Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)
Chapitre 21
Après son après-midi avec Mary-Rose, Kitty se rendit à la maison de retraite Sainte-Margaret pour y retrouver Birdie. Elle aimait passer du temps en sa compagnie et écouter ses histoires du temps jadis, elle aimait son élégance, sa gentillesse et son ouverture d’esprit. Kitty avait passé plus de temps avec elle qu’avec les autres de la liste, mais, en réécoutant ses enregistrements, elle se rendit compte qu’elle avait une question à lui poser. Il faisait encore jour et soleil même si, à 18 heures, une certaine fraîcheur était en train de s’installer. Bien des résidents étaient dehors, assis à l’ombre, et c’est là que Kitty trouva Birdie, soigneusement vêtue comme à son habitude, les pieds posés sur une chaise de jardin, le visage tourné vers le soleil, les yeux clos.
— Comment va la reine du jour ? dit Kitty doucement pour ne pas lui faire peur.
Birdie ouvrit les yeux en souriant.
— Bonjour, Kitty. Je suis ravie de vous voir. (Elle ôta les pieds de la chaise.) Ce n’est pas encore mon anniversaire. Non pas que j’aie l’intention de le célébrer. Quatre-vingt-cinq ans, vous imaginez un peu ?
Elle secoua la tête, blasée.
— Vous ne faites pas un jour de plus que quatre-vingts ans, constata Kitty, ce qui fit rire Birdie. Vous allez bien fêter ça quelque part, pas vrai ?
Kitty voulait avoir le fin mot de l’histoire. Elle y pensait depuis plusieurs jours : où diable une femme de cet âge allait-elle passer son anniversaire si ce n’était pas avec sa famille et si elle avait décidé de ne rien dire à personne ?
— Eh bien, non, je ne compte pas le fêter. (La vieille dame ôta une poussière invisible de sa jupe.) N’est-ce pas un jour épatant ?
Kitty sourit. Elle aimait les défis.
— Votre anniversaire est jeudi, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Et vous passerez la journée ailleurs ?
— Absolument. Je serai absente, mais nous pouvons nous voir samedi ou dimanche, si cela vous convient. Voire jeudi matin, mais j’ai peur de vous ennuyer avec toutes mes histoires.
Kitty sourit.
— Birdie, je peux vous demander où vous allez ?
— Oh, ça n’a pas d’importance, Kitty, c’est juste…
— Birdie…, l’avertit Kitty, et Birdie finit par sourire.
— Vous ne supportez pas les refus, pas vrai ?
— Jamais.
— Bon, très bien. Je n’ai pas été tout à fait honnête avec vous, Kitty, et je m’en excuse.
Cette dernière tendit l’oreille, excitée.
— Oui ?
— Mais seulement parce que c’est un détail idiot qui n’a aucun intérêt pour votre article.
— Laissez-moi en juger.
La vieille dame soupira.
— Je vous ai raconté qu’enfant j’ai été très malade.
— Vous avez eu la tuberculose.
— C’était une maladie fatale à l’époque, comme une condamnation à mort. Quatre mille personnes en mouraient chaque année. (Elle secoua la tête.) C’était une maladie infamante. J’avais quatorze ans et j’ai été envoyée dans un sanatorium juste en dehors de la ville, où je suis restée six mois avant que mon père, Dieu bénisse son âme, décide de m’en faire sortir pour m’emmener en Suisse. Les médecins pensaient que l’air frais me ferait du bien. Après l’été, on a proposé à mon père le poste de directeur d’école, et on est rentrés, mais à cause de ma santé, je ne pouvais pas faire grand-chose. Les gens mouraient comme des mouches dans les sanatoriums. Mais, à cause de ma maladie, mon père me traitait comme si j’étais en sucre. Il avait des plans pour moi, il était très autoritaire – il contrôlait mes fréquentations et même mes amours, ajouta-t-elle tristement. Même quand j’ai commencé à aller mieux, il n’a pas changé. J’étais sa petite fille malade, sa dernière, et il ne voulait pas, il ne pouvait pas, je suppose, me laisser partir.
Elle garda le silence.
— C’est tellement bête, Kitty.
— Non. Racontez-moi. S’il vous plaît.
— Je suppose que je m’étais habituée à être traitée comme si je pouvais me briser à tout moment. Ne pas courir trop vite, ne pas sauter trop haut, ne pas rire trop fort, ne rien faire de trop, rester mesurée… Je n’ai jamais aimé ça. Toute la ville savait que la fille du directeur était malade, et la plupart pensaient que la tuberculose récidiverait. J’étais frêle, fragile, pas comme les autres. Je pouvais mourir à tout moment, et il y avait des chances pour que je n’atteigne jamais dix-huit ans. Lorsque je suis partie, j’ai brisé le cœur de mon père, mais j’avais besoin d’avoir mon propre espace et ma propre identité. J’ai oublié tous ces sentiments au fil des années. Je me suis mariée, j’ai eu des enfants, je les ai élevés et je me suis occupée des autres pour changer. Mais je vois que je n’ai fait que ça. Comme si ça avait été ma façon de protester contre mon adolescence. Je suis devenue nourrice et je me suis occupée des enfants des autres, parce que je ne voulais plus qu’on s’occupe de moi. Mais depuis que je suis ici, tout est remonté. Le sentiment de… (Elle réfléchit et fit une petite grimace.)… d’être bichonnée en permanence. Je me sens impuissante. Mes enfants, que pourtant j’aime, m’ont déjà rayée de leur vie. Je suis vieille, je sais bien, mais j’ai encore de la réserve. Je suis encore… vivante ! (Elle gloussa.) Oh, si le village me voyait à présent.
Elle lança un regard malicieux à Kitty.
— Le jour de mes dix-huit ans, j’ai fait un pari. J’ai utilisé l’argent que mon père m’avait donné le jour où j’ai quitté le village pour toujours et j’ai parié.
— Vous avez parié quoi ?
— Que j’atteindrais l’âge de quatre-vingt-cinq ans.
Kitty écarquilla les yeux.
— On peut parier ce genre de chose ?
— Josie O’Hara, l’homme le plus cruel de la ville, avait des bookmakers dans sa famille depuis toujours. Il pensait que j’allais mourir comme les autres et il a accepté le pari.
— Combien avez-vous misé ?
— Cent livres. À l’époque, c’était une somme énorme. Et le bookmaker était tellement sûr que je perdrais qu’il m’a proposé de miser à cent contre un.
— Ça veut donc dire qu’à la grande consternation du bookmaker vous allez récolter…
Kitty se mit à calculer.
— Dix mille livres, gloussa Birdie.
— Birdie ! s’exclama Kitty. C’est phénoménal ! Dix mille !
— Oui. Mais ce n’est pas seulement une question d’argent, expliqua la vieille dame en retrouvant son sérieux. Même si aucun de ces vieux bonhommes n’est encore en vie. Il faut juste que j’y revienne moi-même.
— Vous avez quelque chose à finir, conclut Kitty qui trouvait cette histoire géniale.
— Oui, je suppose, répondit Birdie après réflexion.
— Bon, voilà le plan, intervint Molly, en se penchant vers elles avec des airs de conspiratrice. Maintenant que vous êtes au courant, vous pouvez nous donner un coup de main.
— Oh, ne mêlez pas la pauvre Kitty à tout ça.
— Vous plaisantez ? Je ne raterais ça pour rien au monde !
— Vraiment ?
— C’est l’histoire la plus excitante que j’aie entendue de la journée. Enfin, à part celle de l’homme qui entend les prières des autres et celle de la femme qu’on demande en mariage toutes les semaines.
— Quoi ? demanda Molly.
— Rien.
— Alors voilà. Le bus ne sera pas utilisé à partir de jeudi matin, une fois que les Oldtown Pistols seront rentrés de la demi-finale contre les Balbriggan Eagles et jusqu’à vendredi soir, quand les Pink Ladies iront bridger. Ça nous laisse donc une fenêtre d’action. Je propose qu’on prenne le bus à 10 heures, qu’on aille à Cork, où on passera la nuit, on récolte l’argent et on rentre vendredi.
— Une minute, fit Kitty. On prend le bus de la maison de retraite ?
— À moins que vous n’ayez une voiture ou une idée, je ne vois pas d’autre solution.
— Vous avez le droit de prendre cet autobus ?
— Il est strictement réservé aux activités des résidents.
— Donc, vous n’êtes pas autorisée à le prendre.
— Non.
— Donc, vous envisagez de voler le bus.
— J’envisage de l’emprunter.
— Birdie, fit Kitty, surprise, vous étiez au courant ?
— Elle va récupérer dix mille balles – elle se fiche du moyen de transport ! Je me ferai taper sur les doigts quand ils le découvriront mais je m’en fiche. Et puis Bernadette n’en saura rien. On aura fait l’aller-retour avant même qu’elle ne remarque notre absence.
Kitty réfléchit : ça avait l’air innocent dit comme ça, mais elle n’avait pas besoin d’ajouter le vol de voiture à son casier.
— Et vous, Molly ? On ne va pas remarquer votre absence ?
— Je ne travaille pas ces deux jours-là. Je reprends vendredi soir. Et, avant que vous ne posiez la question, pour la vieille mégère, Birdie va passer la nuit chez ses enfants pour son anniversaire.
— Vous avez pensé à tout.
Molly et Birdie gloussèrent.
— Alors ? demanda Molly. Vous venez ?
— Je viens.
Les trois femmes posèrent leurs mains l’une sur l’autre au centre de la table.
Sur le chemin du retour, Kitty sortit son carnet.
Nom numéro six : Bridget Murphy
Titre de l’histoire : Le magot de Birdie
Après cette longue journée passée à travailler sur son article, Kitty avait enfin l’impression d’aller quelque part. Elle avait gratté la surface et eu un aperçu des gens qui se cachaient dessous, cette partie secrète que tout le monde dissimule sous un masque, sous la politesse, sous l’insécurité. Elle avait l’impression d’atteindre la partie croustillante. Pourtant, elle n’avait contacté que six des cent personnes de la liste, à moins d’une semaine de la deadline, et n’avait toujours pas trouvé de lien entre les noms. Est-ce que le point commun était les secrets, comme pour Archie et Birdie ? Si c’était le cas, il fallait qu’elle creuse davantage auprès des autres.
Elle appela Pete pour la deuxième fois de la journée.
— T’as intérêt à avoir quelque chose pour moi, Lois Lane.
Elle se mit à rire.
— Je ne suis pas prête à te révéler quoi que ce soit. Je t’ai dit, pas avant vendredi. J’ai oublié de te demander le calibrage de l’article.
Un silence.
— Kitty, étant donné que tu devrais avoir terminé et en être à la relecture pour me rendre un article parfait, je suis étonné par ta question.
— Le méchant Pete est de retour ?
Elle se déplaça vers l’arrière du bus pour plus d’intimité.
— Le méchant Pete…, répéta-t-il en riant. C’est moi, ça ?
— Tu peux être très chiant, oui.
— Je n’ai aucune envie d’être très chiant, répondit-il, et elle put presque sentir son souffle sur sa joue, comme dans une de ces conversations où chaque pause, chaque mot et chaque soupir ont un sens. Pas avec toi, en tout cas.
Elle sourit puis jeta un regard autour d’elle pour vérifier que personne n’avait surpris son sourire débile.
— Tu as écrit combien de mots ? demanda-t-il plus doucement.
— Tu ne peux pas répondre à une question par une question, Pete. J’ai demandé en premier.
— D’accord.
On aurait dit au son de sa voix qu’il était en train de s’étirer et elle imagina ses épaules musclées puis ses mains en train de la caresser. Elle fut la première surprise par ce fantasme : c’était Pete, le méchant Pete, Pete le rédac’ chef, celui qui lui avait filé des cauchemars plus souvent qu’à son tour et pas des fantasmes sexuels dans un bus. C’était quoi ce délire ?
— C’est l’article principal, donc tu as cinq mille mots. Je peux réduire à quatre mille si tu n’y arrives pas. Tu pourras l’illustrer avec des bonhommes bâtons pour remplir les blancs ou un truc du genre.
— Ça ne me pose aucun problème – enfin, si, mais dans l’autre sens. J’ai trop de matériau. Raconter les vies de cent personnes en cinq mille mots, c’est impossible.
— Kitty…
Son ton était alarmant.
— Je sais, je sais, écoute-moi.
— Non, j’ai compris. C’est ton bébé, tu vas jusqu’au bout. Si c’était l’idée de Constance, elle aurait trouvé un moyen de rédiger ça. Tu la connaissais mieux que quiconque, tu es une journaliste très talentueuse, Kitty, je suis certain que tu vas trouver un moyen.
Kitty sourit en entendant ses compliments : ils avaient été plutôt rares ces derniers mois.
— Merci.
— Je le pense vraiment, mais je ne veux plus jamais avoir à te le répéter.
— Je sais, tu as dû souffrir en le disant.
— Tu crois que je te déteste. (Il y avait un sourire dans sa voix. Il parla plus bas afin que personne ne l’entende.) Qu’est-ce que je peux faire pour te prouver le contraire ?
Elle s’entendit répondre :
— Mmm.
Ils éclatèrent de rire.
— Tu fais quoi ce soir ? demanda-t-il.
— Oh, crois-moi, tu ne veux pas savoir, répondit-elle en songeant au fumier qui l’attendait dans l’escalier, à Zhi et à l’interminable nuit de nettoyage.
— Tu es occupée, donc.
— Pourquoi ?
Elle se redressa, le cœur battant. Elle aurait voulu faire machine arrière et dire qu’en fait elle n’avait rien de prévu. À quoi avait-elle pensé ? Sa réponse avait été délibérément suggestive, le conduisant à lui faire une proposition, et voilà qu’elle avait été trop absorbée par ses problèmes de fumier pour s’en rendre compte.
— Oh, comme ça. (Pete s’éclaircit la voix.) Je travaille tard pour boucler tout ça. Je reste ici tous les soirs jusqu’à 22 ou 23 heures : si tu as besoin d’aide, ou si tu veux qu’on discute, n’hésite pas à passer.
— Merci, Pete.
— Sinon, et je remets mon chapeau de rédac’ chef là, tu sais que la deadline c’est vendredi. On a une réunion ce jour-là et je veux que tu y assistes pour présenter ton article. Je n’accepterai aucune excuse.
Kitty descendit du bus un peu plus légère. Lorsqu’elle atteignit son appartement, elle s’attendait à être accueillie par l’odeur du fumier, mais tout avait été nettoyé. Ça sentait la térébenthine, ce qui était nettement mieux. Elle poussa la porte du pressing, radieuse.
— Merci beaucoup, Zhi. Je ne sais pas comment vous remercier d’avoir nettoyé. J’ai l’intention de…
— Ma femme. Elle fait, aboya-t-il, et une femme à l’air menaçant se redressa de sur sa presse pour lui lancer un regard noir.
— Ah. Madame Wong, merci beaucoup.
Elle grogna.
— Nous pas faire ça pour vous. Nettoyage pour locataire. On montre appartement. Nouvelle fille arrive dans deux semaines.
— Vous avez fait visiter mon appartement ?
— Mon appartement. Oui.
— Mais vous n’avez pas le droit sans ma permission, Zhi. Vous ne pouvez pas laisser quelqu’un entrer chez moi sans me le dire. C’est… c’est… contre les règles de notre contrat.
Il lui lança un regard blasé.
— Écrivez ça dans votre journal.
Elle était désespérée, mais il n’en avait cure. Elle s’éloigna lentement du comptoir. Juste au moment où elle refermait la porte de la boutique, elle entendit Zhi crier :
— Deux semaines. Dehors.
Kitty s’assit à la table de sa cuisine, les noms des six sujets étalés devant elle. Chacun était écrit sur un bristol, avec dessous son histoire. Elle les disposa avec soin et les étudia longuement, une par une, en espérant qu’un lien surgirait dans son esprit. Elle tambourina sur la table en contemplant les quatre-vingt-quatorze autres noms : elle en avait contacté beaucoup, mais n’avait pas eu le temps de les rencontrer, pour les autres, ils vivaient tellement loin de Dublin qu’elle ne leur avait pas accordé plus d’une pensée. Son estomac gronda. Elle n’avait rien mangé depuis le thé avec Mary-Rose, mais son frigo était vide, elle n’avait pas le temps d’aller faire des courses et aucune envie de se laisser distraire. Elle était perdue dans les histoires des hommes et des femmes qui envahissaient son esprit : Archie, Eva, Birdie, Mary-Rose, Ambrose et Jedrek. Leurs inquiétudes et leurs problèmes étaient les siens, leurs joies ses joies, tout comme leurs succès et leurs échecs.
Mais – et c’était un grand mais – elle avait beau regarder leurs noms et être intriguée par leurs histoires individuelles, ils ne formaient pas et ne pouvaient pas former une seule histoire pour l’hommage à Constance, une histoire qui lierait étroitement leurs vies ensemble et les unirait sous une glorieuse bannière. Kitty posa le front sur la surface fraîche de la table en gémissant. Pete lui avait donné jusqu’au vendredi et il ne plaisantait pas. Il avait supporté sa procrastination suffisamment longtemps. Il avait réussi elle ne savait comment à calmer les annonceurs paniqués, lui avait permis de continuer à écrire pour le magazine, et elle lui en serait éternellement reconnaissante. Il s’était battu pour elle, et il était temps qu’elle lui renvoie l’ascenseur en tenant sa promesse, mais elle avait été tellement occupée par cette liste qu’elle n’avait pas eu le temps de regarder la vérité en face. Et la vérité, c’était qu’elle était dans la panade. Il était temps de l’admettre, non pas uniquement pour elle-même, mais devant quelqu’un de plus important.
Kitty frappa à la porte de Bob. C’était le seul à qui elle pouvait parler avec honnêteté de l’histoire de Constance, et elle espérait que, comme il la connaissait très bien, il pourrait l’aider d’une manière ou d’une autre.
Bob ouvrit la porte, un sourire fatigué aux lèvres.
— Je t’attendais.
— Ah bon ?
— Je pensais que tu viendrais plus tôt. Beaucoup plus tôt. Pas grave. Entre.
Il ouvrit la porte en grand et disparut dans le couloir.
Il avait l’air de bonne humeur, mais épuisé. Il marchait avec une lassitude que Kitty ressentait aussi, née d’une tristesse constante, d’un vide dans leurs cœurs. Leurs cœurs savaient qu’il manquait quelque chose et qu’ils devaient travailler plus dur pour compenser.
Le salon était toujours aussi encombré. La mort de Constance n’y avait rien changé, au contraire. Teresa n’avait pas cherché à changer le système de rangement de Bob et de Constance, même si Kitty était certaine que Bob se serait battu bec et ongles si elle avait essayé d’introduire une façon de vivre plus banale et convenue. Dans ce désordre se cachait un ordre que personne ne pouvait déchiffrer. Impossible de s’asseoir à la table de la cuisine. Elle disparaissait sous les papiers et les objets divers qui se déversaient jusque sur les six chaises placées tout autour.
— Un café ? proposa Bob.
— Je veux bien, merci.
Kitty savait qu’elle avait besoin de dormir, mais ce n’étaient pas une tasse ou deux qui allaient changer quoi que ce soit. Elle ne dormait plus depuis des semaines et elle craignait fort que les choses ne s’arrangent pas vraiment d’un coup. De plus, elle avait besoin d’être alerte pour la discussion qui allait suivre. Il fallait qu’elle dissipe le brouillard qui avait envahi son esprit : il lui semblait avoir examiné toutes les avenues possibles de cette histoire et fouillé toutes les maisons trouvées le long du chemin comme s’il s’agissait d’une chasse à l’homme. Elle devait considérer l’ensemble d’un œil neuf, rembobiner, repartir de zéro et, pour ce faire, elle avait besoin de l’aide de Bob. Ce qui l’avait empêchée de la demander plus tôt était le soutien galant qu’il lui avait accordé face à Pete et Cheryl. Elle devait à présent lui avouer qu’elle n’avait pas tenu sa promesse. Elle se décevait elle-même et elle allait décevoir Bob, mais, là, dans la maison de Constance, alors qu’elle sentait la présence de son amie comme si elle était dans la pièce à côté, l’idée de la trahir, elle, était plus terrifiante et douloureuse que tout le reste. Elle était censée incarner la voix de Constance maintenant que cette dernière était réduite au silence, et au lieu de ça elle bafouillait et bégayait, fredonnait et hésitait, bien moins éloquente que Constance ne continuait à l’être outre-tombe.
Un moment s’était écoulé pendant lequel Kitty avait étudié les objets qui encombraient toutes les surfaces. Elle se rendit soudain compte qu’elle ne sentait pas l’arôme du café ni n’entendait Bob fourrager dans la cuisine. Elle le trouva debout au milieu de la petite pièce, paralysé, les yeux rivés sur les placards sans les voir, plus perdu que jamais. Même si Bob avait dix ans de plus que Constance, ils avaient toujours donné l’impression d’avoir le même âge. Kitty n’avait jamais réussi à démêler si c’était Constance qui faisait plus que son âge ou Bob qui avait l’air plus juvénile ; quoi qu’il en soit, ils étaient parfaitement assortis, toujours pareils, toujours synchro, et on n’aurait jamais dit qu’ils avaient dix ans d’écart, sauf en de rares occasions où leurs avis divergeaient. C’était comme s’ils étaient arrivés sur la planète au même moment et s’étaient tenu compagnie depuis, accomplissant leur destin. Kitty avait du mal à imaginer la vie de Constance avant Bob et celle de Bob avant Constance. Était-il possible qu’il ait vécu dix ans avant qu’elle arrive sur Terre ? Kitty se demandait s’il avait senti quelque chose sans comprendre ce dont il s’agissait le jour où elle était née, le moment où la vie d’un garçon de dix ans qui grandissait à Dublin avait soudain pris tout son sens à cause de l’arrivée d’une petite âme à Paris.
En regardant son ami en cet instant, Kitty apercevait le Bob sans Constance, et on aurait dit un corps sans âme. Une petite flamme s’était éteinte.
— Bob, dit doucement Kitty en posant une main sur son épaule.
— Oui.
Il se redressa et revint à lui comme s’il se souvenait soudain qu’il avait une invitée.
— Je vais préparer le café. Assieds-toi et détends-toi, proposa-t-elle avec désinvolture, tout en l’écartant doucement.
Elle ouvrit le placard.
— Oui, oui, bien sûr, répondit-il, visiblement absorbé dans ses pensées.
Il s’assit sur le seul fauteuil qui n’était pas encombré de magazines et de journaux.
Dans les placards, Kitty découvrit des livres entassés comme dans une bibliothèque normale. Toutes les étagères en étaient remplies : pas une seule tasse, soucoupe ou assiette en vue, pas même de la nourriture. Elle fronça les sourcils et chercha la cafetière et les tasses, mais sans succès. Elle se mit à raisonner comme Bob et Constance et gagna le salon pour chercher les tasses dans les bibliothèques. Échec. Ni logique ni tasse, mais pléthore de livres. Elle abandonna momentanément sa recherche de tasses et s’attaqua à la cafetière. Elle ne la trouva pas, pas plus que du café, juste la théière qui avait longtemps servi de tirelire.
— Bob, dit-elle en réprimant un rire, où est-ce que tu ranges le café ?
— Oh, répondit-il soudain comme s’il ne s’était jamais posé la question. On le prend toujours dehors, mais Teresa en boit toute la journée. Il doit y en avoir quelque part.
Kitty regarda autour d’elle. Le calendrier de l’année était un Kamasutra illustré. Accroché sur le frigo avec un Post-it, il faisait l’éloge de la position du mois de mai : « l’équerre ». Kitty ouvrit le frigo, qui se révéla vide, à sa grande déception : elle espérait quelque chose d’excitant vu ce qu’il y avait sur sa porte.
— Elle apporte peut-être le sien…
Elle laissa son regard errer sur les étagères vides.
— On boit du vin le soir.
Bob parlait pour lui et le fauteuil vide qui lui faisait face.
C’était logique. Constance buvait une bouteille de vin rouge tous les soirs et Kitty trouva que c’était une bien meilleure idée que le café.
— Et où se cachent les bouteilles ? demanda Kitty avec un sourire affectueux à l’adresse de Bob.
Il sourit en retour et ses yeux se mirent à briller.
— Mme Main-Verte aimait les stocker dans l’appentis.
Kitty sortit dans le jardin, où il faisait encore jour, et traversa la pelouse. Elle déverrouilla l’appentis et pénétra à l’intérieur. Une odeur d’humidité et d’humus lui sauta à la gorge. Elle alluma l’ampoule nue qui se balançait dangereusement au bout d’un fil électrique au milieu du plafond et découvrit des rangées de bouteilles de vin rouge plantées dans des pots en terre cuite.
— Elle aimait les garder au chaud, expliqua Bob en surgissant derrière elle. Elle tenait absolument à ce qu’elles aient leur propre lit et ne soient jamais exposées à une température inférieure à dix degrés.
Kitty se mit à rire.
— C’est évident. Et ça, c’est quoi ?
Il y avait des dizaines d’autres pots dans lesquels des Post-it étaient empalés sur des bâtons.
— Ses idées.
Kitty fronça les sourcils.
— Je croyais que ses idées étaient dans le classeur à rideaux.
— Uniquement celles qu’elle avait développées. La plupart naissaient ici. Elle les appelait ses petites graines. Dès qu’une idée germait dans sa tête, elle l’écrivait sur un Post-it et la plaçait dans un de ces pots. De temps en temps, quand elle était à court d’idées, elle venait voir si l’une d’entre elles avait poussé.
Kitty lui lança un regard surpris.
— Pourquoi n’ai-je jamais entendu parler de ça ?
— Parce que sinon, ma chère, Constance aurait fini à l’asile.
— Elle était déjà à l’asile, Bob. Avec toi. (Ils sourirent tous les deux.) Il y a peut-être quelque chose à propos de cette histoire de « Noms » ici…
Elle longea les pots à Post-it en déchiffrant l’écriture hâtive de Constance, se sentant gagnée par un besoin terrible d’être avec elle, de la voir, de la toucher.
— Non, puisque tu as trouvé la liste dans le meuble. Ça a peut-être commencé avec un nom, ou cinq ou même aucun. Si c’était rangé, c’est que c’était devenu quelque chose. Ici, c’est la nursery.
— Ses bébés, fit Kitty en souriant, sans quitter des yeux les idées sporadiques et spontanées qui avaient toutes surgi un jour dans le cerveau de Constance.
Elle songea à ce que Bob venait de dire : l’idée n’aurait pas été rangée dans le meuble si elle n’avait pas été développée, et c’était tellement frustrant de ne rien savoir. Allez, Constance, pria Kitty en silence en jetant un dernier coup d’œil dans l’appentis, donne-moi un indice. Elle attendit un peu, mais l’appentis demeura silencieux.
Kitty attrapa une bouteille de vin, se ravisa, en prit une deuxième et suivit Bob dans la maison. Elle ôta la pile d’albums photo posée sur le fauteuil face à lui, un fauteuil français avec une fleur métallique. Elle imaginait Bob et Constance assis près du feu de cheminée, discutant de problèmes, de théories, d’histoires extravagantes et bizarres qu’ils voulaient couvrir, débattant, liés par leur amour pour tout ce qui était inhabituel et fantastique, et pour l’ordinaire et le supposé prosaïque.
— Comment tu vas, Bob ? finit par demander Kitty. Comment tu t’en sors ?
Il soupira. Un long soupir plus pesant que les mots.
— Ça fait deux semaines. Je frissonne en pensant que ça fait si longtemps. Le lendemain de l’enterrement, j’ai pensé en me levant : « Je ne vais pas y arriver. » Je ne vais pas survivre à cette journée. Et pourtant, si. Je ne sais pas comment. Et puis cette journée s’est terminée et la nuit est tombée et je me suis dit : « Je ne vais pas survivre à cette nuit. » Et pourtant si. Je ne sais pas comment. Et puis la nuit s’est achevée. Je me dis la même chose tous les matins et tous les soirs depuis quinze jours. Chaque seconde est une torture, comme si elle n’allait jamais passer, comme si rien n’allait jamais s’arranger, et pourtant, quand je regarde en arrière, je vois le temps qui s’est écoulé. Deux semaines. Et je survis. Et je pense toujours que j’en suis incapable.
Les yeux de Kitty se remplirent de larmes.
— Je m’attendais à ce que le monde s’arrête de tourner quand elle est morte. (Il prit la bouteille des mains de Kitty, l’ouvrit avec dextérité à l’aide d’un tire-bouchon posé sur la petite table près de lui, à côté des mots croisés de l’Irish Times, un stylo à bille et ses lunettes.) Mais ce n’est pas arrivé. Tout a continué comme avant, tout continue comme avant. Parfois, je vais me promener et je me rends compte que j’ai arrêté de marcher, mais que le reste du monde évolue autour de moi. Et je me dis : « Mais ils ne savent pas ? Ils ne savent pas la chose horrible qui est arrivée ? »
— Je comprends ce que tu ressens.
— Il y a les bons et les mauvais veufs. On entend sans arrêt parler des bons. Oh, là, là, ne sont-ils pas si merveilleux, si forts et si courageux pour faire je ne sais quoi si tôt. J’ai bien peur d’être un mauvais veuf, Kitty. Je ne veux rien faire du tout. Je n’ai envie d’aller nulle part. La plupart du temps, je n’ai même pas envie d’être en vie, mais on n’est pas censé dire ça, pas vrai ? On est censé dire des choses sages, profondes et surprenantes qui permettent de montrer au reste du monde à quel point on est courageux. Courageux, répéta-t-il, les yeux pleins de larmes. Mais je ne l’ai jamais été. Pourquoi le deviendrais-je brusquement ? Cela me dépasse. (Il ouvrit aussi rapidement la seconde bouteille que la première et la rendit à Kitty.) Je ne sais pas où sont les verres, fit-il en cognant légèrement sa bouteille contre la sienne. À… quelque chose.
— À notre Constance bien-aimée.
Kitty porta la bouteille à ses lèvres. Le vin rouge lui brûla la gorge mais déposa une tiédeur délicieuse dans sa bouche. Elle en but une deuxième gorgée.
— Notre Constance bien-aimée, répéta Bob en considérant sa bouteille, songeur.
— Et à cette nuit à laquelle nous allons survivre.
— Ah, je bois à ça, dit-il en levant sa bouteille. À cette nuit à laquelle nous allons survivre.
Ils restèrent assis dans un silence confortable. Kitty cherchait comme aborder le sujet, mais Bob la devança.
— J’ai comme l’impression que tu as eu des problèmes avec cette histoire.
— C’est un euphémisme, soupira Kitty avant de boire une gorgée de vin. Je suis désolée de l’avouer, Bob, mais je suis perdue. Totalement et complètement. Pete attend cet article pour vendredi, ou du moins le sujet de l’article, et à moins que je finisse par trouver quelque chose, je vais être obligée de monter lui dire qu’il n’y a pas d’histoire et que j’ai tout gâché. Encore une fois.
Des larmes de frustration et de culpabilité lui montèrent aux yeux.
— Ah. Je peux peut-être t’aider, offrit Bob, toujours aimable malgré ce qu’elle venait de lui révéler. J’ai bien peur de ne rien savoir de plus que toi sur ces noms, et après une semaine d’enquête, j’en sais même forcément moins, mais je connais Constance, aussi permets-moi de te donner une leçon de Constance. (Il regarda la lumière et ses yeux se mirent à briller tandis qu’il la ressuscitait dans son esprit.) Tu te souviens de ce meurtre affreux il y a quinze ans, sur Ailesbury Road, quand ce magnat multimillionnaire avait été soupçonné d’avoir poignardé sa femme avec un étrange outil de ménage ? (Kitty secoua la tête.) Tu es trop jeune pour t’en souvenir, mais l’affaire avait fait grand bruit. On ne l’a jamais arrêté, mais on a toujours pensé que c’était lui. Il a déménagé, vendu la maison, et on n’a plus jamais entendu parler de lui par la suite, mais Constance a analysé tout ce qui a été publié sur l’affaire. Quelque chose dans cette histoire résonnait en elle, l’excitait, et pas parce que c’était une histoire banale d’homme riche et cultivé accusé d’avoir tué sa femme. Constance, comme tous les journalistes, voulait désespérément obtenir une interview de la jeune bonne qui avait découvert le corps dans la chambre et prévenu la police. Elle était la star du procès qui avait acquitté le riche mari. C’était une jeune fille ravissante, une Philippine ou une Thaïlandaise – je ne me souviens pas. Constance n’a cessé d’aller sonner chez lui pour essayer de parler à cette jeune fille. Quand elle était occupée à autre chose, ce qui arrivait souvent, comme tu le sais, c’est moi qu’elle envoyait pour essayer de convaincre la bonne de nous parler. Je présumais, comme tout le monde, que c’était pour parler du meurtre, ce qu’elle avait vu, ce qu’elle avait trouvé, quel genre d’homme était son patron, quelle relation entretenaient les époux, quels soupçons elle portait, ce genre de choses… (Les yeux dans le vague, Bob se mit à rire en pensant à ce qui allait suivre.) Il se trouve que ce qui intéressait Constance, ce n’était pas le meurtre, mais l’instrument utilisé par le mari pour tuer sa femme. C’était un vieil outil – dont le nom m’échappe – qui avait été apporté en Irlande par la bonne et, comme elle écrivait un article sur les instruments de ménage, Constance voulait absolument interroger la bonne.
Kitty secoua la tête en souriant.
— Et elle finit par lui parler. Nous avons été les seuls à publier une interview de cette femme, et nous n’avons même pas évoqué le meurtre. Ce que je veux dire par là, ma chère, c’est que tu as l’impression que Constance te mène sur un chemin, mais en réalité tu dois en emprunter un tout à fait différent. Avec Constance, rien n’est jamais ce qu’il paraît. Oublie ce qui est logique, parce que sa logique est tout autre. Essaie de voir les choses à travers son regard à elle, de sentir à travers son cœur qui était énorme et compliqué et qui te conduira à son histoire.
Kitty but une autre gorgée de vin. Bob la dévisageait pendant qu’elle laissait son esprit digérer l’histoire qu’il venait de lui raconter. Puis elle la compara à celles des personnes qu’elle avait rencontrées.
C’est alors qu’elle comprit. Enfin.
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