Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Cecelia Ahern · Chapitre 8 sur 37

Pages du PDF

Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Chapitre 8

 

 

— Désolée de te traîner dehors si tard, s’excusa Kitty quand Steve descendit de sa voiture.

Elle s’était essuyé les yeux approximativement en l’attendant pour qu’il ne s’aperçoive pas qu’elle avait pleuré.

— Je n’avais pas l’intention de te faire venir, c’est juste que je ne savais pas qui appeler. Les gens du pressing ont dit qu’ils me mettraient à la porte le mois prochain si je ne réglais pas mes problèmes, je ne veux pas appeler la police et je ne savais pas vers qui me tourner. Désolée, répéta-t-elle.

— Kitty, arrête de t’excuser, d’accord ? dit-il doucement en passant son bras autour de ses épaules et en l’enlaçant autant que son aversion pour les démonstrations publiques d’affection le lui permettait. (Même si cela ressembla davantage à une accolade de footballeur, elle apprécia qu’il l’ait touchée.) Ils ont fait quoi, cette fois ?

Elle n’eut pas besoin de répondre ; l’odeur l’atteignit de plein fouet quand il monta l’escalier.

— Oh, putain…

Il remonta le col de son pull sur son nez. Il leur fallut vingt minutes entre l’asphyxie et la nausée pour nettoyer la porte, et il faudrait certainement une éternité avant que l’odeur dissipe tout à fait. Pour s’excuser et le remercier, Kitty invita Steve à dîner dans un bistro tout proche.

— Il faut encore que j’aille me laver les mains, annonça Steve en fronçant le nez, dégoûté. Je sens encore cette odeur de merde. Je ne suis pas certain de pouvoir manger.

— Tu t’es déjà lavé les mains six fois, observa Kitty en riant, tandis qu’il disparaissait dans les toilettes du restaurant. Alors, comment ça va ? demanda-t-elle quand il revint. La collection de Victoria Beckham est-elle plutôt Fantastique ou plutôt Merdique ?

— Ha, ha, répondit-il sans un sourire. Aucune idée. Je ne suis plus l’esclave de son style.

Steve n’était l’esclave d’aucun style en particulier à part le sien, qui n’était pas vraiment moche, avait le mérite d’être cohérent et n’avait pas changé depuis la fac, à ceci près que ses vêtements étaient de meilleure qualité à présent et qu’il les lavait plus souvent. Il avait trente-quatre ans, les mêmes cheveux frisés qu’à l’université, cheveux qui, comme lui, étaient indomptables. Ses boucles avaient tendance à retomber devant ses yeux bleus et il relevait sans arrêt la tête pour les chasser, ayant depuis longtemps abandonné l’idée de les balayer de la main. Kitty ne l’avait jamais vu rasé ni avec une vraie barbe : il était adepte de la barbe de trois jours. Il portait des blousons en cuir et des jeans, et ressemblait davantage à un journaliste musical qu’à un journaliste sportif… enfin, plutôt à un journaliste sportif refoulé. Même quand il allait au stade, il ne portait jamais le maillot de l’équipe qu’il soutenait, refusant que son amour du foot déteigne sur son style vestimentaire. C’était un éternel étudiant, qui semblait n’avoir jamais d’argent, il vivait en colocation avec des personnages étranges et déménageait en fonction d’eux. En ce moment, il vivait en banlieue dans une maison mitoyenne de trois chambres avec un couple marié qui avait besoin d’aide pour payer son prêt immobilier. Cela faisait six mois qu’il s’accordait à leur style de vie plutôt strict qu’il avait presque fini par adopter. On aurait pu dire qu’il avait mûri.

— En fait…, commença-t-il en s’agitant sur sa chaise, ce qui signifiait qu’il s’apprêtait à annoncer quelque chose qu’il jugeait intéressant, je ne travaille plus au journal.

— Quoi ?

— Je ne travaille plus au journal, répéta-t-il sur le même ton.

— Oui, j’ai entendu mais… Ils t’ont viré ?

— Non, rétorqua-t-il, indigné. J’ai démissionné.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? Je pensais que tu comprendrais. Pour un million de raisons, mais surtout parce que tu avais raison quand tu m’as dit il y a quelques semaines…

— Non, non, non, l’interrompit-elle, ne souhaitant aucunement s’entendre rappeler ses paroles. Je me suis trompée. Sur toute la ligne. Ne te fie jamais à ce que je dis pour prendre une décision.

Il sourit.

— En fait, tu n’as pas grand-chose à voir là-dedans.

— Tant mieux.

— Mais tu avais raison sur un truc. On ne peut pas dire que j’éclairais le monde avec mes histoires, sans compter que mon rédac’ chef les modifiait tellement que, la plupart du temps, je ne les reconnaissais pas. De toute façon, je n’ai jamais cherché à éclairer le monde. J’aime le sport, c’est tout. J’aime en regarder, en parler, lire des articles dessus, et je voulais apporter ma pierre à l’édifice. Rien de plus.

— Tu écris pour qui ?

— Personne.

— Je croyais que tu avais démissionné pour devenir journaliste sportif.

— J’ai démissionné parce que je n’étais pas journaliste sportif. Quel était l’intérêt pour moi de rester là-bas ? Rédiger des articles ridicules sur des gens que je n’ai jamais rencontrés et qui ne m’intéressent pas ? C’est pas le boulot que je veux faire. C’est bon pour Kyle, qui quitte les réunions pour aller voir les gros titres sur E! News. C’est bon pour Charlotte qui rêve d’accéder à la salle VIP de toutes les boîtes de nuit du monde pour écrire des articles sur des gens qui, bizarrement, l’obsèdent. Le lendemain qui a suivi notre… conversation, la première chose qu’on m’a demandée au journal, c’est cent cinquante mots sur la prétendue liaison entre un footballeur et une top model qui tourne dans des films érotiques.

— Ooooh, qui ça ? demanda Kitty en se penchant vers lui.

— Là n’est pas la question, répondit-il sèchement. Je ne voulais pas écrire là-dessus. Ça ne m’intéresse pas. Je ne te parle même pas de ne jamais rédiger d’articles fracassants, mais d’écrire des papiers qui anesthésient le cerveau des gens. Ce n’est pas mon but dans la vie non plus.

— Je comprends, mais le footballeur, c’était qui ?

— Kitty…

— D’accord. Et le mannequin ?

— Là n’est pas la question !

Elle se renfonça dans son siège, déçue.

— Comment est-ce que j’ai pu te donner des leçons alors que je fais exactement la même chose ? J’aurais dû avoir assez d’amour-propre pour ne jamais écrire ces conneries. Ce genre de journalisme… était en train de me tuer à petit feu.

Kitty essaya de ne pas grimacer quand il lui enfonça le doigt dans les côtes pour appuyer son propos.

— Je comprends, c’était un geste honnête de sacrifice, une espèce de manifeste adressé aux obscénités que le public est contraint d’avaler, ce qui est très honorable de ta part et je le respecte, mais maintenant arrête tes conneries et balance le nom du footballeur et de sa pute.

— La seule chose que je vais te balancer, c’est ce cocktail de crevettes.

— Tu n’oserais pas.

Il piocha une minuscule crevette et la plaça sur sa fourchette dont il se servit comme d’une catapulte. La crevette vola et atterrit sur le sein de Kitty, répandant de la sauce cocktail sur sa blouse en satin.

Elle poussa un petit cri.

— Petit con.

— Rien n’est petit chez moi.

— Tu as taché mon haut.

— Apporte-le au pressing. J’en connais un ouvert toute la nuit.

— Je vais puer le poisson.

— Ça ira bien avec la merde de chien.

C’était comme au bon vieux temps, quand ils étaient étudiants et qu’ils se renvoyaient la balle.

Elle plongea sa serviette dans son verre d’eau et l’ignora pendant les cinq minutes qu’elle passa à frotter la tache, ne parvenant qu’à l’étaler davantage.

— Tu fais quoi alors ? C’est le bon moment pour être un wannabe journaliste sportif au chômage.

— Ha ! C’est là que tu te trompes. Je ne suis pas au chômage. Je bosse dans les jardins ouvriers.

— Non !?

— Si.

— Dans les jardins ouvriers de ton père ?

— Oui.

— Mais tu les détestes.

— Détestais, nuance.

— Et tu détestes ton père.

— Détestais. Nuance bis. Et puis maintenant qu’il me verse un salaire, je le trouve moins pire. Il avait besoin d’aide à cause de ses problèmes de dos, alors je fais le factotum. Besoin d’un rotavator ? Je suis là. D’engrais ? D’une cabane à outils ? D’un tunnel en plastique ? Tu n’as qu’un mot à dire. Au lieu de passer mes journées confiné dans un bureau, je les passe au grand air.

— Tu as horreur de la lumière du jour. Ta peau de vampire ne la supporte pas.

— Kitty, gronda-t-il en la menaçant d’une autre crevette.

— D’accord, d’accord… C’est juste que je suis sidérée. Tu as chamboulé toute ta vie pour un mec qui change de caleçon une fois par semaine. Il faut que je digère l’information.

Une autre crevette vola dans sa direction, mais cette fois Kitty parvint à l’éviter.

— Pourquoi tu veux bosser avec ton père tout d’un coup ? La dernière fois que tu m’as parlé de lui, tu m’as dit que tu en avais assez et que tu préférais couper les ponts.

— Ça a duré un certain temps. On a renoué lentement.

Steve joua avec son pain, évitant de croiser son regard ; il détestait aborder des sujets personnels. Il se mit à marmonner.

— Puis je lui ai présenté Katja et ils se sont bien entendus bizarrement, et…

Il ajouta quelque chose sur les changements opérés dans sa vie, mais Kitty n’en entendit pas un mot : elle était toujours coincée à « Katja ».

— Pourquoi tu me regardes comme ça ?

Elle se rendit compte qu’il avait arrêté de parler.

— Oh. Ben, j’ai cru t’entendre mentionner « Katja » et je suis restée perplexe.

— J’ai bien dit Katja.

— Katja, répéta-t-elle très fort comme s’il était sourd.

— Oui, répondit-il avec un sourire amusé.

— La fille avec qui tu es allé dîner il y a quelques mois ?

— Oui, et avec qui je sors toujours, confirma-t-il en rougissant légèrement.

Quand leurs filets de bœuf arrivèrent, Kitty n’avait plus faim.

— Katja. Tu ne m’as jamais dit que vous sortiez ensemble.

— Eh bien, si.

— Donc vous êtes en couple ?

Il leva les yeux au ciel.

— Tu ne m’as jamais dit que tu avais rompu avec Glen.

— Parce que tu l’as su avant moi.

— Comment ça ?

— La machine à café.

Il saisit soudain ce qu’elle voulait dire.

— Il venait juste de partir ?

— Quelque chose dans ce goût-là.

— C’était un connard de toute façon.

— Je croyais que tu l’aimais bien.

Steve secoua la tête, la bouche pleine.

Elle soupira.

— Est-ce que quelqu’un appréciait ce mec ?

Il déglutit.

— Toi.

— J’aurais bien aimé ne pas être la seule.

— Y avait Teigneux aussi…

Ils éclatèrent de rire. Teigneux était le chien de Steve : il avait quatorze ans, et Steve l’avait adopté dans un refuge quatre ans plus tôt. Personne ne connaissait son nom mais il avait l’air teigneux et, même une fois lavé, il ne semblait pas plus aimable. Ce nom lui allait à merveille. Il se faisait vieux, mais il avait toujours trouvé l’énergie de se frotter contre la jambe de Glen, qui, dégoûté, s’était sans doute interrogé sur son orientation sexuelle, puisqu’il passait sa vie à tout surinterpréter, comme lorsqu’il s’était demandé avec quel genre de femme il vivait après le scandale autour de Colin Maguire.

— Ça fait combien de temps que vous êtes ensemble ? Deux mois ?

— Cinq.

— Cinq ? Bon sang, Steve, autant te marier. Je devrais acheter un chapeau.

— Surtout pas. On verrait tes oreilles de Spock.

Kitty éclata de rire.

— Elle est roumaine ?

— Croate.

— Ah oui, c’est vrai. Elle est peintre ?

— Photographe.

— Ah.

Elle l’examina.

— Quoi ?

Il eut un rire gêné comme un adolescent de douze ans surpris avec sa petite amie.

— Rien.

— Allez, balance.

— Je ne sais pas, Steve, répondit-elle en attaquant sa viande. Tu as changé. Tu n’écris plus d’articles sur Victoria Beckham et tu as une petite amie. Je pense…

— Tu penses quoi ?

— Je ne sais pas, il se peut que j’aille un peu vite en besogne, mais je pense qu’il est possible que tu ne sois pas gay, finalement.

Un projectile en forme de frite frôla sa tête.

Kitty passa le reste du repas avec l’impression d’avoir une frite coincée en travers de la gorge. Elle avait du mal à avaler et ne comprenait pas pourquoi. Elle avait toujours trouvé réconfortante l’idée que Steve ait un job qu’il déteste et qu’il refuse de s’engager. Le fait qu’il se rende compte qu’il devait changer et qu’il le fasse la perturbait. Elle ne voulait pas être la seule à avoir des problèmes.

— Comment avance ton article ? finit-il par demander alors que le silence devenait pesant.

— Oh, soupira Kitty, déjà épuisée par cette histoire. Je n’en sais rien. J’ai rencontré une charmante vieille dame ce soir, qui m’a raconté sa charmante vie et tout ça est très charmant, mais rien de… (Elle se frotta les mains l’une contre l’autre.)… rien de bien palpitant. Il faut que je fouille son passé pour déterrer des cadavres. Quelque chose de moins charmant. C’est l’occasion pour moi de me racheter aux yeux de tellement de gens – certainement la dernière occasion –, et ce que Constance a vu m’échappe totalement. C’est frustrant.

Steve ne répondit pas. Elle le regarda : il était tendu. Il serrait les dents et la considérait comme s’il avait envie de la frapper.

— Tu as parlé à Colin Maguire ?

— Je l’appelle tout de suite si ça peut t’empêcher de me dire la chose horrible que tu as sur le bout de la langue.

— Il est encore question de toi, répliqua-t-il sèchement. Tu ne t’intéresses qu’à ta petite personne.

Elle fut décontenancée par son brusque changement d’humeur.

— C’était une blague, Steve, mais vas-y, je vois que tu as envie de me mettre plus bas que terre. Je veux juste que tu saches que je suis vraiment désolée pour tout ce qui lui est arrivé, dit-elle avant qu’il n’ait eu le temps de réagir.

— Ce qui lui est arrivé ? Il ne lui est pas arrivé quelque chose par hasard, Kitty, c’est ta faute, tu es responsable !

— Je sais ! Je me suis mal exprimée. Je ne peux pas gagner avec toi. Je sais bien que c’est ma faute. J’ai une conscience, figure-toi. Je serai désolée pour le restant de mes jours.

— Après coup, dit-il sous son regard perplexe. Tu es toujours désolée après coup. Tu ne te demandes jamais ce que pensent ou ressentent les gens avant d’agir. C’est ça qui m’ennuie. Tu n’as rien appris de l’affaire Maguire. Tu interviewes une gentille petite vieille qui a vécu une gentille petite vie sans histoire, et tu veux plus. Tu veux toujours plus.

Kitty était tellement abasourdie par son changement d’humeur qu’elle en eut les larmes aux yeux. Elle regarda autour d’elle en essayant de se concentrer pour ne pas éclater en sanglots. Kitty n’avait pas la larme facile, mais elle était à fleur de peau ces derniers temps, et Steve n’avait jamais eu de mots aussi durs à son encontre. Elle accordait beaucoup d’importance à son opinion. Sa mère l’avait accusée de tous les maux depuis janvier, mais rien – absolument rien – ne l’affectait autant que la déception qu’elle lisait dans le regard de Steve.

Ils finirent de dîner en silence, elle paya l’addition, puis il la raccompagna chez elle.

— Je vais vérifier que tu ne crains rien, dit-il en montant les marches quatre à quatre.

La porte qui donnait sur l’escalier menant à son appartement était toujours ouverte. Kitty avait exigé à plusieurs reprises qu’elle soit fermée, mais les propriétaires avaient toujours refusé parce que c’était aussi par cette porte que les employés accédaient au pressing. Cela voulait dire que n’importe qui pouvait monter jusque chez elle.

— C’est bon, dit-il en redescendant. Ça pue toujours la merde.

— Merci d’être venu. J’apprécie d’autant plus que tu as une petite amie, le taquina-t-elle en lui donnant un coup de coude.

— Elle voudrait te rencontrer, annonça-t-il, radouci.

— Ouais, super idée, ce serait génial ! s’enthousiasma-t-elle tout en sachant qu’elle en rajoutait. Je ferais mieux de rentrer chez moi avant que quelqu’un me balance un ballon rempli de vomi. Je suis contente que tu sois heureux, Steve.

Elle essaya d’avoir l’air gai et sincère mais, au fond d’elle, c’était une autre histoire.

Ton bonheur me rend jalouse et malheureuse, Steve. Je suis une pauvre fille amère et tarée.

Elle se couvrit le nez et la bouche avec sa veste et gravit les marches quatre à quatre tout en tentant de se convaincre que la cause de ses larmes était l’odeur nauséabonde qui flottait devant sa porte d’entrée.

 

OceanofPDF.com