Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)
Chapitre 14
Ils se retrouvèrent au Brick Alley de Temple Bar, le seul café d’Essex Street qui n’était pas un pub, ne diffusait pas une chaîne de sports et n’avait ni trèfle ni leprechaun sur son enseigne pour appâter le touriste. C’était un endroit tranquille avec des serveurs agréables, et quand Kitty pénétra dans le café, elle vit Archie assis tout seul au fond. C’était le premier client de la journée et il avait du coup réussi à se trouver une table. Plus tard, les clients seraient invités à s’asseoir à la grande table en bois commune. Il leva la tête quand elle entra, sembla légèrement amusé, puis baissa de nouveau les yeux sur son journal. Il avait l’air encore plus épuisé que lors de leur précédente rencontre, comme s’il n’avait pas dormi de la nuit, mais après deux nuits très courtes, Kitty redoutait d’imaginer à quoi elle ressemblait. Après avoir tenté en vain de joindre Richie seize fois, elle avait sauté sur son téléphone dès qu’il avait sonné et avait eu la chance que ce soit Archie.
Elle se jucha à côté de lui sur un tabouret face à un comptoir en bois fixé le long du mur. Au-dessus de lui était accroché un tableau noir avec le menu du jour, et encore au-dessus un panneau proclamait : « Chaque table a une histoire à raconter. » En tout cas, il y en avait une à la leur. Elle espérait juste qu’Archie ne se ferait pas prier pour déballer la sienne.
— Bonjour, le salua Kitty.
Archie était assis de travers, un coude sur la table, afin d’avoir une vue dégagée sur la salle. Peut-être qu’il ne voulait pas tourner le dos à la salle parce qu’il avait fait de la prison. Dans le cas de Kitty, c’était juste parce qu’elle était fouineuse.
— J’ai commandé un petit déjeuner, annonça-t-il, le nez dans son journal. Vous en voulez un ?
Elle voyait bien qu’il lisait le tabloïd qui contenait l’article sur elle. Il l’avait lu et c’était pour ça qu’il l’avait contactée. Comme il n’avait pas l’air du genre à se réjouir du malheur des autres, elle attendit qu’il lui révèle les raisons de son coup de fil.
— Non, merci. Je n’ai pas faim.
— Vous devriez manger, dit-il, toujours sans lever les yeux vers elle.
— Non.
Elle avait la nausée à cause de ce qu’elle avait lu : on lui avait menti, on l’avait humiliée, et le fait qu’elle ait couché avec Richie rendait la trahison plus amère encore. Elle se sentait sale, manipulée, elle avait l’impression qu’elle ne pourrait plus jamais faire confiance à personne, et la dernière chose au monde dont elle avait envie, c’était de manger.
— Vous devez garder vos forces. Ou ces connards auront votre peau.
Elle soupira.
— Trop tard.
Elle entendit sa voix trembler. Lui aussi. Il leva les yeux de son journal. Elle fut soulagée que sa commande arrive à cet instant précis, même si l’odeur qui s’éleva de l’assiette lui donna envie de vomir. Il avait commandé des tomates, des œufs, du bacon, des saucisses, des champignons, du boudin blanc et du boudin noir, et suffisamment de toasts pour refaire un toit. La serveuse posa l’assiette devant lui. Il abandonna enfin son journal et reporta son attention sur sa nourriture.
— Vous voulez passer commande ?
— Je ne veux rien manger, merci.
— Thé, café ?
— De l’eau plate, s’il vous plaît.
— Et une assiette de fruits, ajouta Archie en coupant sa saucisse. Elle prendra des fruits. Ça se digère bien.
— Merci, dit Kitty, touchée par sa prévenance. Je suppose que vous êtes un expert.
Il hocha la tête à la manière d’un cheval qui essaie de se débarrasser d’une mouche.
— De quoi vous vouliez me parler ?
Il ne répondit pas, se contentant d’enfourner d’énormes bouchées qui lui gonflaient les joues et qu’il mâchait à peine avant de les avaler. Puis il parla comme si elle n’avait pas posé la question.
— Vous le connaissiez ?
Elle sut aussitôt de qui il parlait.
— Un vieil ami de fac.
— Ah. Toujours la même rengaine.
— On vous a fait la même chose ?
— Toute la famille. Et mes amis. Ils savent comment piéger les gens. Des gens naïfs. Qui ne savent pas comment ils fonctionnent. Qui croient ce qu’ils lisent. Des gens normaux.
— Je ne suis pas normale.
— Vous êtes différente. Vous êtes des leurs. Du coup, vous n’avez rien vu venir.
— Je ne suis pas des leurs ! protesta-t-elle, dégoûtée. Je ne l’ai jamais été et je ne le serai jamais. J’ai seulement commis une erreur ; lui, il m’a délibérément piégée.
Elle était folle de rage. Elle brûlait d’envie de planter là Archie et de rejoindre Richie chez lui pour avoir une petite conversation entre quatre yeux, mais elle avait peur de ce qu’elle pourrait lui faire. Elle n’allait pas aggraver son cas avec une accusation pour coups et blessures.
— Vous êtes en colère, constata Archie.
Elle agitait le pied de haut en bas ; elle avait envie d’envoyer son poing dans un mur.
— Bien sûr que je suis en colère.
— C’est pour ça que je vous ai téléphoné.
— Vous aimez parler aux gens en colère ? demanda-t-elle sèchement.
Il sourit.
— Je voulais parler avec l’un d’eux qui ne serait jamais des leurs. Ce mec, votre vieux copain de fac, il m’a rendu service.
— Je suis bien contente qu’il ait fait le bonheur d’un de nous deux. Ça veut dire que vous me faites confiance maintenant ?
Il ne répondit pas et continua à manger. Un serveur apporta les fruits et la bouteille d’eau. Même si Kitty avait encore la nausée, elle se mit à picorer et commença à se sentir mieux.
La porte du café s’ouvrit et la troisième cliente de la matinée entra. Cette femme à l’allure de souris avait un visage menu encadré d’un carré châtain terne. Elle avait l’air douce, maigre et fragile, une rafale de vent aurait pu la renverser. Elle regarda autour d’elle avec espoir, comme si elle s’attendait à rencontrer quelqu’un, puis son visage se décomposa et elle s’installa à la grande table commune. Archie leva le nez de son petit déjeuner, l’examina et la regarda traverser la salle pour aller s’asseoir. À partir de là, il ne la quitta plus des yeux.
— Vous la connaissez ? demanda Kitty.
— Non, répliqua-t-il sèchement en se concentrant sur son thé. Qu’est-ce que vous savez de moi ?
— Beaucoup plus que vendredi dernier.
— Je vous écoute.
— Il y a dix ans, votre fille de seize ans a disparu. La dernière fois qu’on l’a vue, c’est sur la bande d’une caméra de vidéosurveillance d’un magasin de vêtements du centre commercial de Donaghmede. La police a lancé un avis de recherche, votre famille et vous avez commencé les recherches et une grande campagne a été lancée pour la retrouver. Un mois plus tard, son corps a été découvert dans un champ. Elle avait été étranglée. Quatre ans après, vous avez agressé et roué de coups un jeune homme de vingt ans que l’on pensait être son petit ami à l’époque. Vous avez été condamné à quatre ans de prison.
Il y eut un silence.
Il mâchonna la couenne de son bacon et recracha les restes.
— C’était il y a onze ans, une semaine avant son seizième anniversaire. (Il marqua une pause le temps de se ressaisir et, quand il reprit la parole, sa voix était égale.) La dernière personne à l’avoir vue est un témoin dans le parking du centre commercial de Donaghmede qui certifie avoir dit à ce garçon, Brian « Bingo » O’Connell, de la laisser tranquille. Ce n’était pas son petit ami, mais un ami de son petit ami. Il nourrissait une véritable fascination pour elle et il la suivait partout. J’ai raconté ça à la police le jour de sa disparition. Je le leur ai dit un nombre incalculable de fois, mais ils m’ont répondu qu’ils n’avaient rien contre lui. Si son corps n’avait pas été retrouvé par hasard par un fermier, ils n’auraient jamais rien trouvé. Ils n’ont pas cessé de frapper aux mauvaises portes.
— La vôtre, devina Kitty.
— Ils étaient sans arrêt sur mon dos. La seule personne sur laquelle ils ont vraiment enquêté, c’est moi, et c’était moi qui avais la seule info sur le dernier endroit où on l’avait vue.
— C’est peut-être pour ça.
— Mon pote Brick, c’est lui qui l’a vue dans le parking. Ils étaient tellement obsédés par l’idée de me coffrer qu’ils n’ont pas cru un mot de ce que je leur ai raconté.
— Ce n’est pas comme ça qu’ils font d’habitude ? La famille d’abord ?
— Non, pas comme ça. Brick n’était pas un témoin fiable. Il avait eu des ennuis.
Kitty supposa qu’on ne décroche pas le surnom de « Brick » sans raison.
Ils gardèrent le silence. Archie observa de nouveau la femme. Elle enroulait un mouchoir en papier autour de son doigt, le serrant jusqu’à ce que la peau boursoufle, puis elle le desserrait et recommençait. Le café se remplissait et le cuisinier était très occupé à préparer les petits déjeuners. La nourriture grésillait et l’odeur de friture emplissait la salle. L’estomac de Kitty faisait des siennes. Elle attrapa un grain de raisin.
— Pourquoi ont-ils arrêté d’enquêter sur vous ?
— Ils ont trouvé le corps.
Il garda le silence.
— Elle a été violée, vous savez, dit-il tout à trac.
Kitty eut du mal à avaler son grain de raisin.
— Non, je ne le savais pas.
— J’ai voulu que ça ne soit pas rendu public. Par respect pour sa dignité. Son corps était trop décomposé, ils n’ont pas trouvé assez de preuves.
— Et vous êtes certain que c’était ce type ? Brian O’Connell ?
— Bingo, répondit-il avec assurance. Aussi sûr que je suis en vie et que je respire. Il m’arrivait de le croiser et il avait ce regard… Le regard de celui qui sait qu’il s’en est tiré et qui n’en revient pas de sa bonne fortune.
Kitty secoua la tête.
— Je ne vous blâme pas pour ce que vous lui avez fait.
— Si c’était à refaire, je n’hésiterais pas, répondit Archie. Le seul truc positif dans tout ça, c’est que je ne l’ai pas tué. Je peux donc recommencer si l’envie m’en prend.
— Vous ne le feriez pas.
Il laissa tomber les fanfaronnades.
— Je suis allé assez loin pour voir la peur dans ses yeux et ça m’a suffi. Je n’oublierai jamais ce regard. Il est gravé là à jamais, dit-il en se tapotant la tempe. Je l’ai fait pour Rebecca.
Kitty songea à la tranquille vie de père de famille qu’il avait menée jusque-là, une vie déchirée par la tragédie dont il avait subi les conséquences deux fois.
— Vous ne vivez plus avec votre femme ?
Il secoua la tête.
— Elle a déménagé à Manchester. Elle vit avec un homme bon. Elle a trouvé une façon de continuer à vivre. Elle le mérite. Ce n’est pas bien de vivre avec autant de colère. C’est mauvais pour la santé. Ça détruit tout. Ça a détruit notre mariage, mes amitiés. Inutile de dire qu’on n’a pas voulu me reprendre à mon ancien job. Avoir un casier ne fait pas de vous un candidat idéal pour trouver du boulot.
J’en sais quelque chose, songea Kitty.
— Donc vous travaillez au fish and chips.
— Et je suis videur dans une boîte au coin de la rue. C’est pour ça que je viens prendre mon petit déjeuner ici tous les matins. (Il jeta de nouveau un coup d’œil à la femme.) Il faut bien joindre les deux bouts. Je travaille le plus possible. J’essaie de reconstruire ma vie.
— Vous auriez un job à me proposer ? demanda Kitty.
Il lui adressa un regard amusé.
— Non. Vous ne cherchez pas du travail. Vous en avez déjà.
— Je n’en suis pas si sûre.
Elle songea à Pete et à la merde qui allait lui tomber dessus après l’article de Richie.
— Vous avez intérêt à être sûre, dit-il en se levant. Parce que vous avez une histoire à écrire. La mienne.
Sur ce, il quitta le restaurant, le journal roulé sous le bras, laissant Kitty réfléchir à ses propos et payer l’addition.
Archie laissa Kitty Logan au café et suivit la femme qui était assise à l’intérieur. Comme tous les matins, elle avait pris un thé et un scone aux raisins avec du beurre et de la confiture, était restée vingt minutes puis était partie. Elle était réglée comme une horloge ; elle était là tous les matins depuis neuf mois qu’Archie venait là prendre son petit déjeuner. Elle ne faisait jamais attention à lui alors qu’ils étaient toujours les deux premiers clients. Elle entrait en cherchant des yeux quelqu’un d’autre, ne voyait personne, s’asseyait, attendait le fantôme d’un autre et partait. Au début, il ne venait que les week-ends après ses nuits au club, mais il avait commencé à venir aussi en semaine pour vérifier qu’elle était là. Elle l’était. Elle entrait à 8 heures pile, toujours la même expression sur le visage.
Il la suivit le long de Wellington Quay, de l’autre côté du Halfpenny bridge jusqu’à Bachelor’s Walk et la regarda entrer dans l’église du Saint-Sacrement. Il envisagea de la suivre puis changea d’avis, non parce que c’était déplacé, mais parce qu’il ne pouvait se résoudre à entrer là. Pas dans une église. Pas avec tout ce qu’il était.
Il tourna les talons et rentra chez lui.
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