Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)
Chapitre 31
Kitty et le reste de l’équipage patientèrent dans un café de Mallow, dans la banlieue de Cork, tandis que Molly était entendue au commissariat.
— Je n’invente rien, Pete, protesta Kitty au téléphone. Je veux absolument assister à la réunion, mais je suis encore à Cork et je ne pourrai pas être là à 18 heures. Et si on se voyait demain ?
— Non, Kitty. Pas question de faire revenir les autres un samedi. On a déjà assez perdu de temps à attendre ton article et on ne sait toujours pas quel en est le sujet ! Tout ça est absurde. L’histoire de Constance est la colonne vertébrale du numéro, on a tous bossé comme des tarés pour rendre nos papiers à temps, et toi, tu bricoles…
— Je t’arrête tout de suite : j’ai investi la moindre seconde de mon temps dans cette histoire et tu le sais. OK ! Je vais trouver une solution pour être là à l’heure.
Elle raccrocha et se rongea les ongles.
Steve lui lança un regard interrogateur.
— Pete est un connard. Si je ne suis pas au journal à 18 heures, il ne publiera pas mon article.
Elle ne voulait pas que les autres entendent, mais elle avait parlé trop fort.
— Non, Kitty, dit Jedrek en se levant. C’est inacceptable. Cette histoire doit paraître. Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous aider ?
— Oh, Jedrek, merci, répondit-elle, touchée. J’apprécie votre gentillesse mais je ne vois pas comment je peux être au bureau à 18 heures. Si Molly n’est pas sortie d’ici cinq minutes, je ne peux pas y arriver.
— Ne le prenez pas mal, Kitty, poursuivit Jedrek avec le plus grand sérieux. Nous avons beaucoup de respect pour vous et pour votre devoir envers votre rédacteur en chef, et nous savons que vous accordez beaucoup d’importance à votre travail, mais nous avons mis nos vies entre vos mains. Nous vous avons raconté nos vies et donné le stylo pour les raconter. Cette histoire n’est pas uniquement importante pour vous, mais pour nous aussi. Parce que c’est la nôtre.
Kitty lança un regard à Steve, qui la dévisageait comme si les paroles de Jedrek étaient évidentes. Elle finit par comprendre : tout ça n’avait rien à voir avec elle, et presque rien avec la mémoire de Constance et sa carrière qui partait à vau-l’eau. C’était leurs vies, leurs histoires, et elle avait un devoir envers ces gens. Elle se sentit humble tout d’un coup et elle décida d’agir.
Trente minutes plus tard, Molly avait été libérée et ils étaient sur la route de Dublin.
— Je ne comprends pas, Kitty, comment vous avez fait ?
— J’ai appelé Bernadette.
— Non, pas elle ! Elle va me virer, gémit Molly.
— Elle ne vous virera pas, affirma Kitty, mais elle risque de vous rendre la vie infernale pendant quelque temps. Je lui ai tout expliqué, je lui ai raconté ce qu’on a fait et pourquoi, et je lui ai demandé de retirer sa plainte et de demander à la police de vous laisser partir. Les Pink Ladies prendront les transports publics ce soir. On a donc du temps devant nous. Vous voulez bien suivre mes instructions ?
— Pourquoi, on va où ? s’étonna Molly.
— On fait un petit détour, répondit Kitty en se rongeant les ongles, le regard rivé à l’horloge, qui se rapprochait dangereusement de 18 heures.
À 18 h 30, le bus se gara devant les bureaux d’Etcetera. Pete était à deux doigts de tout annuler, mais Kitty l’avait appelé régulièrement pour le prévenir qu’ils arrivaient.
— Allez, tout le monde, je vous promets que ce sera rapide. Suivez-moi, je vous prie.
— Bonne chance, fit Steve avec un clin d’œil.
Prêt pour une nouvelle aventure, le petit groupe descendit du bus et lui emboîta le pas.
Rebecca, la directrice artistique, les attendait près de la porte ouverte.
— Kitty, enfin, dit-elle lorsque cette dernière grimpa l’escalier en courant. Il est en train de devenir fou. Je n’aimerais pas être à ta place. (Elle lui ôta sa veste puis jeta un regard stupéfait à la petite troupe qui la suivait.) Qui sont ces gens, Kitty ? Kitty… ?
Elle les suivit, abasourdie.
— Vous voulez bien attendre tous ici, s’il vous plaît ? demanda Kitty.
Elle prit une profonde inspiration et pénétra dans la salle de réunion. Une odeur de café, de transpiration et de colère flottait dans la pièce. La frustration et l’agacement suintaient par tous les pores des gens assis autour de la table et lui étaient directement adressés.
— Bonsoir, tout le monde, lança-t-elle, à bout de souffle. Désolée pour le retard. Vous n’imaginez pas ce que j’ai dû faire pour être ici maintenant.
Ils grommelèrent quelque chose sur le fait qu’eux aussi avaient fait des choses pour être là, mais Kitty enchaîna, ravie de voir que Bob était présent, ce qui signifiait que Cheryl n’assurait plus l’intérim. Kitty regarda Pete et Cheryl tour à tour et leur sourit gentiment.
— Salut, vous deux, contente de vous revoir.
Cheryl rougit et détourna le regard.
— Il y a deux semaines, on m’a confié la tâche d’écrire l’histoire de Constance. J’en ai été profondément honorée et en même temps effrayée, parce que nous savons tous que Constance était une professionnelle hors pair doublée d’une perfectionniste, qu’elle n’acceptait rien d’autre que l’excellence, et je n’avais pas spécialement confiance en mes capacités. Je sais que vous étiez nombreux à douter de moi et je comprends très bien pourquoi. (Elle déglutit en voyant leurs regards entendus. Personne ne croyait qu’elle pouvait y arriver.) Mais beaucoup de choses ont changé en quinze jours.
» La seule chose dont je disposais pour écrire l’histoire de Constance était une liste de cent noms. Rien de plus. Pas de synopsis, pas d’explications, pas de grandes lignes, rien d’autre qu’une liste de gens dont personne n’avait jamais entendu parler. Je n’avais aucun moyen de les contacter, aucun moyen de découvrir de quelle histoire il s’agissait, rien. C’est pour ça que ça m’a pris si longtemps pour venir à cette réunion. (Elle comprit que peu de personnes avaient connaissance de cet état de fait.) C’était à moi de trouver un dénominateur commun entre ces cent personnes et on pensait, je pensais, que c’était là que résidait toute l’histoire. Jusqu’ici, j’ai rencontré six de ces personnes.
Pete poussa un soupir exaspéré.
Kitty se tourna vers lui.
— Pete, rencontrer ces cent personnes en deux semaines était impossible, d’autant qu’elles ignoraient que quelqu’un voulait rédiger un article sur eux.
— Constance ne les avait pas contactées ? demanda Rebecca.
— Non ! répondit Kitty en riant. Constance ne les connaissait même pas !
Les autres échangèrent des regards perplexes.
— Tout est très clair pour moi à présent, poursuivit-elle. La dernière fois que j’ai parlé avec Constance, elle m’a fait la leçon, comme à son habitude, sur l’art d’écrire une bonne histoire. Elle m’a dit que chercher la vérité ne signifiait pas forcément se donner pour mission de révéler un mensonge toute artillerie dehors, et que ça ne devait pas non plus être obligatoirement fracassant : il faut tout simplement aller au cœur de la réalité. Mon travail n’était pas de dévoiler un mensonge ni de trouver quelque chose de révolutionnaire que ces cent personnes auraient caché, non, mon travail consistait juste à écouter leurs vérités.
» L’idée de Constance était la suivante. Très simple. Si vous piochez cent personnes au hasard dans l’annuaire, vous ne trouvez pas une histoire, mais cent, parce que tout le monde, absolument tout le monde, a une histoire à raconter. Toutes les personnes ordinaires ont une histoire extraordinaire. Nous pensons tous que nous sommes quelconques, que nos vies sont inintéressantes parce que nous ne faisons rien de fracassant, qu’on ne parle pas de nous dans les journaux ou que nous ne gagnons pas de prix. Mais la vérité, c’est que nous faisons tous des choses fascinantes, courageuses, des choses dont nous pouvons être fiers. Les gens ordinaires accomplissent des exploits qui ne sont jamais célébrés. Voilà ce sur quoi qu’il faut écrire. Sur les héros méconnus, ces gens qui ne savent pas qu’ils en sont parce qu’ils ne font que ce qu’ils estiment être leur devoir.
Le silence s’était abattu sur la salle de réunion.
— Tout le monde a une histoire à raconter. C’est ça qui nous lie, et c’est ça qui lie les noms de cette liste. Constance était de retour aux fondamentaux.
Kitty jeta un regard autour d’elle et vit que Bob avait les yeux brillants de larmes et le menton tremblant : il luttait pour garder une contenance alors que l’histoire de Constance prenait enfin vie et qu’on lui donnait une voix, à elle qui avait été réduite au silence.
— L’histoire de Constance s’intitule « Cent noms », et je suis navrée, Pete, mais je n’ai pas une histoire pour toi. J’en ai six.
Kitty se dirigea vers le rétroprojecteur, plaça la liste de Constance sur la vitre et alluma l’interrupteur.
— Voici les noms. Et maintenant, je vous présente les gens.
Elle ouvrit la porte et tous pivotèrent, surpris, pour voir entrer Ambrose Nolan, Eva Wu, Archie Hamilton, Jedrek Vysotski, Bridget Murphy et Mary-Rose Godfrey. Ils avaient l’air à la fois timides, fiers et un peu perdus.
—Je vous présente le deuxième nom de la liste, Ambrose Nolan. Une femme fascinante qui consacre sa vie à essayer de capturer l’essence de la beauté.
Ambrose baissa la tête et ses cheveux roux dissimulèrent tout son visage.
— Ambrose célèbre les papillons : sur son site de sauvegarde, elle développe de nouvelles vies, mais, dans son musée, elle fête l’existence de ceux qui ont disparu. Je l’ai entendue se comparer à un papillon petite tortue, mais pour moi c’est un thècle du bouleau. (Ambrose leva les yeux vers Kitty, surprise, et cette dernière lui adressa un sourire.) Peu de gens ont vu cet élégant papillon, mais ceux qui ont pu l’apercevoir ont été saisis par la beauté inoubliable de la femelle et de sa bande orange.
L’expression surprise d’Ambrose se transforma lentement en un sourire de remerciement avant qu’elle disparaisse de nouveau sous ses cheveux.
— Je vous présente le troisième nom, Eva Wu, une femme à qui on a offert une boîte de Pandore emplie d’espoir à un moment de sa vie où elle en était privée et qui grâce à cela possède le don d’apporter de l’espoir dans la vie des autres. (Les yeux d’Eva se remplirent de larmes et elle regarda le sol.) Grâce à sa compagnie, « Pour vous », Eva Wu est bien plus qu’une personal shopper. Elle ressemble à un ange qui passe un peu de temps dans la vie des gens, les observe avec un regard d’une pertinence à faire pâlir d’envie un journaliste et leur donne le plus beau des cadeaux – non pas ce qu’ils croient vouloir, mais ce dont ils ne savent pas avoir besoin jusqu’à ce qu’ils le reçoivent et se rendent compte qu’ils avaient été incomplets jusque-là.
Birdie, qui savait plus que quiconque dans cette pièce à quel point c’était vrai, s’empara de la main d’Eva, qu’elle frotta chaleureusement.
— Je vous présente le quatrième nom, Jedrek Vysotski, époux, père et homme courageux, qui voulait prouver au monde qu’il était capable de réussir quelque chose, qu’il avait de la valeur et qu’il pouvait se distinguer des autres alors même que personne n’y croyait.
Jedrek leva le menton avec fierté, le regard fixé sur les gens devant lui.
— Jedrek et son ami Achar ont réussi à accomplir un exploit qui leur vaudra une place dans le Livre Guinness des records, où l’on pourra lire à jamais que ce sont des hommes au talent et à la persévérance extraordinaires. Et, pour Jedrek, la preuve qu’il vaut quelque chose.
— Je vous présente le sixième nom, Bridget « Birdie » Murphy, une femme qui avait des choses à régler avec son passé, qui vient d’avoir quatre-vingt-cinq ans et qui a touché le gain d’un pari fait il y a plus de soixante ans avec un homme et avec un village entier qui pensaient qu’elle ne vivrait jamais aussi longtemps. (Birdie eut un sourire timide.) Birdie est l’une des femmes les plus adorables, les plus bienveillantes et les plus inspirantes que j’aie jamais rencontrées, et elle a partagé avec moi une histoire de survie. Celle-ci a été récompensée non seulement financièrement, mais surtout par une vie épanouissante entourée par les gens qu’elle aime et qui l’aiment. Il n’y a rien d’ennuyeux à ça, conclut Kitty en se rappelant la gêne de la vieille dame à l’idée de raconter sa vie. Elle a fait un pari à dix-huit ans et ça a payé, c’est une leçon inspirante pour tout le monde.
— Je vous présente le septième nom, Mary-Rose Godfrey, une femme qui répare et qu’on demande tout le temps en mariage, une jeune fille qui donne tant et qui en échange reçoit une demande en mariage au moins une fois par semaine. (Mary-Rose gloussa et une larme coula sur sa joue.) Sa mère a fait un AVC et, à cause de ça, Mary-Rose a fait connaissance avec le monde de la maladie. Elle coiffe les malades à l’hôpital, parfois elle les maquille et leur fait les ongles – Mary-Rose eut un rire nerveux en entendant tout ça –, et par ces gestes simples, elle est la lueur d’espoir dont ces gens ont besoin. Mais ce qu’elle ignore, c’est que c’est elle, et non ses actes, qui illuminent la pièce. C’est sa conversation et sa présence qui ont la capacité, même temporaire, de guérir.
» Et enfin, le soixante-septième nom, Archie Hamilton. Sa fille adorée, Rebecca, a été assassinée peu avant son seizième anniversaire. Archie, qui a fait ce que probablement tous les pères auraient fait à sa place, a cherché l’homme qui l’a tuée et s’est fait justice lui-même. Il a passé quatre ans en prison pour ça et en est sorti avec une vision de la vie radicalement différente. Une vision (elle sourit à Archie) fascinante et éclairante. Archie pense que Dieu ne l’a pas écouté quand il en avait le plus besoin, il s’est senti abandonné. À présent, il entend les voix de ceux qui sont autant dans le besoin qu’il l’a été jadis et il a la capacité de répondre à leurs prières.
Archie serra les dents pour ne pas laisser transparaître son émotion.
Kitty se détourna de son groupe d’amis émus et reporta son attention vers ses collègues, dont certains étaient profondément touchés par ses paroles et leurs histoires.
— Ce que je viens de vous raconter n’est qu’une introduction à la vie de ces gens. Il y a tellement plus à dire et tellement plus à apprendre sur eux. Pete, il y a tant de gens fascinants et incroyables qui ne savent même pas que leurs histoires sont intéressantes. Les histoires sont sans fin ; nous avons tout un annuaire. Tu as vu la liste des cent noms, tu as vu ces gens, et maintenant je te propose de lire leurs histoires dans le dernier article de Constance : une histoire par mois pour chaque nom, dans un reportage intitulé « Cent noms ». Et quand on en aura terminé, on en sélectionnera au hasard cent autres.
Kitty en avait terminé et elle retint son souffle en attendant sa réaction. Le silence était complet. Elle regarda les autres, incertaine. Mary-Rose écarquilla les yeux, Eva rosit, Birdie posa la main sur une chaise pour se stabiliser.
Soudain, Bob se leva et se mit à applaudir, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, les yeux pleins de larmes, et les autres l’imitèrent, Rebecca avec enthousiasme, les autres avec appréciation, voire une certaine admiration. Kitty posa le regard sur Pete : il souriait, un petit sourire qui s’élargissait graduellement. Il regarda les personnes qu’elle avait amenées avec elle puis posa de nouveau le regard sur Kitty. Il lui sourit et hocha la tête pour qu’elle comprenne qu’elle avait réussi. Puis il joignit ses applaudissements à ceux de ses collègues.
Kitty n’avait jamais été aussi fière de toute sa vie. Elle passa le bras autour des épaules de Mary-Rose, qui se trouvait à côté d’elle, et instinctivement ils formèrent un cercle, la petite équipe qu’ils formaient à présent, les amis qu’elle s’était faits et qui ne disparaîtraient pas de sa vie, et ils s’enlacèrent sous les applaudissements.
Le bus de la maison de retraite se gara devant le fameux point de rencontre « sous l’horloge de Clerys » où ils s’étaient retrouvés pour commencer leur voyage. Ils restèrent tous assis un instant en silence, pas encore prêts à se dire au revoir. Ils prirent tous le temps de rassembler leurs pensées et de savourer l’expérience qu’ils venaient de vivre, certainement la dernière qu’ils partageraient. Archie fut le premier à se lever. Il les regarda sans dire un mot. Puis il leur adressa un petit hochement de tête et se dirigea vers l’avant du bus. Les autres suivirent.
Malgré leur promesse de se revoir – certains avaient échangé leurs numéros, d’autres s’étaient déjà donné rendez-vous –, Kitty savait qu’il serait difficile de les réunir de nouveau. Mais en les regardant par la vitre prendre chacun son chemin, elle sut, au plus profond d’elle-même, qu’elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour y parvenir. Elle avait encore quatre-vingt-quatorze personnes à rencontrer et quatre-vingt-quatorze amis à se faire, mais elle savait que ce groupe-là occuperait toujours une place spéciale, parce qu’ils l’avaient aidée à changer de vie et, d’une certaine manière, ils l’avaient sauvée. Elle les réunirait de nouveau. Un jour.
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