Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Cecelia Ahern · Chapitre 27 sur 37

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Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Chapitre 27

 

Ambrose et Eugene planaient et, malgré l’enlèvement raté du juge, l’humeur était au beau fixe dans le bus tandis qu’ils écoutaient Eugene raconter comment Ambrose avait envoûté l’auditoire avec ses découvertes. Steve commença à leur montrer les photos qu’il avait prises, mais Ambrose l’interrompit immédiatement. Lorsque Eugene eut raconté toute l’histoire plusieurs fois, tout le monde se tourna vers Birdie et son gain imminent.

Birdie n’avait pas exagéré quand elle avait raconté venir d’une petite ville. Nadd était situé sur les contreforts des Boggeragh Mountains et comptait cent soixante-dix habitants. Il y avait deux pubs, dont l’un faisait aussi chambre d’hôtes, et la deuxième épicerie et agence de paris, une église et une école. Juste en dehors du village, un projet immobilier pour encourager les jeunes familles à s’installer dans le coin n’avait pas été achevé, laissant derrière lui des maisons aux couleurs pastel et aux vitres brisées, à moitié construites.

— Ouh, on y est, Birdie, chantonna Mary-Rose en passant devant le bookmaker.

Elle ajouta de la laque à la coiffure parfaite de la vieille dame, ce qui fit tousser Edward encore une fois.

À la grande joie de Molly.

Il fut décidé que tout le monde attendrait dans le jardin de la chambre d’hôtes afin de laisser un peu d’intimité à Birdie, mais elle demanda à Kitty de l’accompagner et cette dernière en fut honorée. Birdie prit le bras d’Edward, tandis que Kitty et Steve restaient un peu en retrait, Steve prenant des photos sans se faire remarquer.

La salle des paris, rattachée au pub, était une petite pièce qui ressemblait à un salon. À droite du pub O’Hara se tenait un marchand de journaux, à gauche les bookmakers. À l’intérieur, deux hommes assis sur des tabourets regardaient une petite télévision dans un coin. Ils portaient des casquettes en tweed et des vestes de costume, et ils puaient comme s’ils ne s’étaient pas douchés depuis des semaines. Derrière la vitre protectrice se tenait un homme d’une trentaine d’années. Il leva les yeux, et quand Birdie croisa son regard, elle poussa un petit cri presque inaudible. Kitty supposa qu’elle le connaissait et attendit un signe de reconnaissance de sa part. Rien ne vint et Birdie se ressaisit.

— Je m’appelle Bridget Murphy, dit-elle d’une voix légèrement tremblante et avec un accent de Cork plus prononcé que d’habitude.

Les deux hommes âgés détournèrent les yeux du téléviseur pour la dévisager. Edward posa une main encourageante sur la taille de sa grand-mère.

— Il y a soixante-sept ans, j’ai parié auprès de Josie O’Hara et je suis là pour toucher mon gain.

En entendant ces paroles, Kitty faillit se mettre à pleurer. Combien de fois Birdie avait-elle répété ces mots dans sa tête, quand elle était une ado qui voulait désespérément quitter la ville et tout aussi désespérément prouver qu’elle pourrait y revenir, quand elle était jeune maman, quand elle avait atteint l’âge mûr puis la vieillesse ? Combien de fois avait-elle pensé à ce moment ? Et maintenant qu’il était arrivé ?

Le jeune homme derrière le comptoir se leva.

— Vous avez le ticket ?

La vieille dame sortit une pochette en plastique de son sac à main et la glissa d’une main mal assurée sous la vitre. Kitty ne savait pas si c’était l’émotion ou l’âge, mais elle n’avait jamais vu Birdie trembler ainsi auparavant. Le jeune homme examina le ticket, leva les yeux sur elle et sur Molly et Edward, puis regarda de nouveau le ticket. Enfin il sourit et éclata de rire.

— Je n’arrive pas à y croire. Soixante-sept ans !

Molly et Kitty eurent un grand sourire, mais Edward s’inquiéta :

— Vous allez lui donner l’argent ?

Que Birdie puisse ne pas toucher son dû n’avait jamais effleuré l’esprit de Kitty. Elle se demandait combien on lui donnerait au vu du changement de monnaie. Son pari était pour le moins original.

— Un pari est un pari, répondit le jeune homme, tout excité. Vous savez, Josie était mon arrière-grand-père. Il est mort quand j’étais petit, mais je n’oublierai jamais… Attendez. (Il examina le ticket de plus près et son sourire disparut.) Cent contre un ? lut-il, abasourdi.

Birdie acquiesça.

— C’est ce que Josie m’a donné.

— Il faut que… Je n’ai pas l’autorité pour… Attendez un instant, je vous prie.

Il prit le ticket et disparut par une porte, les laissant abasourdis. Un des vieux les dévisageait.

— Vous êtes la fille de Thomas ? demanda-t-il.

Birdie pivota vers lui.

— Oui.

— Bon sang, Sean, t’as vu ça ? C’est la fille de Thomas.

— Hein ? cria l’autre.

— C’est la fille de Thomas, hurla le premier.

Le deuxième posa le regard sur Molly. Ses cheveux bleus lui inspirèrent une méfiance immédiate.

— Ah bon ?

— Non, pas elle, l’autre, dit-il en agitant un doigt crochu dans sa direction. Vous êtes la fille malade.

Birdie rougit et Kitty devina que l’infamie attachée à la maladie était bien présente dans ses souvenirs.

— Et vous, vous êtes qui ? demanda Molly.

— Paddy Healy. Le fils d’Una et Paddy.

Birdie plissa les yeux en réfléchissant : elle essaya de se rappeler toutes ces années qui appartenaient à un temps perdu ou oublié, délibérément ou naturellement. Soudain, ses yeux se mirent à briller.

— Au bas de la rue ?

— Oui.

— Le petit frère de Rachel.

— C’est moi.

Kitty avait du mal à imaginer que ce vieil homme ait pu être le petit frère de qui que ce soit.

— Rachel et moi étions camarades de classe. Enfin, quand je pouvais aller en classe.

Ses traits s’adoucirent.

— Elle est morte il y a dix ans.

Birdie cessa de sourire.

— Je suis désolée.

La porte derrière eux se rouvrit et une voix sonore se fit entendre de l’autre côté de la vitre.

— On ne vous donne pas l’argent, annonça la voix.

Elle appartenait à une femme d’environ quatre-vingts ans, mais le temps n’avait pas été aussi clément avec elle qu’avec Birdie. Elle était voûtée sur sa canne et ses cheveux étaient si épais et secs qu’ils ressemblaient à une pelote de laine. Sa blouse était couverte de poils de chien, ses jambes et ses chevilles étaient enflées et elle portait des baskets.

— Pardon ? fit sèchement Molly sans se laisser démonter par la vieille femme deux fois plus petite qu’elle.

Birdie la détailla des pieds à la tête.

— Mary O’Hara.

L’autre renifla.

— Fitzgerald. T’es toujours vivante, je vois.

Elle la détailla attentivement à son tour.

— Bien vivante et en pleine forme, rétorqua-t-elle en se redressant. Je suppose que c’est toi qui ne veux pas me donner l’argent.

L’arrière-petit-fils de Josie leur lança un regard désolé.

— C’est moi qui dirige les paris et je refuse.

— C’était un pari valide, répliqua Birdie sur un ton assuré. Ton père, au moins, était un homme de parole.

— Contrairement à toi.

Elle renifla de nouveau, et il devint clair que ce qui se jouait entre les deux femmes dépassait un simple pari fait il y a plus de soixante ans.

— J’espère que ce n’est pas personnel, Mary. C’était il y a longtemps.

— Tu as brisé le cœur de mon frère. Brisé une fois, brisé à vie. Je me fiche de savoir combien d’années ont passé.

Birdie pâlit.

— Il est… Comment… ?

— Il est mort, répondit l’autre sur un ton si sec que le vieil homme à côté d’elle sursauta.

Kitty remarqua qu’Edward avait affermi sa prise sur sa grand-mère, comme si cette dernière n’était pas capable de tenir debout toute seule.

— Pourquoi ? Tu t’attendais à le voir ici ? demanda Mary avant de se mettre à rire, un sifflement qui se transforma en toux. Tu croyais qu’il t’attendait ? Eh bien, sache qu’il ne l’a pas fait, il a tourné la page, il est parti, il s’est marié, il a eu des enfants et des petits-enfants.

Birdie eut un petit sourire triste.

— Quand est-ce qu’il est… décédé ?

Quand Mary répondit, son ton s’était quelque peu radouci, mais il était toujours plein de mépris.

— L’année dernière.

La peine et la tristesse envahirent les traits de Birdie. Elle tourna les talons et quitta la salle des paris.

— Alors ? demanda Mary-Rose dès qu’ils eurent franchi la porte.

Kitty secoua la tête afin que personne ne pose de question.

Birdie avait l’air perdue. Edward et Kitty se tournèrent vers Molly.

— Et si on allait prendre l’air ? proposa cette dernière en prenant le bras de Birdie et en l’éloignant doucement du pub.

Les autres décidèrent de regagner la maison d’hôtes pour dîner. La soirée était fraîche, mais ils choisirent de s’installer dehors. Edward et Steve racontèrent ce qui s’était passé et ils débattirent pour savoir de quel recours légal ils disposaient. Edward, qui avait des connaissances en droit, et Steve, qui connaissait bien le milieu des paris, pensaient qu’il s’agissait juste d’un accord de parole, et même s’il pouvait être honoré, il n’y avait aucune obligation légale à cela. Le moral du petit groupe chuta alors. Frustrée, contrariée pour Birdie et embarrassée d’avoir entraîné tout le monde dans une chasse au dahu, Kitty tenta de trouver un moyen de quitter la table. L’arrière-petit-fils O’Hara lui fournit une excuse sur un plateau quand elle l’aperçut entrer dans le jardin et regarder autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un.

Elle le rejoignit.

Ce ne fut pas difficile de trouver Birdie. Elle était assise sur un banc de la rue principale, les yeux rivés sur l’école dont son père avait été le directeur après y avoir enseigné, et sur la maison voisine qui avait dû être la sienne. Kitty imaginait sans peine toutes les journées qu’elle avait passées à regarder par la fenêtre les enfants jouer dans la cour, incapable de les rejoindre à cause de sa maladie ou du moins parce qu’on la pensait trop délicate pour ça.

Kitty s’assit à côté d’elle.

— Je suis désolée, Birdie. Je n’ai pas réfléchi.

Birdie sortit brusquement de sa rêverie.

— Pourquoi être désolée ?

— J’ai entraîné tout le monde dans votre voyage. J’aurais dû me douter que c’était une mauvaise idée. C’était personnel. Je n’aurais pas dû m’en mêler.

— Absurde. J’ai passé une journée merveilleuse, Kitty. Quand pourrai-je dire de nouveau que j’ai passé du temps avec quatre cents personnes déguisées en œufs ? dit-elle en riant. Je suis rarement invitée à vivre autant d’aventures en si peu de temps. Il en va de même pour nous tous. Vous avez fait quelque chose de très spécial pour nous, Kitty, ne l’oubliez pas. Vous nous avez réunis. Personne ne vous en veut quand les choses ne se déroulent pas comme prévu.

Kitty apprécia sa gentillesse, mais elle resta sans effet. Elle avait l’impression d’avoir déçu tout le monde : pas de juge pour Achar et Jedrek, pas de gain pour Birdie… Au moins la journée avait-elle été un succès pour Ambrose.

— Souvenez-vous : tout ça n’a rien à voir avec l’argent, reprit Birdie avec un léger sourire aux lèvres.

Mais l’argument lui parut moins crédible que la première fois. Kitty voulait bien croire que ça n’avait rien à voir avec l’argent, que la vieille dame était venue affronter de vieux fantômes, mais ils avaient encore gagné, en ce jour où Birdie pensait être victorieuse.

— Qu’est-ce que vous avez là ? demanda celle-ci en posant les yeux sur les fleurs sauvages que Kitty avait ramassées avant de la rejoindre.

— Ah. Oui. Le jeune O’Hara est venu me voir. Il m’a chargée de vous dire quelque chose.

Sur les contreforts de Boggeragh Mountains, alors qu’un léger brouillard tombait autour d’elles, Birdie cessa de chercher parmi les tombes et s’arrêta à côté d’une d’elles, sa quête achevée. À côté de l’église, de la petite école et de la maison où elle avait grandi, elle déposa les fleurs sur la tombe de son premier grand amour, Jamie O’Hara, qu’on lui avait interdit d’aimer et qu’elle avait dû abandonner pour s’installer à Dublin et échapper aux griffes de son père et aux préjugés du village. Elle avait fait une promesse et un pari, et elle avait fini par rentrer chez elle. Hélas, il était trop tard pour honorer les deux.

Kitty rejoignit les autres et picora son poisson, ses frites, ses petits pois et sa sauce tartare tout en se demandant comment remonter le moral des troupes. Et le sien ? Les conversations étaient légères, mais l’enthousiasme de la journée était retombé.

— Ce n’est pas ta faute, constata Steve à voix basse, la sortant de son silence.

Elle lui lança un regard incertain.

— Je suis très gênée.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai conduit tout le monde ici, parce que…

— Ce n’est pas ta faute, Kitty, se contenta-t-il de répéter en lui tendant un verre de vin. Maintenant bois ça, tu seras de meilleure compagnie. T’as pas intérêt à ronfler cette nuit ou je t’étouffe avec un oreiller.

— Je ne ronfle pas.

— Oh si. Quand tu as picolé, tu ronfles aussi fort que mon père.

— Certainement pas. Comment tu le sais, d’abord ?

Il lui lança de nouveau ce regard, celui qui la paralysait tout en la rendant toute chose.

— Je sais que tu as ronflé au moins en une occasion.

Elle déglutit.

— Personne ne m’a jamais dit ça.

— Peut-être parce que personne n’était réveillé pendant que tu dormais.

C’était une remarque sans importance, mais elle lui alla droit au cœur et elle ne put s’empêcher de penser à cette chambre d’étudiant dans laquelle elle avait dormi, blottie contre la poitrine de Steve pendant qu’il la regardait sous ses longs cils sombres. Il y eut soudain un tintement et Sam se leva en frappant sa cuillère contre son verre.

— Oh, non, Sam, dit Mary-Rose, et elle avait l’air très sérieuse cette fois.

— Esmeralda, répondit-il sur un ton sévère.

— Esmeralda ? s’étonna Jedrek, perplexe. Mais je t’appelle Mary-Rose, poursuivit-il en se penchant par-dessus la table pour se faire entendre.

— Ignore-le, conseilla Mary-Rose en se cachant le visage. Je ne plaisante pas, Sam. Arrête.

Mais Sam ne comprit pas qu’elle n’était pas d’humeur, ou il se trompa et crut qu’il pourrait tout arranger avec sa demande, alors que Kitty voyait très bien qu’il n’y parviendrait pas. Elle avait déjà assisté à deux d’entre elles : elle était devenue experte en la matière.

— Bon, d’accord, expliqua Sam aux convives intrigués. Esmeralda est le petit nom que je lui donne. Pas vrai, ma chérie ?

— Non, répliqua-t-elle sèchement. Pas du tout.

— D’accord. Mary-Rose Godfrey. Ma meilleure amie du monde entier.

— Arrête, Sam.

— Non. Je ne peux pas arrêter, pas plus que je ne peux cesser d’éprouver ce que j’éprouve pour toi. Je ne peux pas arrêter de penser à toi. Je ne peux pas faire comme si on était juste amis. Je ressens ça tous les jours et je ne peux rien te dire.

Kitty se raidit soudain près de Steve, gênée par ces paroles. S’il ressentait ça, que ressentait Mary-Rose ?

— On se connaît depuis l’âge de six ans. Quand tu es rentrée dans la salle de classe le jour de la rentrée avec tes chaussures aux mauvais pieds, j’ai su que je devais te parler.

Mary-Rose éclata de rire.

— C’est vrai, fit-elle, surprise.

Sam ne récitait pas un scénario écrit à l’avance ce soir, mais était-il sincère pour autant ?

— On a commencé à parler, puis on s’est disputés pour savoir à qui c’était le tour de jouer avec le Lego jaune, tu m’as pincé, tu t’es fait gronder par la maîtresse qui t’a mise au coin, et je me suis dit : cette fille a des couilles. Je veux être ami avec elle. Non pas que j’aime les filles avec des couilles ni ce genre de chose.

La tablée se mit à rire. Sauf Mary-Rose. Elle ne souriait pas, non pas parce qu’elle était embarrassée mais parce qu’elle était triste. Les paroles de Sam étaient émouvantes, si touchantes que Kitty se demanda s’il était vraiment sincère. Pendant un instant, Mary-Rose se posa la même question et elle examina attentivement Sam.

— On a été amis à l’école primaire, au collège, même quand ta mère t’a envoyée dans cette école catholique où tu as dû porter cette horrible jupe marron qui t’arrivait aux genoux avec ces mi-bas ringards pendant six ans. Et ça m’allait d’être seulement ton ami jusqu’à il y a quelques mois…

Il plongea son regard dans le sien.

— C’est pour de vrai ? murmura Steve à l’oreille de Kitty qui frissonna de nouveau.

— Je n’en sais rien, chuchota-t-elle si bas que ses lèvres effleurèrent le lobe de son oreille.

Elle fut parcourue par une décharge électrique. Même si ses propres sentiments la perturbaient, elle essaya de se concentrer de nouveau sur la scène qui se jouait sous ses yeux.

Sam rejoignit Mary-Rose : certains s’étaient levés pour ne pas perdre une miette du spectacle et ils retenaient leur souffle. Tout le monde y croyait.

— Mary-Rose Godfrey, tu as été ma meilleure amie depuis qu’on est gamins, mais je ne peux plus le cacher. Je suis follement amoureux de toi. Je sais bien que ça peut te paraître exagéré et terriblement mélodramatique, mais je sais qu’on est faits l’un pour l’autre. Est-ce que… est-ce que tu veux bien m’épouser ?

Mary-Rose avait les yeux brillants de larmes et elle avait l’air éprise, ravie et plus heureuse que jamais, et même Kitty pensa que cette fois c’était réel.

Tout le monde applaudit dans le jardin, mais pendant qu’ils criaient et se regardaient, ils ne virent pas le clin d’œil de Sam, qui eut le même effet sur Kitty que sur Mary-Rose. Il fit voler l’illusion en éclats et prouva que ce n’était qu’un jeu. Et vinrent les inévitables demandes de silence.

Le sourire de Mary-Rose s’estompa rapidement.

— Non, dit-elle dans le silence.

La foule poussa un cri de surprise.

— Non ? répéta-t-il, incertain, en essayant de déchiffrer son expression.

— Non, fit-elle, et une larme roula sur sa joue.

— C’est pour de vrai ? demanda une nouvelle fois Steve.

Kitty et Steve étaient si proches l’un de l’autre que la chaleur qui s’exhalait de son corps la protégeait de la froideur de la nuit.

Ambrose parut abasourdie. Elle s’empara sans réfléchir de la main d’Eugene, à la grande surprise de ce dernier, mais il ne protesta pas et passa le bras autour de ses épaules comme pour la protéger de ce qu’elle voyait.

— Arrête de faire ça, Sam, s’il te plaît, supplia Mary-Rose qui s’était mise à pleurer à chaudes larmes.

— Quoi ? demanda-t-il, sincère cette fois.

Mary-Rose se leva et quitta la table.

— Pas de bol, mec, grommela Archie en lui donnant dans le dos une tape brutale qui se voulait compatissante.

Sam regarda Kitty, stupéfait.

— Qu’est-ce que… ?

— Je vais lui parler, intervint Kitty.

Elle répugnait à s’éloigner de Steve, mais elle savait qu’elle devait le faire. Elle trouva Mary-Rose dans l’arrière-salle, le visage dans les mains.

— Oh, mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? sanglota-t-elle. C’est juste que je ne le supporte plus, Kitty. Je ne peux pas écouter ses discours en espérant que c’est vrai et en sachant que ça ne l’est pas.

Kitty la serra contre elle sans rien dire, se contentant de faire des sons apaisants.

— Et maintenant, je lui ai dévoilé mes sentiments, pleura-t-elle dans le chemisier de Kitty. Comment vais-je pouvoir le regarder en face ?

— Eh, Mary-Rose, c’était la meilleure ! (Sam ouvrit la porte à la volée et se laissa tomber à côté d’elles.) Eh, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu peux arrêter de faire semblant maintenant ; tu as convaincu tout le monde. J’ai déjà obtenu deux pintes gratuites. Des pintes de compassion. Je n’y aurais jamais pensé. Retournement de situation sympa, au fait. Tu as presque failli m’avoir. Quand est-ce que tu as eu cette idée ? demanda-t-il en riant.

Mary-Rose leva lentement la tête du giron de Kitty et le regarda, perdue.

— Je vais vous laisser tous les deux, fit Kitty en se levant.

— Non, vous n’êtes pas obligée, protesta Mary-Rose, nerveuse.

— Si, répondit Kitty en lui lançant un regard qui signifiait « dites-lui ».

Le portable de Kitty sonna alors qu’elle regagnait le jardin.

— Désolée de vous appeler si tard, mais je sais que vous n’êtes pas encore couchée, je viens d’avoir Eva au téléphone, hurla Gaby.

Kitty baissa le volume.

— Bonsoir, Gaby, pas de problème, ne vous inquiétez pas, tout se passe bien.

— Tant mieux, tant mieux, mais ce n’est pas pour ça que je vous appelle. C’est à propos du bouquin que vous m’avez donné. Mon patron l’a lu aujourd’hui.

— Ça a été rapide, constata Kitty en souriant. (Elle s’assit, attendant sa vengeance.) J’espère que je ne lui ai pas trop fait perdre son temps. C’était juste pour rendre service à un ami, vous savez.

— Eh bien, votre ami va être ravi parce que j’ai d’excellentes nouvelles. Mon patron adore. Les polars se vendent comme des petits pains en ce moment, et il voudrait entrer en contact avec votre ami.

 

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