Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Cecelia Ahern · Chapitre 16 sur 37

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Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Chapitre 16

 

La porte de la rédaction était ouverte lorsque Kitty arriva, ce qui confirma son angoisse et son sentiment que tout était joué d’avance. Elle lui disait : « Allez, entre si tu l’oses, tu n’as plus le choix. » Les bureaux étaient déserts – on était dimanche – et Pete pouvait lui faire n’importe quoi : personne ne l’entendrait crier. Elle plaçait tous ses espoirs en Bob pour la secourir, mais l’article avait certainement dû lui faire péter un plomb à lui aussi, puisque Etcetera perdait des annonceurs et était confronté à des problèmes financiers. Voilà qui ne présageait rien de bon.

Lorsqu’elle pénétra dans le bureau de Constance, Pete était là, comme d’habitude, le téléphone vissé à l’oreille. Il portait sa tenue décontractée du week-end. Kitty n’y était pas habituée. Elle le trouva plus jeune et plus séduisant comme ça que dans sa panoplie habituelle, celle de l’égocentrique stressé qui patrouillait en costume dans les bureaux. Il leva les yeux en entendant Kitty approcher et son visage s’assombrit.

— Gary, je te rappelle. (Il raccrocha brusquement.) C’était Gary. Un avocat. J’ai passé la matinée au téléphone avec lui pour essayer de décider ce qu’on va faire.

— Comment ça, un avocat ?

— Tu as lu le journal ce matin ? demanda-t-il, sarcastique. Ah, mais j’oubliais, tu n’en avais pas besoin, tu savais déjà ce qu’il y avait dans l’article. Tu vois, il y a quelques lignes dedans sur les annonceurs d’Etcetera qui menacent de se retirer si tu n’es pas virée.

— Oui, mais…

— Et les annonceurs qui n’avaient jamais eu l’intention de se retirer sont en train de flipper et de se demander si eux aussi devraient retirer leurs billes, puisque payer pour avoir une pub dans ce magazine est mauvais pour leur image, acheva-t-il en criant.

Kitty écarquilla les yeux et sursauta. Elle ne l’avait jamais vu comme ça auparavant. Plaintif, stressé et de mauvaise humeur, oui, mais jamais comme ça.

— Tu crois que j’ai fait ça délibérément ? (Sa voix se brisa.) Bon sang, Pete, si j’avais voulu raconter ma version de l’histoire, je m’y serais mieux prise, non ? Je rentrais chez moi après avoir passé la journée à bosser sur mon article et je suis tombée sur un vieux pote de fac qui apparemment ne savait rien de ce qui s’était passé. On est allés prendre un verre, et en l’espace d’une nuit – oui, une nuit, Pete, parce que ça ne lui a pas suffi de m’utiliser pour son article, il m’a humiliée et traitée comme une pute – je lui ai raconté ce qui s’était passé, évidemment, puisque j’étais très contrariée. J’étais très stressée et j’avais décidé d’en parler à quelqu’un, quelqu’un de totalement extérieur, un homme qui a prétendu être en train d’écrire un roman, bon sang, et qui avait l’air d’avoir de la peine pour moi. Et ce matin, en me réveillant, j’ai découvert cette merde. Alors en plus d’être épuisée parce que j’ai dormi sur le canapé d’un copain, je me sens humiliée, mortifiée et affligée, d’accord ? Et vraiment désolée.

Elle ne se rendit compte qu’elle pleurait que lorsque Pete lui tendit un mouchoir. Elle sentit alors qu’elle avait les joues humides et le nez qui coulait.

— D’accord, dit-il gentiment. Dans ce cas, c’est une version totalement différente de l’histoire. Je suis désolé d’avoir imaginé autre chose.

Kitty se contenta d’acquiescer en s’essuyant les yeux.

— C’est vrai, cette histoire de dégradations de ton appartement et d’intimidations ?

— Cette nuit, c’étaient des pétards. Cinq mille apparemment. D’où le canapé chez un ami.

— Ça aurait pu être dangereux, commenta-t-il, l’air inquiet.

— Je n’ai rien.

— Tu as appelé la police ?

Elle secoua la tête.

— Pourquoi ?

Elle haussa les épaules, mais elle savait très bien pourquoi elle ne l’avait pas fait.

— Ce n’est pas facile, en ce moment, n’est-ce pas ?

Sa compassion lui fit de nouveau monter les larmes aux yeux.

— J’ai fait une connerie, Pete, une connerie terrible et pas du tout professionnelle, et j’ai ruiné la réputation d’un homme, probablement sa vie aussi, et je mérite d’être punie, mais – ses larmes redoublèrent, et elle avait du mal à articuler – j’en ai assez. Je veux juste écrire des articles sympas sur des gens bien, je veux recommencer à faire ce que j’aime et qui rend mon monde normal. Et je voudrais que les gens me croient de nouveau digne de confiance. Je veux que tu me regardes et que tu m’écoutes sans douter. Je doute suffisamment de moi comme ça, Pete.

Il la regardait, plein de compassion.

— Serait-il déplacé de te proposer de te serrer dans mes bras ?

— Serait-il déplacé d’accepter ?

Quand elle y repensa plus tard, elle songea que ce n’était pas très professionnel, mais parfois, quand des gens sont impliqués, les affaires doivent cesser d’être les affaires et l’humain primer sur le reste. Kitty devait néanmoins admettre une chose : ils avaient fait durer cette étreinte un petit peu trop longtemps.

Les rideaux de Bob étaient toujours tirés quand elle quitta le bureau. Elle songea à sonner pour lui donner sa version des faits, mais elle y renonça. Ses insomnies lui avaient prouvé une chose : il avait besoin de dormir.

— Je le lui raconterai, entendit-elle Pete dire dans son dos tout en fermant la porte.

— Merci.

Il regarda autour de lui.

— Pas de vélo aujourd’hui ?

— On me l’a volé.

Il lui adressa un sourire incrédule.

— Bon sang, Kitty. Les mêmes gens ?

— Non, non, rien à voir. Je suis une femme populaire, tout le monde me veut du bien.

— Je vois ça, dit-il en secouant la tête.

Il la dévisageait comme s’il ne la connaissait pas et que c’était la première fois qu’il la voyait. Comme s’il découvrait qu’elle était intéressante. Et, à sa grande surprise, cela plaisait à Kitty. Elle appréciait son regard. Il descendit les marches et ils se mirent à marcher côte à côte.

— Je te dépose ?

— Non, merci, je vais marcher.

— Jusqu’à Fairview ?

— Non, je vais juste en ville.

Ils atteignirent sa voiture. Il ouvrit la portière du côté passager et tendit le bras comme un gentleman démodé.

Kitty se mit à rire.

— J’avais oublié qu’on ne pouvait rien te refuser.

Elle trouva étrangement intime d’être assise dans sa voiture.

— Je te conduis où ?

— BusÁras, s’il te plaît.

C’était la gare routière. Des autocars partaient de là pour tout le pays.

— Tu comptes fuir ?

— Ce n’est pas une mauvaise idée. Non, je pars juste pour la journée. Je dois rencontrer une autre personne sur la liste de Constance, une femme qui vit à Straffan. Elle s’appelle Ambrose Nolan et elle dirige un musée des papillons et un parc naturel.

— Un musée des papillons ? Je n’en ai jamais entendu parler.

— Ça sera intéressant à lire.

— Quel est le lien entre cette femme et les autres que tu as rencontrés ?

— Je pensais que j’avais jusqu’à vendredi pour te le dire, répondit-elle sur un ton faussement moqueur.

— On envoie ça en impression dans une semaine, répliqua-t-il. J’espérais connaître le sujet de l’article d’ici là.

Moi aussi, songea Kitty.

— Tu sais, Oísin O’Ceallaigh et Olivia Wallace ont accepté d’écrire leurs histoires pour l’hommage à Constance.

— C’est vrai ? s’étonna Kitty. Je n’arrive pas à croire que tu aies réussi à les convaincre. Ils ont demandé beaucoup d’argent ?

— Ils le font gratuitement. Par amitié pour Constance.

Kitty hocha la tête. Constance avait énormément de respect pour les écrivains : elle était heureuse de voir qu’ils le lui rendaient bien.

— C’est vraiment un gros scoop d’avoir obtenu ces histoires, Kitty, dit Pete. Personne n’a vu ou entendu Oísin depuis dix ans. Olivia n’a rien écrit depuis cinq ans et a refusé tous les contrats imaginables.

— Je sais, je suis d’accord.

Kitty se demandait pourquoi il éprouvait le besoin d’en souligner l’importance. Il s’agissait de célébrités de la scène littéraire : c’était évidemment énorme pour Etcetera d’avoir l’opportunité de publier leurs histoires inédites.

— Ils font ça uniquement en hommage à Constance et ils tiennent à ce que leurs histoires soient publiées avec sa dernière histoire. Tu comprends ?

Kitty déglutit et acquiesça.

— Alors, il faut continuer à réfléchir, Lois Lane, conclut-il, espiègle.

— Aucune pression, je vois, dit-elle en souriant pour essayer de dissimuler sa nervosité.

— Bienvenue dans mon monde.

Il lui lança un regard tellement vulnérable qu’elle eut envie de lui prendre la main. Au lieu de ça, elle s’éclaircit la voix, détourna les yeux et descendit de la voiture.

Au guichet, ils refusèrent de lui vendre un ticket : le bus était en train de partir.

— Et merde, fulmina-t-elle. (Son téléphone vibra dans sa poche.) Quoi encore ?

Elle regarda l’écran. Steve. Elle l’avait viré de son lit au beau milieu de la nuit et avait certainement poussé ses colocataires à penser qu’il avait une maladie incurable. Elle ne pouvait pas ignorer son appel.

— Je suis désolée, je me suis contentée de transmettre le message, mais ils ont tout surinterprété. Je suis désolée, j’ai juste fait ce que tu m’as dit.

Il y eut un silence.

— De quoi tu parles ?

— De tes colocs. Je les ai vus ce matin.

— Je m’en fous, je ne suis pas encore rentré. Est-ce que tu savais qu’il était journaliste ?

Il parlait vite, comme animé par un sentiment d’urgence.

Elle soupira et s’assit.

— Steve, je sais que tu penses beaucoup de mal de moi et de mon sens moral, mais…

— Est-ce que tu savais qu’il était journaliste ?

On aurait dit qu’il courait : il était à bout de souffle.

— T’es où ?

— Réponds à ma question, Kitty.

— Non. Il m’a dit qu’il écrivait un livre. Un roman. Il ne m’a jamais dit qu’il était journaliste. Je me sens tellement bête.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Tu fais ton jogging ou quoi ? Tu as l’air…

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— D’accord, d’accord ! Il s’est pointé au pressing et a fait comme si c’était la coïncidence du siècle, alors qu’il habite à l’autre bout de la ville. J’aurais dû me douter de quelque chose. Puis on est allés boire un verre, on s’est raconté nos vies, il ne savait rien de Trente minutes, il n’a même pas fait semblant d’être intéressé, ce qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille, mais j’avais bu, alors j’ai déballé ma vie… Et puis… enfin voilà, aucune importance. C’est tout. On est partis.

— Non, ce n’est pas tout. Et après ?

— Non, c’est très gênant, Steve. Je…

— Dis-moi ! s’exclama-t-il en hurlant presque.

— Je suis allée chez lui. (Elle se sentait mal.) Oh, merde, je me sens comme… une merde. Je devrais faire quoi d’après toi ?

Il y eut un silence. Puis, juste au moment où elle pensait qu’il avait raccroché, il dit :

— Comment ça, tu es allée chez lui ?

— Bon sang, comment je peux dire ça ? J’ai passé la nuit avec lui, OK ?

— OK, répondit-il à voix basse.

Et il lui raccrocha au nez.

Kitty contempla l’écran, abasourdie. C’était la première fois de sa vie que Steve lui raccrochait au nez. Il devait vraiment être dégoûté par ce qu’elle avait fait.

Le portable de Kitty se remit à sonner, et, présumant que Steve la rappelait parce qu’ils avaient été coupés, elle répondit tout de suite. Ce n’était pas lui.

— Kitty, ça va ? demanda Sally.

— Non.

— Tu es où ?

— BusÁras.

— Pourquoi ?

— Je voulais aller à Kildare, mais j’ai raté le bus.

— Je vais te déposer.

— Tu ne sais même pas quand je compte rentrer.

— Quand ?

— Jamais.

— Parfait. Je serai là dans vingt minutes.

Kitty avait rencontré Sally cinq ans plus tôt à un cours sur la télévision. Sally était météorologue, elle avait décroché une licence avec mention en physique et, à l’époque, elle travaillait pour l’Institut national de météorologie. Elle se préparait à prendre son envol et à présenter la météo en gaélique. En plus d’écrire pour Etcetera, Kitty s’apprêtait à passer à la télévision après avoir présenté quelques émissions qui avaient bien marché sur une chaîne régionale. Elle avait décidé de passer à des histoires plus importantes pour une chaîne plus réputée et elle affûtait son talent de présentatrice, ce qui impliquait de parler plus lentement et de cesser d’avoir l’air angoissée – constipée, disait Steve – lorsqu’elle se concentrait ou qu’elle cherchait ses mots.

Sally arriva, la capote de son cabriolet abaissée, ses longs cheveux blonds attachés en arrière. Kitty sortit rapidement de sa cachette près de la machine de friandises, tête basse, ses cheveux formant un rideau devant son visage.

— Tout le monde lit le journal, dit-elle après avoir embrassé son amie. Je suis peut-être juste parano, remarque. Je suis certaine que mon histoire ne les intéresse pas du tout, ils sont plus fascinés par le tremblement de terre, hein ? Dis-moi qu’ils sont fascinés par le tremblement de terre.

— Il y a eu un tremblement de terre ? demanda Sally sans la moindre trace d’ironie.

Kitty soupira.

— C’est pas ton job de savoir ça ?

— Je ne travaille pas le week-end.

— Je vois ça. (Kitty jeta un coup d’œil aux nuages gris devant elles.) Tu devrais remonter la capote ; on dirait qu’il va pleuvoir.

Sally éclata de rire comme si elle savait quelque chose que Kitty ignorait.

— Il ne pleuvra pas aujourd’hui.

— Je croyais que tu ne travaillais pas le week-end.

— Je fais attention, c’est tout, répondit-elle en haussant les épaules.

Elles se mirent à rire en chœur.

— On va où ?

— À Straffan dans un élevage de papillons.

— Pourquoi ?

— Je vais interviewer la propriétaire. Enfin, elle ne le sait pas encore.

— Sois prudente. Tu essaies de te venger ?

Le sourire de Kitty s’effaça rapidement.

— Au moins, je ne coucherai pas avec elle pour rédiger mon article.

Sally s’étouffa.

— Tu as couché avec lui ?

Kitty enfouit son visage dans ses mains et se recroquevilla sur son siège.

— Je suis méprisable.

— Pas vraiment, mais tu aurais pu demander de l’argent pour coucher avec un mec comme lui. À moins que tu n’aies été en manque de cul ?

Kitty éclata de rire.

— Pour être tout à fait honnête, je crois que je suis autant en manque d’argent que de cul.

Sally lui lança un regard compatissant et Kitty lui raconta ce qui s’était passé ce soir-là.

— Est-ce que tes parents t’ont appelée ? demanda-t-elle après avoir exprimé sa colère.

— Oui. Pour me dire une nouvelle fois à quel point je leur faisais honte. J’ai laissé ma mère vider son sac. On dirait que ça lui fait du bien de s’en prendre à moi, mais bon, ce n’est pas nouveau.

Elle sentit une goutte de pluie et leva les yeux vers le ciel.

— Tu as senti ça ?

— Quoi ?

— Une goutte.

— Il ne pleuvra pas aujourd’hui, affirma Sally.

Dix minutes plus tard, elles s’arrêtèrent sur le bas-côté pour remonter la capote.

— Voilà qui est inhabituel, commenta Sally en contemplant le ciel, et Kitty dissimula un sourire.

Une heure et quart plus tard, elles avaient rattrapé leur retard de conversation et atteint le musée des papillons de Straffan. Il était situé juste en bordure du village : une charmante maison à côté du musée et des champs tout autour. Ouvert sept jours sur sept durant l’été, il était composé d’une serre, avec un pont enjambant une mare, le tout envahi de papillons.

Kitty demanda à la jeune fille de l’accueil si elle pouvait voir Ambrose Nolan. On la dirigea vers un homme à nœud papillon nommé Eugene, qui lui expliqua qu’Ambrose ne faisait pas de visites guidées. En apprenant que Kitty était journaliste, il leur fit faire, à Sally et elle, une visite du musée, bondé en ce dimanche raisonnablement ensoleillé. Eugene était si jovial et enthousiaste que Kitty n’eut pas le cœur d’interrompre son babil sur les papillons qu’il semblait aimer et connaître si bien. Son savoir était incommensurable et elle n’aurait pas été surprise d’apprendre qu’il connaissait tous les papillons par leur prénom.

— La plupart des papillons tropicaux se reproduisent ici : vous pouvez donc observer leur cycle de vie complet, expliqua-t-il lorsqu’ils pénétrèrent dans la serre. C’est là qu’ils pondent leurs œufs, puis les chenilles mangent des plantes, deviennent des chrysalides bien camouflées, et si vous avez de la chance, vous pourrez assister à la naissance d’un papillon qui commence une nouvelle vie ailée et prend son envol pour la première fois.

Sarcastique, Sally écarquilla les yeux à l’intention de Kitty.

Kitty l’ignora et chercha des yeux la propriétaire des lieux.

— Vous avez dit qu’Ambrose ne faisait pas de visites guidées, mais est-ce qu’elle travaille ici ?

— Oh, oui, elle travaille là depuis… depuis son enfance. Ses parents ont fondé ce musée et, dès qu’elle a été assez âgée, elle leur est venue en aide. C’est grâce à elle que l’endroit s’est développé. Elle a agrandi le musée, qui au départ se réduisait à l’actuel emplacement de la boutique, elle a fait construire le café et l’aire de pique-nique, ce qui était une excellente idée, et il y a cinq ans elle a eu l’idée de la serre. Sans elle, rien de tout ça n’existerait, affirma-t-il fièrement.

— Elle est là aujourd’hui ? tenta de nouveau Kitty.

— Elle est là tous les jours, répondit Eugene en riant. Elle habite à côté mais ne reçoit jamais personne. Permettez-moi de vous faire visiter plus en détail le musée. Les papillons sous verre proviennent du surplus de notre élevage : ils n’ont pas été attrapés dans la nature, expliqua-t-il avec sérieux tandis qu’il les conduisait vers la galerie.

Sally lança à Kitty un regard ennuyé, mais cette dernière lui donna un coup de coude et elles le suivirent, tandis que la journaliste cherchait un moyen d’atteindre la maison d’Ambrose.

Dans la galerie étaient exposés des papillons épinglés dans des cadres en bois avec une marie-louise. En dessous étaient fixées des plaques en laiton.

— Ce sont des spécimens parfaits, expliqua Eugene, et quelques visiteurs s’approchèrent pour l’écouter. On n’y a apporté aucune modification. On peut les conserver cinquante ans, à condition de ne pas les exposer à la lumière directe du soleil. La plupart de ces papillons ont plus de cent ans et sont aussi beaux que le jour de leur naissance.

Il les regarda avec un émerveillement évident.

— Fascinant, dit Kitty, les yeux rivés au mur. Elle cherchait un moyen de détourner la conversation. Pourrais-je parler à Ambrose ?

— Elle ne travaille pas au musée aujourd’hui.

— Elle est chez elle ?

— Oh, par un temps pareil, ça m’étonnerait, gloussa Eugene. Elle travaille à l’élaboration d’un jardin de préservation des papillons. Elle s’investit totalement dans la protection de nos espèces et s’assure que ce que nous faisons n’endommage pas leur environnement.

Kitty regarda en direction de l’aire de pique-nique et aperçut un panneau : « Propriété privée. Personnel autorisé » fixé sur un portail qui permettait de sortir des lieux.

— Ça a l’air d’être une femme géniale, constata Sally.

— Oh oui, absolument, répondit Eugene en rougissant. Elle a consacré sa vie aux papillons. Madame Logan, reprit-il en baissant la voix pour ne pas être entendu des autres visiteurs, Ambrose est très… discrète, vous comprenez. Si vous voulez lui demander quelque chose, je me ferais un plaisir de lui transmettre vos questions. Seulement… elle est discrète, répéta-t-il. Ce magnifique papillon, reprit-il à voix haute, est un Grand Nacré de la famille des Nymphalidae, aussi connu sous le nom de l’Aglaé. C’est un grand papillon orange aux battements d’ailes puissants, que l’on voit souvent en haut des falaises, sur les sols calcaires ou les dunes de sable. Il est facilement visible, mais difficile à attraper. C’est une espèce qui vit dans les prairies et qui éclôt sur les violettes. Chez les deux sexes, l’orangé vif est moucheté de vert-de-gris sur les ailes postérieures.

De plus en plus de monde s’agglutinait autour d’Eugene. Kitty en profita pour s’éloigner prudemment. Elle se dirigea vers l’aire de pique-nique, et lorsque Eugene lui lança un regard méfiant, elle pointa le doigt sur les toilettes. Il hocha la tête et poursuivit ses explications. Dès qu’il détourna les yeux, Kitty courut vers le portail marqué « Propriété privée ». Elle le poussa et déboucha dans un pays merveilleux, une longue pelouse aux couleurs éclatantes, des papillons voletant de-ci de-là et effleurant son nez tandis qu’elle avançait. Au bout du jardin, elle aperçut une silhouette courbée.

— Excusez-moi ! cria-t-elle.

La silhouette se redressa, pivota puis lui tourna le dos. Elle abaissa ses longs cheveux flamboyants qui lui tombaient au creux des reins.

— Stop ! dit-elle d’un ton si autoritaire que Kitty obéit immédiatement.

— Je suis désolée, dit Kitty. Je m’appelle…

— Vous n’avez pas le droit d’être ici ! cria la femme.

— Oui, je sais, je suis désolée, je…

— C’est une propriété privée. Sortez de là tout de suite !

Sous le ton autoritaire, Kitty crut déceler une note de panique. Tout dans son attitude reflétait la peur.

Kitty recula avant de changer d’avis. Elle n’aurait pas droit à une seconde chance.

— Je m’appelle Kitty Logan ! cria-t-elle. Je travaille pour le magazine Etcetera. Je voudrais discuter avec vous de votre incroyable installation. Je suis désolée de vous avoir fait peur. Je voudrais juste vous parler.

— C’est Eugene qui gère les journalistes, hurla-t-elle. Dehors ! S’il vous plaît, ajouta-t-elle plus gentiment.

Kitty rebroussa chemin mais, une fois parvenue au portail, elle décida d’essayer de nouveau.

— Il y a juste une chose que je voudrais savoir. Est-ce que Constance Dubois vous a contactée au cours des douze derniers mois ?

Elle s’attendait à se faire de nouveau hurler dessus ou à recevoir une fourche en pleine figure mais, au lieu de ça, le silence plana.

— Constance, dit soudain Ambrose, et le cœur de Kitty se mit à battre plus vite. Constance Dubois.

Ambrose ne s’était toujours pas retournée.

— Oui. Vous la connaissez ?

— Elle m’a appelée. Une fois. Elle m’a posé des questions sur une chenille.

— Ah bon ? demanda Kitty, sidérée.

Est-ce que cette liste avait un rapport avec son entretien d’embauche ? Une chenille Oleander ?

— Ça vous dit quelque chose ?

— Oui, répondit Kitty dans un souffle tout en essayant de comprendre ce que cela signifiait pour son article.

Ambrose finit par se tourner, mais Kitty ne distinguait rien d’autre que sa chevelure désordonnée.

— Attendez-moi là, ordonna-t-elle en tendant sa fourche vers la porte ouverte de sa maison.

Kitty la regarda, surprise.

— Merci.

Elle pénétra à l’intérieur et se retrouva dans une cuisine. C’était une maison modeste, un charmant cottage à l’intérieur modernisé mais pas trop. La cuisinière en fonte occupait toute la place et dégageait encore la chaleur de la cuisson du petit déjeuner. Elle s’installa à la table et regarda Ambrose achever sa tâche et se diriger vers la maison, tête baissée, le visage dissimulé par ses cheveux. Elle entra à son tour dans la cuisine et proposa une tasse de thé à Kitty sans croiser son regard.

Elle songea à Sally, qui subissait les leçons d’Eugene sur les papillons d’Irlande et elle accepta malgré sa culpabilité. Ambrose lui parlait le dos tourné, et quand elle finit par s’asseoir à son tour, elle ne prit pas place en face de Kitty mais au bout de la grande table rectangulaire de huit couverts, et de travers. Il fallut un certain temps et un début de conversation laborieux à Kitty pour parvenir à croiser le regard d’Ambrose. C’est alors qu’elle remarqua quelque chose d’inhabituel. Ambrose avait les yeux de deux couleurs différentes, l’un d’un vert saisissant, l’autre d’un brun profond. Et il n’y avait pas que ça : lorsque son épaisse chevelure stratégiquement placée bougea d’un centimètre, Kitty aperçut la décoloration qui se répandait à partir du milieu de son front, sur son nez, ses lèvres, la moitié de son menton et disparaissait sous le col de sa blouse. La brûlure, s’il s’agissait bien de ça, ressemblait à une flamme léchant inégalement le côté droit de son visage. Mais elle disparut aussi vite qu’elle était apparue, de nouveau cachée sous l’épais voile de cheveux roux, et seul l’œil vert la contempla de l’autre côté de la table.

 

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