible vol d’un autobus de maison de retraite. Mais ce qui la préoccupait le plus, c’était de trouver une façon de s’excuser auprès de Colin Maguire. Elle était au moins sûre d’une chose. Elle avait trouvé le moyen d’écrire l’histoire de Constance et, avec ou sans la permission de Pete, elle entendait bien le faire.

La femme discrète quitta l’église au bout d’un quart d’heure. Elle ne regarda pas Kitty et ne montra aucun signe de reconnaissance alors qu’elles avaient pris leur petit déjeuner dans le même café trois matins. Archie se leva et sortit aussi, dépassant Kitty pour se diriger vers la lumière brillante de l’existence extérieure. Ils plissèrent les yeux sous le soleil.

— Où va-t-elle à présent ?

— J’en sais rien, je ne suis jamais resté aussi longtemps.

Il soupira. Il avait l’air épuisé.

— Comment ça s’est passé ? demanda-t-elle d’une voix douce.

— C’est une chose d’être au milieu de la foule ou dans le bus – on entend les trucs que les gens souhaitent, comme être à l’heure, avoir de bons résultats à l’école ou à la fac, décrocher une promotion, obtenir une hypothèque ou un prêt – mais là-dedans… (Il exhala.) C’est plutôt hard.

— Qu’est-ce que vous avez entendu ?

Il lui lança un regard incertain.

— C’est… privé, non ?

— Je dois savoir, répondit Kitty. Sinon, comment écrire un article ? Et puis vous n’êtes pas tenu par une clause de confidentialité comme les prêtres.

— Quand même, s’entêta Archie en haussant les épaules. Je n’ai pas envie. Ce n’était pas très agréable. Les gens ne prient pas quand ils sont heureux. S’ils le font, ils ne vont pas à l’église un matin de semaine pour ça.

Ils s’arrêtèrent un instant sur la promenade qui surplombait le fleuve, une passerelle orientée plein sud, parfaite pour manger ou boire un café en terrasse. La femme discrète se dirigea vers le kiosque à café à côté d’O’Connell Bridge et se prépara à prendre son service.

— Qu’est-ce que je devrais faire, d’après vous ? demanda Archie.

— Aider qui vous pouvez. Je pense que ça vous aidera vous aussi. Et je pense que vous devriez commencer par elle.

Ils la regardèrent.

— Les gens vont me prendre pour un fou quand ils sauront.

— Ce sera mieux que ce qu’ils pensent de vous maintenant, non ?

Il réfléchit un instant, attendit que la circulation ralentisse puis traversa la rue rapidement en direction du kiosque.

— Je pense que vous devriez lui donner une deuxième chance, dit Gaby à Kitty devant son deuxième expresso à l’hôtel Merrion sur Merrion Square.

Kitty l’avait appelée la veille pour prendre rendez-vous, et Gaby avait choisi le lieu et fait les frais de la conversation. Kitty espérait qu’elle paierait la note aussi parce que c’était le café le plus cher qu’elle ait jamais bu. Elles étaient assises dans le jardin, entourées de gens, dont Gaby écoutait les conversations d’une oreille, tandis qu’elle consacrait l’autre à Kitty. Elle alluma une autre cigarette. Gaby était convaincue que Kitty avait l’intention de laisser tomber Eva, et elle s’était lancée dans une tirade sur la carrière de cette dernière, en commençant par ses clients célèbres et les magazines qui lui avaient consacré un article, et, même si ce n’était pas tout à fait faux, Kitty ayant été refroidie par la réponse My Little Pony, elle n’en avait parlé ni à Eva ni à Gaby. Mais c’étaient des femmes intelligentes. Kitty avait décliné deux fois la possibilité de voir Eva ces derniers jours : elle n’était pas certaine que cette dernière soit prête à dévoiler quoi que ce soit de personnel. Kitty n’avait pas de temps à perdre avec une femme aussi secrète.

— Elle a fait partie de la liste de Vogue des personnalités les plus en vue et était dans la sélection « Jeunes et branchés » de Cosmopolitan. Elle est incroyable.

Elle ferma les yeux et trembla de tout son corps pour souligner ses propos, puis elle les rouvrit et tira sur sa cigarette.

— Elle est trop secrète, Gaby. Chaque fois que je lui pose une question, soit elle refuse de répondre, soit elle ramène tout à son travail. Je sais qu’elle bosse comme une folle et qu’elle est passionnée par la philosophie de sa compagnie, mais il m’en faut davantage. Les autres personnes que j’ai interviewées sont plus… (Elle essaya de trouver une formulation polie, mais se rendit soudain compte qu’elle s’adressait à Gaby et qu’elle n’avait pas besoin de l’être.)… denses. Elles m’intriguent. J’ai envie d’en savoir plus et plus je creuse, plus j’en découvre. Eva n’est pas prête à me faire confiance et je n’ai aucune envie de la forcer à aborder des sujets dont elle ne souhaite rien dévoiler. Je ne suis pas ce genre de journaliste.

Gaby leva un sourcil comme pour dire qu’elle n’était pas d’accord.

— Du moins je ne le suis plus, affirma Kitty en levant le menton.

— Elle est difficile à cerner, je vous le concède. Le problème d’Eva, c’est qu’elle est… (Gaby s’interrompit pour faire son petit effet, ce qui fonctionna sur Kitty qui était suspendue à ses lèvres.)… créative. (Elle avait dit ça comme si c’était un gros mot. Elle baissa la voix pour que personne n’entende le sale secret qu’elle s’apprêtait à révéler.) Elle fait partie de ces gens qui pensent que leur art parle pour eux. (Elle leva les yeux au ciel.) Sincèrement. Je dois gérer ce genre de conneries en permanence avec mes auteurs. Ils pensent que leurs bouquins sont leur voix, et ils ne comprennent pas que c’est à eux de leur en donner une. Ils ne voient pas que ce sont des gens comme vous et moi qui les aidons à vendre leur putain d’art. Vous savez combien de temps il m’a fallu pour convaincre Eva d’ouvrir son blog ? Ils pensent que les choses se font comme ça. Si James Joyce vivait à notre époque, vous croyez que ses tweets le rendraient plus accessible ?

Kitty espérait vraiment que personne n’écoutait leur conversation.

— Bref, fit-elle en agitant la main avec désinvolture, Eva est une femme intéressante qui a le cœur sur la main. Il faut juste que vous passiez du temps avec elle pour lui permettre de s’ouvrir, et quand vous découvrirez sa personnalité, alors vous comprendrez tout.

— Vous savez quelque chose sur elle ?

— J’en sais plus que la plupart, oui, ce qui ne veut pas dire grand-chose, mais j’ai eu un aperçu de qui elle est vraiment une ou deux fois. Elle est sortie avec mon frère pendant trois ans. C’est un crétin, mais elle, elle est adorable. On est proches depuis. J’ai juré de l’aider et je ne la laisserai jamais tomber.

Kitty voulait parler de quelque chose à Gaby qui n’avait aucun rapport avec Eva Wu, mais maintenant qu’elles discutaient d’elle, elle était intéressée par un aperçu de la femme à qui elle n’avait pas trouvé d’histoire.

— Ça m’aiderait de pouvoir m’entretenir avec ses clients, comprendre comment elle les aide, découvrir ce qu’elle a fait pour eux. Elle est très secrète sur tout ça.

— Elle n’est pas secrète, elle les protège. La discrétion est très importante pour elle. Elle considère ce qu’elle fait comme un cadeau et elle a raison. C’est unique.

Kitty secoua la tête, perplexe.

— Je sais. Tout s’éclairera quand vous serez à Cork.

— Comment savez-vous que je vais à Cork ?

— Le mariage… J’ai supposé, c’est tout.

— Le mariage vendredi ! s’exclama Kitty. Bien sûr. (Avec toute l’excitation liée au road trip imminent de Birdie, elle avait oublié qu’Eva devait offrir leurs cadeaux aux Webb.) Comment elle y va ?

— En voiture, pourquoi ?

— Demandez-lui si elle veut prendre un bus pour Cork avec moi jeudi. J’ai quelque chose à faire qui devrait lui plaire.

— Bien sûr, répondit Gaby en regardant arriver son rendez-vous suivant par-dessus l’épaule de Kitty. Voici Jools Scott. L’écrivain. Super à l’écrit mais incapable d’aligner deux mots à l’oral. Si j’arrive à lui décrocher une interview, ce sera inespéré, marmonna-t-elle entre ses dents avant de lui adresser un salut joyeux.

— Avant qu’on se sépare, j’aimerais vous demander quelque chose. Je suis sûre que je ne suis pas la première, mais j’ai un énorme service à vous demander.

C’était pour cette raison qu’elle avait téléphoné à Gaby. Elle posa la clé USB sur la table devant elle et lui adressa son sourire le plus charmant.

Au grand soulagement de Kitty, Gaby paya la note avec sa carte professionnelle, son dernier pot-de-vin pour que Kitty accepte d’insérer Eva dans son article. Comme elle se sentait un peu coupable de l’avoir laissée tomber deux fois, Kitty appela Nigel, l’assistant de George Webb.

— Molloy Kelly Avocats.

— Kitty Logan. Je suis devant votre bureau. Eva Wu se montre très protectrice en ce qui concerne ses clients et refuse de dévoiler quoi que ce soit. Si vous voulez que l’article présente votre patron sous un jour favorable, vous avez intérêt à me parler.

Un silence.

— D’accord.

Cinq minutes plus tard il l’avait rejointe dehors. Il portait un costume élégant, comme d’habitude. Lorsqu’il aperçut son vélo, un léger sourire se dessina sur son visage.

— Comme c’est cucul. Éloignons-nous un peu. Je ne veux pas que quelqu’un me voie avec vous et vos chaussures de la saison dernière.

Kitty sourit. Ils se dirigèrent vers le mémorial de la famine et se penchèrent sur la rivière boueuse.

— Allons droit au but. Je suis gay. (Il jeta un coup d’œil à Kitty, mais cette dernière n’était pas d’humeur à faire des remarques drôles.) Je viens d’une petite paroisse de Donegal où tout le monde connaît tout le monde. J’ai su que j’étais gay dès que j’ai pu parler et, dans ma famille, c’est inacceptable. Mon père est producteur laitier, comme son père et son grand-père avant lui. Je suis le seul garçon et tout le monde s’attendait à ce que je suive leurs traces. Mais cette vie ne m’attirait pas. Mes parents sont de fervents catholiques. Pour eux, l’enfer existe vraiment. S’ils l’avaient su, ils auraient mis mes sœurs à la porte parce qu’elles ont couché avant le mariage. Ils vivent dans un monde de règles religieuses qu’ils ne transgressent jamais. Ils n’imaginent rien en dehors d’elles : ils ne connaissent que ça. Vous imaginez donc ce qu’ils pensent de l’homosexualité, poursuivit-il avec un rire amer. Si mon père n’arrive pas à comprendre pourquoi je ne veux pas être producteur laitier, vous vous doutez bien qu’il ne peut pas concevoir que j’aime les hommes. Quand je lui ai dit que je ne voulais pas travailler avec lui, il ne m’a pas adressé la parole pendant un an. Alors imaginez ce qu’il a ressenti quand je lui ai avoué que j’étais gay. Mais je ne pouvais pas ne pas le faire. J’avais rencontré quelqu’un qui prenait beaucoup de place dans ma vie et j’avais l’impression de mentir en permanence en ne parlant pas de lui et de ma vie à Dublin, et en ne l’amenant pas aux réunions de famille. J’ai fini par le leur dire. Ma mère l’a accepté, même si elle prie tous les jours pour que Dieu me guérisse et qu’elle refuse d’en parler, mais mon père a refusé d’être sous le même toit que moi. Il ne m’a adressé ni un regard ni un mot.

— Ça a dû être très difficile.

— Oui.

Un silence.

— Ça a duré cinq ans. On n’a pas échangé un mot pendant cinq ans. J’ai essayé mais… Lorsque son soixantième anniversaire s’est profilé, je ne pouvais pas y aller, mais je voulais lui faire un cadeau, quelque chose qu’il pourrait regarder tranquillement et qui lui prouverait ce que j’essayais de lui dire. Alors j’ai embauché Eva.

— Comment la connaissiez-vous ?

— Elle avait aidé un de mes amis. Mais c’est une autre histoire pour une autre fois. Elle a passé une semaine avec nous à Donegal, parce que c’est comme ça qu’elle travaille. Ça a été très bizarre pour elle, mais elle a été fantastique, elle s’est bien intégrée.

Kitty avait remarqué qu’elle faisait ça très bien.

— Ma mère était persuadée que c’était ma petite amie, que j’étais « guéri », et du coup elle a été charmante avec elle.

— Et votre père ?

— Il a dormi à la maison quand j’étais là, ce qui était un progrès, mais il a passé toutes les journées et tous les repas dehors. Mes sœurs lui ont offert une moto – il en rêvait depuis toujours –, mais je voulais lui faire un cadeau qui aurait plus de sens, pour moi comme pour lui. Je me suis dit qu’il n’y avait aucun moyen que cette fille parvienne à trouver le cadeau qui ferait tout ce que je voulais qu’il fasse.

— Elle a réussi ?

À sa grande surprise, il secoua la tête.

— Non, ce n’était pas tout ce que je voulais. C’était beaucoup plus. Elle a fait un album photo. Elle a trouvé des photos de son grand-père et de son père en train de travailler à la ferme, de lui à la ferme avec son père, et des photos de mon père et moi depuis ma naissance jusqu’à mon départ. Des photos à la ferme, où on le voit me pousser sur la balançoire qu’il avait faite pour moi avec un pneu, des clichés que je n’avais jamais vus. Papa avait dû abattre un des chênes. Il avait été bouleversé parce qu’on jouait beaucoup dans cet arbre pendant notre enfance, et que son père et lui y avaient joué aussi. C’était sur cet arbre qu’il avait fixé la balançoire. Mais la neige épaisse qui était tombée cet hiver-là avait étouffé les racines et l’arbre était mort. Eva a récupéré le bois mort de cet arbre et elle s’en est servie pour fabriquer la couverture de l’album photo. Elle a gravé le nom de mon père et un message de joyeux anniversaire de ma part dessus. Elle m’a fait payer soixante-cinq euros pour la menuiserie et quarante euros pour les photos et le papier. C’est tout ce que m’a coûté ce cadeau.

— Ça a marché ?

— Maman dit qu’elle l’a entendu pleurer quand il a regardé l’album une fois qu’elle était allée se coucher. Il ne m’a pas adressé la parole pendant des semaines et puis, un jour, il m’a téléphoné.

— Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

Nigel se mit à rire.

— Il a commencé par me raconter un problème qu’il avait eu à la ferme. Une vache avait eu de la fièvre. J’étais tellement surpris de l’entendre que je ne comprenais pas un mot de ce qu’il racontait. Il n’a pas évoqué les cinq ans pendant lesquels nous ne nous sommes pas parlé, il a repris notre relation exactement où elle s’était arrêtée.

— Eva est incroyablement attentionnée.

— Elle est plus que ça. Elle a compris comment raisonnait mon père, ce qui le contrariait et le décevait, ce qui pourrait l’émouvoir et secouer ses convictions. Elle a passé du temps avec nous, a écouté nos histoires et trouvé une solution. Mon père est un homme sensible mais renfermé, il ne montre jamais ses émotions, il n’en discute pas, et pourtant elle a trouvé un cadeau qui a touché son cœur.

Kitty songea à tout ça.

— D’accord.

— Vous avez compris ?

— J’ai compris.

— Bien. Maintenant, ne me dérangez plus jamais au travail, fit-il sur un ton impertinent avant de tourner les talons et de la laisser seule sur le quai.

 

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