Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Cecelia Ahern · Chapitre 13 sur 37

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Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Chapitre 13

 

Trois choses se produisirent ce dimanche-là, qui devint le pire jour de la vie de Kitty.

D’abord, alors que Kitty était rentrée chez elle, s’était douchée et profondément endormie, elle fut réveillée à 2 heures du matin par ce qui eut tout l’air d’être une attaque aérienne sur son appartement. Elle découvrit plus tard qu’un rouleau contenant cinq mille pétards avait été allumé et lancé devant sa porte, provoquant le pire vacarme que Kitty ait jamais entendu. Lorsqu’elle finit par sortir de sa cachette pour ouvrir la porte, le sol et les murs étaient noirs de suie et son propriétaire, Zhi Cheng Wong, contemplait les dégâts depuis l’escalier.

Il lui lança un regard meurtrier, et ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle se rendit compte qu’elle pouvait être tenue pour en partie responsable de ce qui venait de se produire.

— Je suis désolée, dit-elle, à demi cachée derrière sa porte, tout en tirant sur son tee-shirt par pudeur. Je suis vraiment désolée.

— Vous devez arrêter ça.

— Je suis désolée. Vous avez raison. Je suis désolée. Je vais le faire. Vous ne saurez même pas que ça a eu lieu. Je vais tout nettoyer et repeindre. Promis.

Il tourna les talons avant même qu’elle n’ait fini sa phrase et redescendit travailler. Kitty se demanda s’il lui arrivait de dormir.

Habillée de pied en cap et toujours tremblante, elle but trois tasses de tisane, assise à la table de sa cuisine, sursautant au moindre bruit. Il était 3 heures du matin, il faisait toujours nuit noire et elle était terrifiée. Elle appela Sally, dont le téléphone était éteint, puis Steve.

— Est-ce que je peux venir dormir chez toi ? demanda-t-elle, la voix toujours tremblante.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, aussitôt bien réveillé.

— Je vais bien, répondit-elle en essayant d’être forte. C’est encore une blague stupide. Des pétards. Devant ma porte. Le palier est saccagé et Zhi veut me tuer, mais ça va. C’est pas grave. En fait, je devrais probablement rester chez moi. Ce n’est pas comme s’ils allaient revenir, mais…

— Oh, merde, tu es blessée ?

— Non, ça va, franchement, ça va. Juste secouée.

— Tu devrais appeler la police.

— Non, je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Je ne peux pas, c’est tout.

— D’accord. Putain. D’accord. Il n’y a pas de lits disponibles ici. Tout le monde est là.

— Et le canapé ?

— Ils ne sont pas comme mes précédents colocataires, Kitty, ils seraient furieux s’ils te trouvaient dans le salon. Ils ont des putains de règles.

— Oh. Et le canapé dans ta chambre ?

— Non. Euh. Hum. Je peux pas.

— Stevie, c’est qui au téléphone ? demanda une voix ensommeillée.

— Oh, bien sûr, je suis désolée. Katja est là. Que je suis bête. Tout va bien, Steve, je suis désolée de t’avoir dérangé, je n’aurais pas dû appeler, je…

— Kitty, ferme-la une seconde et laisse-moi réfléchir, l’interrompit-il sèchement.

Elle se tut.

— Bon. Viens chez moi. Tu peux dormir dans ma chambre. On passera la nuit chez Katja.

Elle entendit Katja dire quelque chose, puis Steve éloigna le combiné et une conversation inaudible se déroula entre eux.

— Oui, on va faire ça, reprit Steve. Viens ici.

— Non, voyons, Steve. Je ne veux pas te foutre à la porte de chez toi.

— Tu as une meilleure idée ?

Non. Elle n’avait pas eu une seule idée depuis six mois : elle était à sec. Elle ne pouvait pas appeler Bob. Il serait suffisamment bouleversé par ce qui lui arrivait, il n’avait pas en plus besoin de la voir débarquer. Sally ne décrochait pas et Kitty ne voulait pas se pointer chez elle à 3 heures du matin alors que son mari et son fils de dix-huit mois dormaient. La famille de Kitty était à plusieurs heures de route, et elle n’était jamais rentrée chez ses parents en pleurant. Elle envisagea d’appeler Richie pour passer la nuit avec lui, mais renonça rapidement à l’idée. Steve était sa seule option.

— D’accord, murmura-t-elle.

Ce n’était pas comme ça qu’elle avait envisagé la rencontre : Kitty les yeux rouges, crevée, Katja épuisée d’avoir été réveillée en pleine nuit puis mise à la porte par la copine débile de son compagnon. Néanmoins elle eut encore assez d’énergie et de politesse pour dissimuler son exaspération et la gratifier d’un regard compatissant. Ils chuchotaient en bas des marches. Ce n’était pas vraiment une conversation, juste une passation de lit.

— Ça va ? demanda Steve.

— Oui. Je suis vraiment désolée de t’infliger ça.

— Ce n’est rien. Je ne sais pas à quelle heure je reviendrai demain…

— Je partirai tôt, ils ne sauront même pas que j’ai dormi là. Je suis vraiment navrée.

— Si tu vois Lisa et Dave, ne leur dis rien. Ça ne les regarde pas. Dis-leur que je leur parlerai plus tard.

— Je ne verrai personne, je serai partie avant qu’ils se lèvent. Je suis tellement désolée…

— Ça va, ça va, dit Steve en ouvrant la porte.

C’était bien différent de ses précédentes colocations, dans lesquelles aller et venir à 3 heures du matin et héberger des potes était la norme. Il grandissait, apparemment. Quel mauvais timing pour ses crises.

— J’ai été ravie de faire ta connaissance, dit Katja avec un sourire triste avant de refermer la porte derrière elle.

Kitty tira la langue à la porte close.

Ensuite arriva la deuxième chose regrettable. À 4 heures du matin, Kitty se retrouva dans le lit défait de Steve, même si quelqu’un avait de toute évidence fait l’effort de tirer les draps. Malgré la fenêtre ouverte, la pièce sentait le sexe. Kitty évita le lit et s’assit sur le canapé. Elle s’enroula dans une couverture, puis regarda le soleil se lever et écouta les oiseaux chanter. Elle dut s’endormir un moment puisqu’elle se réveilla avec un torticolis. Il était 7 heures du matin et elle était assoiffée. On était dimanche ; dehors tout était calme. Pas de circulation, pas de portières qui claquent, pas de facteur, pas de livraisons. La maison était aussi silencieuse que quatre heures plus tôt. Elle replia la couverture et la remit à l’endroit exact où elle l’avait trouvée, elle se rafraîchit dans la salle de bains attenante et descendit l’escalier sur la pointe des pieds. Elle gagna la cuisine sans un bruit et poussa la porte. Assise à la table se tenait une femme, Lisa, qui, s’attendant à voir débarquer Steve, marqua un temps d’arrêt.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle.

Un homme en survêtement dont le sweat était taché de sueur pivota en ôtant ses écouteurs. Dave.

— Euh… salut, dit Kitty en songeant qu’elle aurait mieux fait de partir sans passer par la cuisine.

— Vous êtes Kate, dit Dave. On l’a rencontrée à Noël, Lisa. C’est l’amie de Steve.

— Oh, répondit Lisa, qui avait l’air de ne pas s’en souvenir. Vous avez dormi là ?

— Euh… (Kitty avait peur de dire ce qu’il ne fallait pas puisque Steve lui avait ordonné de se taire et qu’il était très secret.) Steve m’a chargée de vous informer qu’il vous parlerait plus tard. Ça vous ennuie si je prends un verre d’eau ? Je m’en irai tout de suite après.

— Pas de problème, répondit Dave.

— Steve va bien ?

— Oui.

Kitty ouvrit les placards les uns après les autres. Elle ne voulait pas les embêter plus que nécessaire. Elle aurait mieux fait d’acheter une bouteille d’eau en partant.

— Il a dit qu’il s’expliquerait plus tard.

Tout ça avait l’air beaucoup plus mystérieux que ça ne l’était en réalité.

— Il est en haut ?

— Non.

Dave ouvrit le placard derrière elle et lui tendit un verre.

— Merci.

Elle se dirigea vers l’évier, gênée par leurs regards.

— Vous êtes certaine qu’il va bien ? Je l’ai entendu se coucher hier soir. Il a dû partir au beau milieu de la nuit.

— Il va bien.

— Vous savez de quoi il veut nous parler ?

Kitty était perplexe. Ils avaient tendance à faire une montagne de pas grand-chose. Elle ne savait pas si elle devait s’en tenir là ou s’expliquer. Elle décida de vider son verre et ils finirent par détourner les yeux. Dave beurra un toast et Lisa s’empara de son journal : Kitty faillit avoir une crise cardiaque en voyant la une, et ce fut la troisième chose horrible de la journée. Elle s’étouffa en buvant et se mit à tousser, à cracher et à se frapper la poitrine.

— Ça va ? demanda Dave.

Des larmes roulaient sur les joues de Kitty.

— J’ai avalé de travers, couina-t-elle avant de se remettre à tousser violemment.

Il la dévisagea. Il se demandait manifestement s’il devait lui venir en aide. Il choisit de ne pas le faire. La crise cessa et ses quintes de toux devinrent sporadiques.

— Je peux voir ça ? demanda-t-elle en tendant le doigt vers le tabloïd.

Lisa le referma et le lui tendit. Elle s’en empara et regarda sa propre photo : regard fixé vers l’objectif, maquillage et coiffure parfaites, éclairage professionnel. C’était la photo officielle pour la télé. En dessous était écrit : « Mon année en enfer, une interview exclusive de la star de Trente minutes, Katherine Logan pour Richard Daly du Sunday World. »

— Quoi ? s’écria-t-elle en ouvrant le journal pour lire l’article.

À l’intérieur, sur une double page, s’étalait une photo de Colin Maguire et de sa femme à la sortie du tribunal, une autre de Donal, Paul et Kitty quittant les lieux avec leur armada d’avocats, comme les Soprano, les grands méchants coupables. Mais le cliché qui prenait le plus de place était un portrait d’elle le visage froncé et tiré comme si elle était aveuglée par le soleil. Elle avait été photographiée les yeux à moitié fermés, comme si elle était sous méthadone, et ne ressemblait pas du tout à ce qu’elle espérait être et encore moins à ce qu’elle ressentait, elle qui était contrite, désolée et pleine de mépris envers elle-même. Ailleurs sur la page il y avait une autre photo de Kitty, à l’apparence douce et innocente, honnête et sérieuse. Cette fille ne savait rien. Cette fille ne savait rien non plus deux nuits plus tôt. Son vieil ami de fac l’avait piégée. Ses yeux voyaient les mots sans parvenir à les déchiffrer. Ses yeux sautaient sans cesse des sous-titres remplis d’adjectifs racoleurs comme « choquée » ou « ulcérée » à la photo du journaliste qui avait décroché le scoop et qui arborait son air de faux jeton, exactement tel qu’elle s’en souvenait, en plus de son corps nu répugnant de la veille. Richard Daly.

Colin Maguire et ses hordes de supporters étaient certainement derrière les attaques dont Katherine faisait l’objet. Katherine, que ses amis appellent Kitty, était victime d’une campagne de harcèlement, et avait été mise au placard par la chaîne de télévision pour laquelle elle travaillait au moment où elle avait le plus besoin de soutien.

Sous une jolie photo d’elle, les mots « Bouc émissaire ».

La rédaction d’Etcetera l’avait suspendue. Même si tout ça n’avait rien à voir avec lui, les annonceurs terrifiés, sous la pression de ceux qui soutenaient Colin Maguire, avaient retiré leur soutien face à un journalisme aussi bâclé, abandonnant le magazine en ces temps incertains.

Malgré tout, Logan insistait : elle travaillait sur « le projet le plus palpitant de sa vie », mais refusait d’en dévoiler davantage, laissant son entourage spéculer sur l’existence même de cette histoire.

En dessous de l’article, un sondage demandait aux gens s’ils pensaient que Kitty Logan méritait ce qui lui arrivait. Soixante-douze pour cent d’entre eux répondaient par l’affirmative, dix-huit pour cent par la négative et dix pour cent n’en avait rien à faire.

Kitty plissa les yeux et détailla le visage de Richie ; elle le trouvait laid. Elle ressentit une telle violence qu’elle en fut effrayée.

— Tu écris un livre, mon cul ! s’exclama-t-elle, avant de se souvenir qu’elle avait de la compagnie.

Elle leva les yeux. Le couple la dévisageait, vaguement dégoûté par ses paroles et sa présence. Elle balança le journal sur la table et quitta la maison.

— Eh, c’est elle, non ? entendit-elle Lisa demander avant de fermer la porte derrière elle.

C’est alors qu’une bonne chose se produisit, la première ce jour-là, l’unique – mais parfois il n’en faut pas plus.

Archie Hamilton lui téléphona.

 

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