Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)
Chapitre 18
Kitty dormit chez Sally cette nuit-là.
Lorsqu’elles arrivèrent chez Kitty, elles découvrirent que le scandale du jour lui avait valu une nouvelle récompense : du fumier avait été étalé sur chacune des marches de l’escalier jusqu’à sa porte, sur laquelle on avait écrit en lettres de merde : « Sale pute vendue ». Même si ce n’était pas nouveau, Kitty avait du mal à s’y habituer et à prendre ça avec détachement. Elle envisagea de prendre une photo des dégâts et de l’envoyer à Richie avec un petit mot de remerciement, mais elle se ravisa : il était capable de la publier. Le seul point positif de cette affaire, c’était que les agressions restaient derrière sa porte : personne n’était jamais entré chez elle pour s’en prendre à elle physiquement.
Kitty prit des affaires de rechange – assez pour une semaine –, puis fit demi-tour pour s’enfuir.
Zhi, le propriétaire, lui barra le passage.
— Je suis désolée, Zhi, je suis super pressée. Est-ce que…
Elle fit un pas sur la droite pour le dépasser, mais il l’en empêcha. Elle se déplaça vers la gauche, et il fit de même. Elle abandonna en soupirant.
— Je ferai nettoyer ça dès que possible.
— Ça pas suffire. La semaine dernière de la peinture, du PQ et de la merde, hier des pétards, ce soir encore de la merde. Pas bon pour mes affaires.
— Je sais, je sais. Je pense vraiment que ça va se calmer. Ils vont finir par se lasser.
Il ne semblait pas très convaincu.
— À la fin du mois, nouveau locataire. Vous, dehors. Vous trouvez un autre appartement.
— Non, non, non ! l’interrompit Kitty en joignant les mains, suppliante. Je vous en prie, ne dites pas ça, s’il vous plaît. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. J’ai été une bonne locataire, pas vrai ?
Il haussa les sourcils.
— Je ne dirai rien à propos du perchlo.
Il s’assombrit.
— Vous menacez moi ?
— Non ! J’ai dit que je ne dirai rien. Je ne dirai rien.
— Alors pourquoi vous parler de ça ? Fin du mois, vous, dehors.
Sur ce, il descendit l’escalier quatre à quatre.
Alors que Kitty se demandait dans quelle mesure sa vie pouvait devenir encore plus merdique et où elle allait bien pouvoir trouver un appartement avec un salaire bien inférieur, Zhi réapparut, un vêtement sous plastique sur cintre à la main.
— Et votre ami, dit-il du bas de l’escalier. Lui pas payer pour sa veste. Il avait dit passer ce matin. Vous payer. Dix euros.
— Non, non, ce n’est pas mon ami. Je refuse de payer.
— Lui votre ami. J’ai vu tout bisou bisou. Vous payer. Dix euros. Vous payer.
— Pas question. Ce n’est pas à moi.
Il fit demi-tour.
— D’accord, passons un marché. Je paie pour sa veste et vous me laissez rester dans l’appartement.
Il réfléchit un instant.
— Vous payez et je verrai.
Kitty essaya de réprimer un sourire.
— Parfait. (Elle fourragea dans son sac à main et lui tendit un billet. Il lui donna la veste en échange.) Je peux rester, alors ?
— Non, aboya-t-il. J’ai dit que je verrais et j’ai vu : c’est non.
Sur ce, il s’éloigna comme une furie, laissant Kitty bouche bée.
Après avoir quitté la maison responsable de Sally à Rathgar, dans la banlieue de Dublin, avec ses meubles responsables, son mari responsable qui possédait une voiture et un job responsables et qui lui parla pendant le petit déjeuner responsable de son voyage de golf responsable la semaine précédente, Kitty laissa la nounou responsable avec l’enfant de dix-huit mois et rejoignit la ville avec Sally. À 7 h 30, il faisait déjà bon et une brise tiède soufflait. Pourtant, Sally portait un pull épais, avait un imperméable plié sur le bras et tenait le plus grand parapluie que Sally ait jamais vu.
— Tu comptes faire un don à un sans-abri ? demanda Kitty.
— C’est le parapluie de golf de Douglas.
— Je vois ça. Est-ce que tu le loues quand on a besoin d’un chapiteau ?
Sally ne releva pas.
— Il fait bon aujourd’hui.
Kitty ôta son cardigan. Sally leva les yeux vers le ciel bleu.
— Il paraît qu’on doit s’attendre à une pluie torrentielle.
— On ne dirait pas, hein ?
Sally sourit d’un air entendu comme si elle seule détenait les secrets de la météo.
— Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui ?
— Je petit-déjeune avec un ancien détenu, je brunche avec une personal shopper, je passe l’après-midi avec une coiffeuse en hôpital, la soirée en maison de retraite et la nuit avec du fumier et un seau d’eau de Javel.
— Au moins, tu ne t’ennuies pas.
— Loin de là ! Et je dois aussi trouver un appart.
— Tu sais que tu peux rester chez nous autant que tu veux.
— Je sais et je te remercie, mais je dois me débrouiller toute seule.
Kitty tentait de dissimuler son inquiétude. Elle n’avait pas les moyens de louer un appartement ; elle allait devoir recommencer à vivre en colocation. Juste au moment où elle avait l’impression d’avancer dans la vie, avec un plus gros salaire et un loyer partagé avec Glen, voilà qu’elle se retrouvait avec peu d’argent. Elle ignorait si son job au magazine était en danger, mais elle le supposait, même si Pete s’était montré étonnamment gentil et encourageant ces derniers jours. Elle savait qu’Etcetera subissait des pressions de la part des annonceurs pour ne plus publier ses articles. Or, si elle n’était plus publiée, elle n’était plus payée, c’était aussi simple que ça, et elle doutait que les journaux fassent la queue pour l’embaucher comme pigiste.
Les joues de Sally étaient rouges et elle était un peu essoufflée. Elle remonta ses manches. Kitty réprima un sourire. Avant de se séparer, Sally plongea la main dans sa poche et en sortit une carte de visite qu’elle tendit à Kitty.
— Daniel Meara. Ce nom m’est familier, constata Kitty.
— Il travaille à l’Université d’Ashford. (C’était là que Sally et Kitty s’étaient rencontrées cinq ans plus tôt.) Il m’a contactée récemment pour me demander si je voulais donner des cours du soir. Je lui ai dit que non, mais que je lui enverrais des gens aussi compétents.
Kitty regarda la carte et déglutit. Cela ressemblait à une aumône et elle n’aimait pas ça, mais elle savait que Sally, sous ses airs désinvoltes, lui donnait discrètement un coup de main.
— Je n’ai jamais enseigné, fit remarquer Kitty, les yeux toujours rivés sur la carte.
— Aucune importance, tu as de l’expérience, tu as fait de la télé. C’est ce qu’ils veulent : quelqu’un qui peut leur expliquer ce qui se passe derrière le décor. Le reste, on s’en fout. Laisse-les juger eux-mêmes de tes talents d’enseignante. C’est bien payé.
Kitty hocha la tête.
— Appelle-le, tu n’as rien à perdre et tu aviseras ensuite. Peut-être que ça ne débouchera sur rien, mais ça vaut le coup d’essayer.
Kitty acquiesça de nouveau puis finit par lever le nez de la carte de visite.
— Tu es sûre que tu ne veux pas de ce job ?
— Je suis déjà débordée, répondit Sally en souriant. Je bosse toute la journée et je suis parfois d’astreinte le week-end. Je ne vois déjà pas assez Finn. Sans parler de Douglas. Fonce.
— Merci.
Kitty embrassa son amie.
— Ne te fais pas de souci, dit Sally en lui rendant son étreinte, on a tous nos mauvais moments. Tu te souviens quand on s’est rencontrées ?
Sally venait d’apprendre que Douglas avait eu une liaison et elle essayait de recoller les morceaux de son mariage et de se frayer un chemin à la télévision : chaque jour était un combat.
— On en passe tous par là. C’est ton tour, et c’est normal.
Sally l’embrassa sur le front et elles se séparèrent.
Kitty se dirigea vers le Brick Alley à Temple Bar, tout excitée à l’idée de découvrir la suite de l’histoire d’Archie. Il était assis au même endroit, de telle sorte qu’il avait une vue dégagée sur la salle et sur la porte.
— Je suppose que vous voulez que je vous invite de nouveau, dit Kitty.
Il sourit.
— Des fruits et de l’eau ? demanda la même serveuse que la fois précédente.
— Oui, merci, répondit Kitty, surprise qu’elle se souvienne de ce qu’elle avait mangé.
— C’est une espèce en voie de disparition, constata Archie en mâchonnant la couenne de son bacon. Y a pas assez d’endroits comme ça où on vous connaît bien et où on vous fout la paix. C’est une combinaison gagnante.
La porte s’ouvrit et la femme discrète de la dernière fois entra.
— On se croirait dans Un jour sans fin, fit remarquer Kitty.
La femme regarda autour d’elle, pleine d’espoir, puis s’assit, déçue.
— Comme d’habitude ? demanda la serveuse, et la cliente hocha vaguement la tête en retour.
— Pourquoi vous n’allez pas directement lui parler ? demanda Kitty.
— Quoi ?
Archie sortit de sa rêverie et repoussa son assiette, embarrassé d’avoir été pris sur le fait.
— La femme, expliqua Kitty en souriant. Vous ne la quittez pas des yeux.
— Qu’est-ce que vous racontez ? s’étonna-t-il en rougissant. Jamais. Je vous rappelle que ça ne fait que deux fois que vous venez ici.
— Comme vous voulez.
Elle sourit et attendit un instant avant de passer à des sujets moins frivoles.
— J’ai mon matériel aujourd’hui, annonça-t-elle en sortant un carnet et un enregistreur.
Elle redouta qu’il ne fasse machine arrière en voyant le regard qu’il jeta à l’appareil. Elle s’en voulut aussitôt. La plupart des gens n’aiment pas qu’on les enregistre. Si la caméra est un aimant à connards, l’enregistreur intimide. Personne n’aime le son de sa propre voix – enfin, presque –, et l’enregistreur fait prendre conscience qu’on est écouté. La conversation devient une interview.
— Je ne les utiliserai pas si cela vous dérange.
Il agita la main avec désinvolture, comme si ça n’avait pas d’importance.
— On parlait de la mort de votre fille…
— De son assassinat, rectifia-t-il.
— Oui. De son assassinat. De la façon dont la police s’est focalisée sur vous pendant l’enquête, ce qui vous a donné l’impression que le meurtrier ne serait jamais arrêté.
Il répondit par un hochement de tête.
— J’aimerais qu’on discute de ça. De ce que vous avez ressenti, de votre frustration à l’idée que l’information vitale que vous déteniez n’avait pas été prise en compte.
Il lui lança un regard amusé.
— Vous pensez que ça intéresse les gens, ça ?
— Bien sûr, Archie. Vous avez vécu un cauchemar. Les gens seraient fascinés de découvrir ce que ça fait, et je pense que ça les aiderait à reconsidérer leur opinion vous concernant. Au lieu de voir en vous un ancien détenu, ils comprendraient qui vous êtes vraiment : un père qui a protégé sa fille.
Il la dévisagea et tout en lui s’adoucit : le regard, l’expression, l’attitude.
— Merci.
Elle attendit.
— Mais ce n’est pas ça, l’histoire.
— Pardon ?
— Le meurtre de ma fille – oui, c’est une partie qui a beaucoup à voir avec ce qui s’est passé, et c’était mon histoire à l’époque – mais ce n’est plus le cas à présent.
Kitty baissa les yeux sur ses notes. Elle avait bossé jusqu’à 3 heures du matin, dans la chambre d’amis responsable de Sally.
— Alors c’est quoi l’histoire ?
Il détourna le regard.
— Je n’ai jamais cru en Dieu. Pas même à l’école, lorsque le prêtre essayait de nous inculquer la peur et la culpabilité. Je pensais qu’il avait la foi parce qu’il était fou. Qu’il avait des hallucinations. Je me disais que si on doit forcer les autres à croire avec autant d’obstination, c’est que ça ne vaut pas le coup, que ce n’est pas naturel. Vous comprenez mon raisonnement ?
Kitty acquiesça.
— Je faisais ma prière tous les soirs, c’était aussi machinal que de me brosser les dents. Je croyais en Dieu autant que dans les bactéries. C’était un truc utilisé par les adultes pour faire peur aux mômes, une habitude, un truc à faire. Je ne croyais pas en Dieu à six ans quand on a enterré ma mère, ni à sept quand j’ai fait ma première communion, ni à douze quand j’ai fait ma confirmation. Je ne croyais pas en Lui quand j’étais dans Sa maison et que je Lui ai promis d’être fidèle à mon épouse, mais, poursuivit-il en posant son regard plein de larmes sur Kitty, je L’ai remercié le jour où ma fille est née.
Il garda le silence.
— Pourquoi j’ai fait ça ? Pourquoi remercier quelqu’un en qui je ne crois pas ? C’est pourtant ce que j’ai fait. Sans réfléchir. Comme si c’était naturel. (Il réfléchit un instant.) Puis les nuits sans sommeil ont commencé et je L’ai de nouveau oublié. De temps en temps, quand elle tombait malade, qu’elle avait de la fièvre, qu’elle se cognait la tête et qu’il fallait l’amener à l’hôpital pour la faire recoudre, je me souvenais de Son existence. Mais dès qu’elle arrêtait de pleurer et qu’elle retrouvait ce sourire radieux qui illuminait mon univers, je L’oubliais de nouveau. Ce n’est qu’une semaine après sa disparition, quand on a démarré la campagne de recherches, que je me suis souvenu de Son existence. J’ai commencé à prier. Tous les matins, en me réveillant, je priais pour que ce jour qui débutait soit celui de son retour. Puis c’est devenu plus fréquent. Je priais tout le temps. Ensuite, je me suis mis à aller à l’église. Tous les jours. Je pensais aussi souvent à Lui qu’à elle. J’ai investi tout mon temps et toute mon énergie pour faire des pactes et des promesses : si Tu la ramènes, je ferai ça ; si Tu nous aides à la retrouver en vie, je ferai ci ; si Tu nous aides à la retrouver tout court, je serai une bonne personne. Je L’ai supplié. Un adulte, agenouillé, suppliant. Je croyais en Lui pour de vrai, plus que jamais je ne l’avais fait de toute ma vie. Mais quand on a retrouvé son corps martyrisé, j’ai non seulement cessé de croire en Lui, mais j’ai cru si fortement en sa non-existence que j’étais désolé, voire agacé, par ceux qui croyaient. Je ne pouvais pas passer une seule minute en leur compagnie, pas même une seconde, et croyez-moi, ils sont tous sortis du bois quand on a trouvé Rebecca, pour nous aider. Leur croyance, leur naïveté, leur crédulité face à de telles balivernes m’ont fait enrager. J’ai pensé que leur croyance était un prétexte, une façon de se dédouaner, une incapacité à accomplir quoi que ce soit par eux-mêmes, un manque de responsabilité, une forme de négligence. L’idée d’un sauveur, de quelqu’un pour les guider me paraissait dangereuse. Ils étaient faibles. Pourquoi étaient-ils incapables d’accepter que leur vie n’appartenait qu’à eux ? Je voulais ne rien avoir à faire avec eux. Vous comprenez ?
— Oui. Vous ne croyez pas en Dieu.
Elle lui sourit faiblement.
— Non. Je n’y croyais pas. Puis je me suis mis à croire et Il m’a laissé tomber et j’ai passé sept ans à Le haïr, à haïr l’idée même de Son existence. Mais c’est comme Le remercier, pas vrai ? Comment haïr quelqu’un si on ne croit pas qu’il existe ?
Kitty l’écoutait avec une attention tellement soutenue qu’elle ne s’était pas rendu compte que son plat était arrivé. Elle but une gorgée d’eau en essayant d’évaluer où ils en étaient et où Archie voulait en venir.
Il la regardait.
— Vous n’allez pas me croire.
— Si.
— Je vous assure que non.
— Laissez-moi en juger.
Il baissa les yeux sur son thé qui devait être froid à présent : une fine pellicule s’était formée à sa surface. Il garda le silence pendant un long moment.
— Est-ce que votre famille sait ce que vous pensez que je ne vais pas croire ?
Elle voulait le ramener à la discussion.
Il secoua la tête.
— Personne n’est au courant.
— Ce sera donc un scoop.
— Ah, la journaliste est de retour.
Kitty se mit à rire.
— Vous êtes en contact avec votre famille ?
— Non, répondit-il à voix basse. Enfin, ils sont en contact avec moi, mais… j’ai un frère dans le comté de Mayo. Frank. Il a cinquante ans et il se marie. Incroyable, non ?
— Il n’y a pas d’âge limite pour s’aimer.
Kitty avait essayé de ne pas paraître sarcastique, mais c’était raté.
— Vous ne croyez pas à l’amour ?
— Cette semaine, je ne crois plus en rien.
— Mais vous prétendez que vous allez me croire ?
— Vous vous êtes montré très franc depuis le début. Et mon avenir dépend de vous.
Il sourit.
— Que pensez-vous de Dieu ?
— Je n’y crois pas, répondit-elle avec franchise.
Il accepta sa réponse.
— Vous voulez savoir ce que je pense de l’amour ? Je pense qu’il peut nous changer du tout au tout. On devient des idiots énamourés.
— Je doute que vous ayez jamais été comme ça, le taquina-t-elle.
— Si. Quand j’ai rencontré ma femme. Elle était magnifique. J’étais un idiot à l’époque. L’amour adoucit les gens, j’en suis certain. Mais chez moi l’amour a fait naître une rage qui me brûlait la peau, a remplacé mon sang et fait surgir ce qu’il y a de pire en moi. C’est pour ça qu’il vaut mieux que les gens que j’aime soient loin de moi. À Mayo, à Manchester. Peu importe.
Kitty le poussa à s’expliquer.
— L’amour que je porte aux gens prend des formes négatives, expliqua-t-il. Il est sombre, menaçant, bien loin de la guimauve et des mots tendres que les gens se murmurent à l’oreille. L’amour donne de l’élan aux gens. Moi, il me tire vers le bas. Je suis un démon prêt à défendre, à protéger, à faire n’importe quoi pour ceux que j’aime.
— C’est compréhensible vu ce que vous avez traversé.
— Vraiment ?
Il lui lança un regard surpris.
— Oui.
— Ces sept dernières années, j’ai eu l’impression d’être un monstre incapable d’aimer comme il faut. J’en ai conscience, et pourtant…
Il se perdit dans ses pensées. Elle devinait qu’il remettait en place ses remparts, la tension montait de nouveau, le mec dur était de retour.
Elle devait parler avant de le perdre définitivement.
— Archie, dites-moi de quoi il s’agit.
Il observa le tableau noir pendant un long moment, puis il se tourna pour regarder la femme assise plus loin. Il soupira, empêtré dans ses contradictions.
— J’écoute.
— Parfois… J’entends les prières des gens.
Kitty haussa les sourcils et attendit qu’il se mette à rire, qu’il prétende qu’il plaisantait, mais son expression demeura impassible. En quelques secondes, elle étudia les probabilités de gagner ou de perdre cette histoire. La femme se leva et quitta le café. Archie la suivit des yeux. Puis il reporta son attention sur Kitty. Il s’attendait certainement à ce qu’elle parte à son tour. Elle décida de miser.
— Qu’est-ce qu’elle dit ?
Pour la deuxième fois, il parut surpris que sa question n’ait pas été négative et qu’elle soit allée droit au but.
— « S’il vous plaît », répondit-il. Elle reste assise vingt minutes et elle dit : « S’il vous plaît » encore et encore.
Une fois assise dans le bus, Kitty se massa les tempes. Un homme qui entend les prières des autres ? Qu’est-ce qu’elle était censée penser d’un truc pareil ? Elle pouvait laisser tomber tout de suite, rayer Archie de la liste et passer au suivant. Quelqu’un de normal. Avec un timing aussi serré et Pete sur le dos, c’était vraisemblablement ce qu’elle devait faire, sauf que ce n’était pas sa liste, mais celle de Constance. Kitty se souvint de son ancienne elle, qui mourait d’envie de rencontrer des gens comme Archie et d’entendre de tels récits. Elle réfléchit à ce que Constance lui avait enseigné et comprit que c’était exactement le genre d’histoire qu’elle trouvait importante et que la Kitty de vingt-trois ans fraîchement sortie de l’université aurait évoqué dans un entretien d’embauche, ce qui n’aurait pas manqué d’intriguer Constance. Son amie était fascinée par tout ce qui était inhabituel et peu conventionnel. Son cœur se mit à battre plus vite en pensant aux possibilités. Peut-être qu’Archie avait entendu les prières de Mary-Rose, Birdie, Eva ou Ambrose, peut-être qu’il était le lien entre tous les noms de la liste. Il fallait qu’elle en apprenne davantage.
Elle contempla ce qu’elle venait d’écrire sur son carnet.
Nom numéro soixante-sept : Archie Hamilton
Titre de l’histoire : Homme de prière – De celui qui est hanté à ceux qui le sont, aux sanctifiés
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