Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Cecelia Ahern · Chapitre 9 sur 37

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Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Chapitre 9

 

 

— Nous voici chez Arnotts, au tout nouveau rayon dédié au personal shopping et avec moi aujourd’hui Eva Wu, la super personal shopper des stars et auteur du blog mondialement reconnu, « Pour vous ».

Debout à côté des caméras de télévision et de Gaby, l’agent d’Eva, Kitty regardait la scène qui se déroulait devant elle, en même temps qu’une dizaine de clients attirés par les caméras. La première chose que le cameraman lui avait apprise lors de son premier jour de tournage sur Trente minutes, c’était que les caméras étaient des « aimants à connards ». Dès qu’on en sortait une en public, ça encourageait pléthore de comportements ridicules et gênants chez gens d’habitude normaux. Bien des reportages de Kitty avaient été gâchés par des idiots qui se mettaient dans le champ derrière elle pour faire coucou à leur mère.

Kitty était dans le grand magasin sur Henry Street, à Dublin, pour interviewer Eva Wu. Incapable de dormir après sa dispute avec Steve, elle avait passé une grande partie de la nuit à faire des recherches sur Eva et sur son blog. Gaby tenait absolument à ce que Kitty vienne l’interviewer : elle lui avait passé trois coups de fil le matin même pour vérifier qu’elle serait bien là. Gaby était insistante et parlait vite et fort. C’était le stéréotype de l’agent qui s’arrange pour que les choses se produisent même lorsque le destin conspirait contre elle, et Kitty imaginait qu’Eva était tout l’inverse. Elle parlait tellement bas que la journaliste devait tendre l’oreille. Elle avait l’air réservé et peu expansive, mais pas timide.

Eva était interviewée par l’une des présentatrices vedettes du Scoop dont la vie personnelle faisait la une des tabloïds en ce moment. Le Scoop était un programme people focalisé sur la beauté et la mode.

— Alors, Eva, fit la présentatrice au front figé par l’abus de botox et à la lèvre supérieure trop épaisse pour être honnête, en parlant dans un micro surdimensionné au logo de l’émission. Donnez-nous le scoop : ça fait quel effet de rencontrer Brad Pitt ?

Eva sourit poliment.

— Désolée Laura, mais, euh… je n’ai jamais rencontré Brad Pitt.

Laura jeta un coup d’œil à ses notes et arrêta immédiatement de sourire.

— Coupez, dit-elle en se tournant vers le cameraman. On recommence.

Trois secondes plus tard, le sourire immense était de nouveau plaqué sur son visage.

— Alors, Eva, donnez-nous le scoop : ça fait quel effet de rencontrer George Clooney ?

Eva lança un regard à la fois inquiet et agacé à Gaby.

— Je n’ai pas vraiment rencontré George Clooney. Une entreprise qui travaillait avec lui m’a contactée pour me demander si je voulais bien lui faire un cadeau en leur nom.

— Ooooh, George Clooney, les filles !

Laura retira le micro de sous le nez d’Eva et couina dedans comme une folle sans quitter la caméra des yeux. Comme en réponse à son cri d’excitation, la caméra s’inclina et s’avança vers elles. Pour éviter de la prendre en pleine face, Eva recula maladroitement sur son tabouret. Gaby se prit la tête dans les mains.

— Qu’est-ce que vous lui avez acheté ? Attention, réponse exclusive pour Le Scoop. (Laura lança de nouveau un regard enthousiaste vers la caméra avant de reporter son attention sur Eva.) Dites-nous tout !

— Je suis désolée de vous décevoir, répondit Eva sur un ton aimable mais froid, mais j’ai refusé leur proposition en raison de l’esprit de mon blog. (Elle s’illumina soudain, ravie de pouvoir parler de son bébé.) J’ai développé « Pour vous » afin de trouver le bon cadeau pour la bonne personne. Pour ce faire, je passe beaucoup de temps avec la personne en question afin de comprendre quel est son vœu le plus cher. Ce que je ne peux pas faire avec quelqu’un que je ne connais pas, sinon ce n’est plus du personal shopping.

Gaby enfouit la tête dans ses mains en grimaçant, sous les yeux d’Eva.

Les yeux de Laura étaient devenus vitreux à la moitié du discours de la jeune femme, et Kitty était prête à parier ses maigres économies que tout ce qu’Eva venait de dire serait coupé au montage. Il aurait suffi qu’Eva fasse un commentaire sexuellement désobligeant sur George Clooney pour que les producteurs de l’émission soient aux anges. Eva avait l’air sincère, ses déclarations sonnaient juste même aux oreilles critiques de Kitty, qui se demandait si elle croyait à la philosophie de la jeune femme ou si elle croyait que la jeune femme y croyait. En tout cas, sa façon de concevoir le personal shopping était radicalement différente, du jamais-vu. C’était probablement ce que les entreprises recherchaient. Cela paraissait bien compliqué pour faire un truc aussi simple qu’acheter un cadeau.

L’homme assis à côté d’Eva lui lança un regard noir.

— En plus d’Eva, nous avons avec nous Jack Wilson, le personal shopper d’Arnotts. Alors, Jack, parlez-nous de ce que vous allez acheter pour vos clients cette année.

— Eh bien, dit-il en regardant droit vers la caméra, nous avons cette housse pour iPad dessinée par Tom Ford. Parfaite pour l’homme de votre vie qui aime les accessoires de designers. Elle protégera son iPad du sable pendant les prochaines vacances. Elle coûte mille cinq cents euros, ce qui est donné pour un article aussi luxueux.

Eva écarquilla les yeux.

— Arrête, marmonna Gaby entre ses dents.

Le perchiste lui lança un regard courroucé.

— Nous avons aussi un parapluie Chanel. Parfait pour la femme de votre vie qui n’aime pas se mouiller.

— C’est génial pour les femmes aux cheveux frisés, commenta Laura face à la caméra qui s’agita frénétiquement en réponse, s’approchant tellement d’elle qu’elle faillit la percuter.

— Il coûte mille euros.

Eva ouvrit grand la bouche, de même que Kitty, mais cette dernière n’était pas filmée. Elle sentait Gaby bouillonner à ses côtés.

— Pour quelles célébrités allez-vous faire du shopping ? demanda Laura.

— Oh, elles viennent toutes ici.

Jack se mit à dresser la liste des stars qui venaient à Dublin assister aux concerts estivaux. Kitty remarqua qu’il ajoutait « probablement » devant chaque nom.

— Waouh. Vous avez entendu ça ? Madonna ! Dites-moi, Eva, les lunettes de soleil que portent Victoria Beckham et Katie Holmes en ce moment : pour qui pourriez-vous les acheter ?

— Vous parlez de mes clients ?

— Allez, allez, la pressa Gaby.

— Eh bien, la liste de mes clients est strictement confidentielle, et donc je ne…

— D’accord, mais pour quel genre de personnes vous pourriez les acheter ?

— Pour qui j’achèterais des lunettes de soleil ? répéta Eva en regardant autour d’elle comme si elle pensait qu’on lui jouait un tour.

— Celles que portent Victoria Beckham et Katie Holmes, insista Laura, irritée.

Eva ouvrit et referma la bouche, mais aucun son n’en sortit.

— Eh bien, intervint Jack, ces lunettes seraient parfaites pour les femmes dans votre vie qui adorent Victoria Beckham et Katie Holmes, et qui n’aiment pas avoir le soleil dans les yeux.

— Merci pour ces conseils de premier ordre qui vous permettront d’offrir à votre moitié un cadeau digne d’une star.

Coupez.

Eva sauta à bas de son tabouret.

— Bon sang, dit Laura à la cadreuse pendant qu’elle rangeait le matériel. On fait quoi après ? Un reportage sur le vajazzling ?

— Comment les aider à se sentir comme des célébrités ? demanda Eva à Gaby une fois dans la rue. (Elle ne criait pas, mais sa colère était palpable.) Des lunettes de soleil ? Pour ressembler à une star ? Bon sang, Gaby !

— D’accord, ce n’est pas la meilleure idée d’interview que j’aie eue.

— Pas la meilleure ? Gaby, c’était la pire. Sur un tas de très mauvaises. Comment je peux parler de mon job si tu me fais faire ce genre de pub ? Le message se perd. Personne n’écoute. Ils n’en ont rien à fiche de « Pour vous », ils veulent juste ma liste de clients célèbres ! Et George Clooney ? C’était quoi, ce bordel ?

Eva n’avait toujours pas haussé la voix, mais on devinait son exaspération. Sachant qu’elle n’était pas consciente de sa présence, Kitty demeura un peu en retrait, ravie d’entendre la jeune femme exprimer clairement ce qu’elle pensait de l’émission.

— Ça impressionne les gens. Ça aide à décrocher des interviews, répondit Gaby en haussant les épaules.

— Le fait que je n’aie pas acheté de cadeau à Clooney impressionne les gens ?

— Les gens n’écoutent que les questions.

Eva ferma les yeux et prit une profonde inspiration.

— Je préfère ne plus faire d’interviews dans ces conditions.

— Mais ça te permet d’être médiatisée.

— Tu crois vraiment que ça m’a aidée ?

— Peut-être pas.

Eva poussa un gémissement, mais Kitty voyait bien qu’elle était en train de se calmer.

— Tout ce travail… Il faut trouver de la pub qui me permette de parler de ce en quoi consiste vraiment l’acte d’offrir, à quel point c’est précieux et unique, particulièrement à cette époque où les gens en bavent. Ça n’a rien à voir avec l’argent qu’on met dedans – on ne fait plus de somptueux présents –, mais avec l’intention derrière, comment le cadeau peut remonter le moral de celui qui le reçoit, comment on se sent aimé grâce à un simple geste.

— Je sais, je sais, pas besoin de me faire la leçon, répliqua Gaby en enfournant un chewing-gum.

Apparemment, elle avait besoin d’activer sa mâchoire tout le temps.

— Vraiment ? rétorqua Eva en la regardant droit dans les yeux.

— Je suis stupéfaite et atterrée que tu éprouves le besoin de me demander ça, répondit-elle sur un ton faussement indigné qui était, devina Kitty, pour son seul bénéfice. Ça fait combien de temps qu’on travaille ensemble, Eva ?

— Trop longtemps ? hasarda Eva avec un sourire.

— Quoi qu’il en soit, ton prochain rendez-vous est déjà là.

— Où ça ?

— Là.

Gaby pivota pour faire face à Kitty, qui tenta de reculer un peu afin d’aider Eva à sauver la face, mais c’était trop tard. Eva rougit, gênée d’avoir été espionnée, par une journaliste de surcroît.

— Je suis désolée, je ne… (Elle jeta un regard courroucé à Gaby.) J’ignorais que vous étiez là.

Gaby en prenait pour son grade.

— Pas de problème, ça m’a fait du bien d’entendre ça. Je ne vais pas faire comme si je n’avais rien entendu.

— Je suis très embarrassée. Je suis une grande fan d’Etcetera. Vraiment. Je le lis tous les mois. Je suis très heureuse que vous m’ayez téléphoné.

— Merci, répondit Kitty, rayonnante. Ma rédactrice en chef vous a contactée l’année dernière, il me semble. Constance Dubois ?

— Je sais de qui il s’agit, mais elle ne m’a pas contactée, non. Elle aurait dû ? (Elle se tourna vers Gaby.) Elle l’a fait ?

Gaby haussa les épaules.

— Pas à ma connaissance. Je ne te cache rien.

Kitty ne les connaissait pas depuis longtemps, mais elle en doutait. Son cœur se serra en découvrant une autre personne dont le nom figurait pourtant sur la liste avec laquelle Constance n’avait pas eu de contact. C’était quoi, cette liste, à la fin ?

— Est-ce que vous accepteriez que je rédige un papier sur vous ?

— Oui, bien sûr. Quels en seraient l’histoire ou l’angle, comme vous dites ?

Kitty se figea. Excellente question.

— C’est un article sur vous et, eh bien… quatre-vingt-dix-neuf autres personnes.

— Cent personnes ? (Gaby était visiblement déçue que le papier ne concerne pas uniquement Eva.) Qui sont les autres ? On les connaît ?

— Non. Ça m’étonnerait. Mais c’est une bonne question, dit-elle, tandis qu’une idée lui venait soudain. (Elle fourragea dans son sac.) Est-ce que ces noms vous sont familiers ?

Elle avait posé la question à Eva, mais Gaby lut par-dessus son épaule. Eva prit son temps pour parcourir la liste. Gaby en acheva la lecture en trois secondes.

— Non, constata Gaby. Je ne connais personne. Je peux avoir une copie de cette liste ?

— Pour quoi faire ?

— Pour faire des recherches sur ces gens. Pas question d’accepter cette interview sans savoir à qui ma cliente va être associée.

C’était une requête raisonnable, mais elle prit Kitty et Eva par surprise.

— Il m’arrive d’être très professionnelle, affirma Gaby en lançant à Eva un regard qui signifiait : « Je te l’avais bien dit. »

— Je ne pense pas que ce soit la peine, répondit Eva sur un ton égal. Si nous allions prendre un café, toutes les deux ? (Gaby fronça les sourcils.) On pourrait parler de tout ça dans un endroit plus cosy que Henry Street à l’heure du déjeuner.

— Excellente idée, répondit Kitty, soulagée.

— Le problème, c’est que j’ai un rendez-vous avec un client dans le centre des finances dans une demi-heure. On se retrouve après ? Ou vous m’accompagnez et on discute chemin faisant ?

— Ou alors… je pourrais vous observer pendant que vous travaillez ?

Eva lança un regard incertain à Gaby. S’il y avait un moment où elle avait besoin que Gaby prenne une décision à sa place, c’était là, parce que la suggestion de Kitty l’embarrassait. Mais Gaby ne saisit pas l’allusion. Elle se contentait de la dévisager en mâchant son chewing-gum.

— Quoi ?

— Ce serait une excellente opportunité pour moi de voir comment vous travaillez. De découvrir par moi-même pourquoi vous n’êtes pas une personal shopper comme les autres.

Eva sourit.

— Vous êtes douée. D’accord. Allons-y.

Le centre des finances se dressait sur les rives de la Liffey, entre North Wall Quay et Custom House Quay. Quatorze mille personnes y travaillaient au sein de quatre cent trente services différents, des hôtels, des restaurants et des boutiques. Elles se dirigèrent vers Molloy Kelly Avocats sur la place Harbourmaster, un gros cabinet spécialisé dans le droit fiscal et les litiges commerciaux. Eva avait rendez-vous avec George Webb, l’un des associés. Kitty chercha son nom sur Google : il était spécialisé en droit fiscal, insolvabilité, banqueroute et redressement d’entreprise, assurances, diffamation, séparation et divorce.

— Vous travaillez toujours avec ce genre de personnes ? demanda Kitty. Des hommes d’affaires débordés qui n’ont pas le temps de trouver des cadeaux pour les gens qu’ils aiment ?

Eva lui lança un regard intrigué.

— Qu’est-ce qui vous fait penser que c’est le cas ici ?

— Je l’ai googlé. Je connais bien ce genre d’hommes. Le travail d’abord, la famille après. Ils sont tellement habitués à avoir des employés qui font tout pour eux – leur pressing, leurs courses, leur ménage – que choisir des cadeaux pour leurs proches n’est pas dans leurs priorités.

— Si c’est le cas, il se passera de mes services.

— Comment ça ?

— Je travaille pour des gens qui cherchent le cadeau parfait, pas pour des gens qui s’en fichent. Je choisis mes clients autant qu’ils me choisissent, répondit-elle avec sincérité.

Kitty était intriguée par la philosophie d’Eva autant que par son sérieux.

— J’investis beaucoup de temps dans mes clients, Kitty, poursuivit Eva en souriant. J’ai besoin de savoir que ce cadeau est important pour eux, sinon, pourquoi serait-il important pour moi ? C’est comme pour vos articles. Si vous vous en fichez, le lecteur aussi.

Kitty réfléchit à ce qu’elle venait de dire. Cette femme était pleine de bon sens.

Après dix minutes d’attente dans un hall en marbre étincelant, l’ascenseur fit entendre sa sonnerie et un jeune homme vêtu d’un élégant costume avec cravate et pochette rose les appela depuis la cabine. Kitty devina tout de suite que ce n’était pas George Webb ; il lui rappelait Julian Clary jeune. Ses sourcils étaient épilés à la perfection et sa peau rayonnait comme si elle avait été soigneusement exfoliée et nourrie depuis l’enfance. Elle ne distinguait pas de maquillage, mais l’éclat de ses pommettes la rendit jalouse.

— Je m’appelle Nigel, fit l’assistant fringant à Kitty sur un ton brusque et sans lui tendre la main. Je vous accompagne dans le bureau. Vous êtes ?

— Kath… Kitty Logan, bafouilla-t-elle, toujours pas habituée à utiliser son diminutif comme prénom professionnel.

— Et que faites-vous ici Kath-Kitty ? demanda-t-il en se moquant de son erreur.

— Un stage, mentit-elle juste pour l’agacer.

— Un stage pour étudiant mûr, apparemment !

Eva se contenta de sourire.

Il les conduisit dans une antichambre.

— Attendez ici. Il ne va pas tarder.

Eva s’assit, tandis que Kitty déambulait dans la pièce, curieuse. Elles étaient bien différentes toutes les deux. Eva était du genre à obéir aux ordres poliment. Kitty en avait toujours été incapable. Elle avait systématiquement l’impression qu’on lui cachait quelque chose et voulait découvrir ce dont il s’agissait. Elle avait été une enfant très curieuse qui cherchait à voir au-delà des apparences et à déterrer les secrets que les gens dissimulaient parce qu’ils pensaient qu’ils avaient du sens, alors qu’ils n’intéressaient qu’eux. À l’université, elle ne restait pas avec ses amis quand ils sortaient : elle s’asseyait à côté de la personne qu’elle jugeait la plus intéressante, la plus complexe et la plus stimulante de la pièce et elle écoutait son histoire fascinante. Elle recherchait les esprits inhabituels et adorait écouter des anecdotes terre à terre aussi bien que fantastiques. Elle pensait que tout le monde avait une histoire à raconter et elle brûlait d’envie de découvrir les différentes facettes de chacun. C’était cette fascination et cet amour d’autrui qu’elle avait déversé dans ses articles pour Etcetera et mal transféré dans ses reportages pour Trente minutes. En enquêtant pour la télévision, son amour s’était transformé en méfiance et en besoin vital de découvrir ce qu’on lui cachait. Ses facilités à converser et son empathie étaient devenus des outils dans le jeu de la manipulation : elle essayait de faire parler les gens sans qu’ils s’en rendent compte et d’obtenir des commentaires de la part de personnes qui ne souhaitaient pas commenter. Elle s’était mise à raconter ses histoires de manière complètement différente.

Cette soudaine compréhension de sa propre attitude la fit réfléchir. Steve avait peut-être raison. Steve, son ami depuis longtemps et avec qui elle avait rarement eu de conversations profondes, la connaissait mieux qu’elle ne se connaissait elle-même. Elle sentit soudain sa peau se hérisser de chair de poule et elle leva les yeux pour découvrir ce qui avait causé ce phénomène.

Eva la regardait tout en examinant les tableaux accrochés aux murs, et Kitty se sentit mal à l’aise. C’était son métier d’observer les autres. Elle avait le don de se rendre invisible, ce qui lui conférait une certaine perspicacité, et voilà qu’Eva occupait sa place. En tant qu’observatrice, elle trouvait perturbant d’être épiée et se sentit soudain nerveuse. Kitty cessa de déambuler dans la pièce et se laissa choir sur l’un des fauteuils en cuir.

La porte s’ouvrit et George Webb entra dans la pièce.

— Bonjour, dit-il avec un grand sourire qui dévoila deux rangées de dents parfaites. Mademoiselle Wu, je présume, poursuivit-il en se tournant vers Eva.

C’était le choix évident. Elle était orientale, avec de longs cheveux raides et soyeux, si sombres qu’ils avaient presque un reflet bleu. Sa peau était parfaite. Elle était à peine maquillée mais elle n’en avait pas besoin : son teint était uni et elle était d’une beauté saisissante.

— Ce n’est pas moi, c’est sûr, plaisanta Kitty.

— Voici Kath-Kitty Logan, intervint Nigel en les rejoignant. Elle est journaliste pour Etcetera.

Il haussa un sourcil parfait comme pour lui prouver qu’on ne pouvait rien lui cacher.

George Webb ne dissimula pas sa perplexité.

— C’est un magazine, expliqua Nigel. Pas un de ceux que vous lisez.

— Contrairement à vous, constata Kitty en souriant.

— Non. Je vous ai googlée.

Kitty éclata de rire.

— Je rédige un article sur Mlle Wu, répondit-elle. Mais ne vous inquiétez pas, le sujet de l’article, c’est elle, pas ses clients. Aucun nom ne sera cité. Je voudrais simplement comprendre comment elle travaille.

Enfin, si son article abordait le sujet, car il pourrait aussi porter sur tout autre chose. Kitty n’était pas plus avancée que la veille, mais elle essayait de se donner une contenance.

George Webb réfléchit un instant.

— D’accord. Ça me va. Vous êtes une femme populaire, dit-il à l’intention d’Eva tout en s’asseyant en face d’elle.

George était très beau et très élégant, à la façon d’un Irlandais moderne : des sourcils bien dessinés, des poils de nez coupés… Il soignait les moindres détails de son visage sans embarras. Il portait un costume élégant, bien coupé sans être trop élaboré. Eva le dévisageait comme quelqu’un qui est confronté à un objet somptueux, et il l’examinait de la même façon. Leur attirance était palpable. C’était comme si Kitty n’était pas là, ce qu’elle appréciait – du moins quand elle travaillait. Elle allait se régaler.

— C’est Nigel qui vous a recommandée à moi, poursuivit George. Il m’a dit que vous étiez la meilleure dans votre domaine.

Nigel, qui était en train de préparer du café, leur jeta un regard courroucé. Kitty avait compris que c’était grâce à lui qu’elles étaient là lorsqu’il avait dépassé les bornes par ses plaisanteries discourtoises.

— C’est très aimable à lui, répondit Eva, sincèrement touchée.

— Il me semble que vous avez travaillé avec une de mes voisines, enfin, une voisine de travail. Elizabeth Toomey ?

— Effectivement, répondit Eva avec chaleur. Elle travaille juste en face, chez PricewaterhouseCoopers.

— Vous savez qu’elle a obtenu une promotion en janvier ?

— Oui. J’ai été ravie pour elle.

— Son patron a sûrement apprécié le cadeau que vous aviez choisi pour lui.

Eva se ferma aussitôt. Kitty assista à la transformation sous ses yeux, comme un insecte qui se réfugie dans son cocon. George le sentit aussi.

— Je pense qu’elle l’a mérité. Elle a travaillé très dur, se contenta de répondre Eva.

— Et moi je pense que votre cadeau n’y est pas étranger, répliqua George en riant.

Sa réaction surprit Kitty. Il était suffisamment intelligent pour ne pas insister, mais il ne pouvait pas s’en empêcher : il voulait désespérément savoir et ça se voyait. Connaissant la philosophie d’Eva en matière de confidentialité, Kitty craignait que ça ne présage rien de bon pour le charmant George.

Eva sourit sans répondre.

— Qu’est-ce que c’était alors ? demanda-t-il avant de se tourner vers Kitty. Je suis sûr que vous voulez savoir.

Kitty leva les mains pour montrer que ça ne la concernait pas.

— Je ne suis qu’une simple observatrice.

Un cadeau qui permettait d’obtenir une promotion ? Bien sûr qu’elle voulait savoir de quoi il s’agissait et où elle pouvait en acheter un. Le bruit fut si léger qu’elle aurait pu l’imaginer, mais il lui sembla entendre Nigel ricaner en posant une tasse de café devant elle.

Nigel intervint :

— M. Webb voudrait discuter avec vous d’une réunion familiale. Il y aura beaucoup de monde et autant vous dire qu’il leur tarde, expliqua-t-il sèchement et Eva, Kitty et George ne purent s’empêcher de rire. Sa sœur se marie, son grand-père fête ses quatre-vingts ans et ils ont décidé de tout fêter le même jour. M. Webb a tout simplement besoin de votre aide.

— Merci, Nigel, dit George.

Sur ces mots, son assistant quitta la pièce.

George jeta un coup d’œil inquiet à sa montre. Kitty devina qu’ils avaient épuisé le temps qui leur était imparti. Nigel avait rempli sa mission, George avait pris de son temps pour voir la jeune femme, et c’était fini. Elle but rapidement son café.

George regarda Eva.

— Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Pardon, qu’est-ce que je pense de quoi ?

— Est-ce que vous acceptez le job ?

— Où vit votre famille ?

George eut l’air surpris.

— À Cork.

— Quand a lieu la fête ?

— Je n’ai pas fait preuve d’un grand sens de l’organisation sur ce coup-là. C’est la semaine prochaine. Vendredi. Mais Nigel et moi, nous vous donnerons tous les détails dont vous avez besoin.

Il se pencha en avant, le regard intense. Si Eva avait été moins belle, il aurait certainement quitté la pièce depuis longtemps, songea Kitty.

— C’est très proche. Il me faut plusieurs semaines d’habitude.

— Plusieurs semaines ?

George était aussi surpris que Kitty.

— Il vous faut combien de cadeaux ?

— Oh, voyons voir, c’est Nigel qui a les détails, mais… il me faudrait un cadeau pour l’anniversaire de mon grand-père et un pour ma sœur et son futur mari. (Il se débarrassa d’une poussière invisible sur son pantalon, puis d’une deuxième.) Ah, et un autre pour une autre personne.

Kitty fut sincèrement déçue en entendant ça, pas pour elle – George l’avait à peine regardée depuis qu’il était entré dans la pièce, son attention tout entière consacrée à Eva, et pas seulement pour des raisons professionnelles. Elle dut se mordre l’intérieur des joues pour ne pas dire quelque chose. L’identité de cette personne était évidente, mais il s’était montré très charmant, et même si Eva était professionnelle et peu expansive, il était évident qu’elle n’était pas insensible. Kitty en était bien consciente, et maintenant qu’il y avait une connexion entre eux, ce qu’il avait à dire était embarrassant.

— Votre petite amie ? demanda Eva sur un ton professionnel.

— Oui. (Il s’éclaircit la voix.) Ça fait un an que nous sommes ensemble, marmonna-t-il.

Et ça risque de ne pas durer plus longtemps, songea Kitty.

— Un anniversaire de rencontre, commenta Kitty en notant quelque chose dans son carnet. Laissez-moi vous expliquer comment je travaille, monsieur Webb…

— Je vous en prie, appelez-moi George.

— George, répéta Eva en souriant. (Le lien était rétabli et Kitty était de nouveau invisible.) J’aime passer du temps avec les gens pour qui j’achète des cadeaux. J’aime voir qui ils sont, ce qu’ils veulent vraiment et je choisis des objets faits spécialement pour eux. Je ne suis pas sûre que votre assistant vous l’ait dit.

— Non, effectivement, répondit George, embarrassé. Je pourrais vous donner un budget, disons de trois mille euros ? Ce serait suffisant. Vous êtes rémunérée à l’heure ? Je ne sais pas comment ça fonctionne tout ça, mais, si c’est le cas, vous n’avez pas besoin de passer du temps avec eux, je suis prêt à vous payer un forfait très avantageux.

— Je ne suis pas la personne qu’il vous faut, répliqua Eva, à la grande surprise de Kitty.

George proposait de la payer ce qu’elle voulait et elle le rembarrait. Elle avait envie de lui balancer son carnet à la figure.

— Vous cherchez un personal shopper. Vous lui décrivez la personne, il trouve le cadeau. Du parfum pour votre mère, des étiquettes à bagages et étuis de passeports assortis pour votre sœur et son époux, ce genre de choses ?

— Parfait, parfait, répondit-il, ravi.

Puis il jeta un nouveau coup d’œil sur sa montre et fronça les sourcils : il était encore plus en retard à présent.

— Je suis désolée, George, je ne suis pas faite pour ce job.

Eva sourit et se leva.

Il resta assis sur le canapé et leva les yeux vers elle, décontenancé. Puis il comprit ce qui se passait et se leva à son tour.

— D’accord. (Il lui serra la main, mi-irrité, mi-contrarié.) Merci d’être venue. Nigel va vous reconduire. Je suis en retard à une réunion.

Il lui jeta un dernier regard intrigué, fit un signe de tête en direction de Kitty, dit au revoir et quitta la pièce.

Nigel réapparut immédiatement et ils reprirent l’ascenseur tous les trois en silence.

— Pourquoi avez-vous suggéré à George d’embaucher Eva ? demanda Kitty.

— C’est pour votre papier ?

Il prononça « papier » comme si c’était un gros mot.

— Si vous voulez.

— Non.

— Alors ça restera entre nous.

Il lui jeta un regard sarcastique puis se tourna vers Eva pour répondre.

— Cela fait six ans que je travaille pour lui et que je m’occupe de tous ses cadeaux. Pour les anniversaires, les Noëls, les baptêmes et j’en passe. Je pense qu’il est temps que son grand-père ait droit à autre chose que des mouchoirs et des cravates, même de luxe.

— Est-ce que sa famille est sympathique ? demanda Eva.

Kitty trouva la question étrange.

— Sympathique ? À vous en rendre malade, répondit Nigel, et elles en déduisirent toutes deux que c’était une réponse positive. Ils sont aussi merveilleux que moi. (Il se tourna vers Kitty et battit des cils dans sa direction avant de reporter son attention sur Eva.) Ils méritent mieux, conclut-il, sérieux.

Eva acquiesça en silence.

— Quant à moi, reprit-il sur un ton moqueur, j’ai assez perdu de temps à choisir de la crème antirides. J’ai mieux à faire.

— Comme le café, rétorqua Kitty en sortant de l’ascenseur.

— Eddie va vous montrer la sortie, Kath-Kitty.

Il fit un signe de tête au vigile baraqué debout dans un coin.

Les portes se refermèrent et Kitty se mit à rire. Elles sortirent du centre des finances.

— Eh bien, constata la journaliste qui avait l’impression d’avoir assisté à quelque chose de très inhabituel, c’était intéressant.

— Vraiment ?

Eva avait l’air dubitative.

— M. Webb vous a trouvée à son goût, affirma Kitty.

Sa remarque fit rosir Eva.

— M. Webb ne devrait trouver personne à son goût, rétorqua-t-elle sèchement. Il a un anniversaire de rencontre à fêter.

— C’est pour ça que vous avez refusé le job ?

— Non ! Si vous croyez que je fais ce métier pour rencontrer des hommes, vous faites fausse route, sinon j’aurais accepté.

Elles se mirent à rire en chœur.

— Pourquoi avoir refusé, alors ?

— Et si nous allions prendre un café ?

Kitty réfléchit un instant. Eva était très aimable et son métier intéressant, mais elle n’était pas certaine qu’il y ait matière à rédiger un article, à moins que l’intérêt que Constance lui portait réside dans sa vie personnelle. Jusqu’ici le regard professionnel de Kitty n’avait rien remarqué de passionnant. Elle n’arrivait pas à trouver le fil d’Ariane qui permettait de relier entre eux les noms de la liste. Elle avait tout intérêt à poursuivre son enquête sur les quatre-vingt-dix-huit autres noms – des personnes qui avaient certainement des histoires plus palpitantes – plutôt que de perdre encore quelques heures avec Eva. Cette dernière était charmante, mais Kitty avait une deadline. Il fallait qu’elle avance.

— Je ne veux pas vous ennuyer davantage, répondit-elle avec un sourire poli. (Eva sembla déçue et Kitty se sentit coupable.) Mais j’ai une dernière question avant de partir.

— Bien sûr, dit Eva, ravie.

— Je me demandais si vous vous souveniez du premier cadeau vraiment mémorable que vous avez reçu et face auquel vous avez ressenti une émotion profonde ? Celui qui serait peut-être à l’origine de ce… de ce désir de trouver les cadeaux parfaits pour les autres. Ce cadeau a pu jouer un rôle décisif dans votre choix de… carrière.

Eva eut l’air triste, puis son visage s’illumina.

— Oui, dit-elle avec un enthousiasme que Kitty trouva un peu forcé. C’était l’écurie My Little Pony avec un poney. De la part de ma grand-mère. J’avais sept ans et je l’ai adorée. J’ai passé des heures et des heures à jouer avec.

— Vraiment ?

Kitty était surprise, peut-être même déçue.

— Oui, acquiesça Eva sans se défaire de son masque joyeux. Pourquoi ?

— Je pensais que ce serait quelque chose de plus… de plus significatif, ou…

Elle la dévisagea, mais Eva ne laissa rien transparaître.

— Non. J’adorais ce poney, affirma-t-elle avec un sourire forcé.

Eva regarda Kitty Logan s’éloigner à vélo en se maudissant. Elle savait très bien qu’elle venait de se faire larguer comme une vieille chaussette. Ce n’était pas la première fois. Gaby ne le lui pardonnerait jamais. Elle avait eu la chance de pouvoir parler de son métier comme elle l’entendait et elle avait tout gâché. Mais elle ne pouvait pas donner à Kitty ce qu’elle voulait : sonder sa tête et son cœur. Eva savait très bien qu’elle faisait cet effet-là aux gens, mais elle ne voulait pas qu’ils s’aventurent par là. Elle n’osait pas s’y rendre elle-même.

Son téléphone sonna. Elle soupira et décrocha.

— Bonjour, maman.

— Eva, tu peux venir me chercher ?

Elle perçut le gémissement dans sa voix, le reniflement, la faiblesse, et son cœur se serra.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle pleine d’appréhension.

Mais elle le savait déjà.

— C’est mon poignet. Je pensais qu’il était juste foulé, mais il m’a fait mal toute la nuit. Je n’ai pas pu dormir et j’ai finalement décidé d’aller consulter. Ils m’ont dit qu’il était cassé.

— Où es-tu ?

— À l’hôpital.

— Où est papa ?

Un silence.

— Je ne sais pas, finit-elle par répondre à voix basse. Je ne l’ai pas vu de la journée. Bessie m’a accompagnée à l’hôpital, mais elle a dû partir pour aider Clare. Elle vient juste d’avoir un bébé, elle a besoin d’aide avec les garçons, je ne peux pas lui demander de revenir me chercher.

Eva sentit la colère la submerger. Une rage noire et sans issue dont elle ne pouvait rien faire, là, sur les quais de Dublin. Et elle ne la quitterait pas, elle le savait, pendant tout le trajet de retour en train vers Galway, jusqu’à ce qu’elle arrive à la gare, épuisée.

— Je suis à Dublin, expliqua-t-elle. Je ne rentrerai que ce soir.

— Ce n’est pas grave, je peux attendre.

— Pourquoi tu ne prends pas un taxi ?

— Non. Non, merci. Je t’attends.

Eva savait qu’elle dirait ça. Elle ne voudrait jamais que quelqu’un la voie comme ça. Elle resterait chez elle jusqu’à ce qu’elle soit guérie, Eva en était sûre.

— J’en ai pour des heures, maman.

— Je t’attendrai, répondit fermement sa mère. (Eva se demanda où cette volonté avait disparu quand elle en avait eu vraiment besoin.) J’espère juste que je pourrai me débarrasser du plâtre avant l’anniversaire de ton père. Il a décidé de faire une fête.

— Quand ? demanda Eva sentant l’inquiétude l’envahir de nouveau.

— Vendredi prochain.

— Vendredi prochain ? Mais… Je ne pourrai pas être là. Il aurait dû me prévenir plus tôt.

— Oh, il va être très déçu, répondit sa mère sur un ton si déchirant qu’Eva en eut le ventre noué.

— Je n’y peux rien. Je ne peux pas annuler mon travail – tu sais à quel point c’est difficile en ce moment. (Elle leva les yeux vers l’immeuble qu’elle venait juste de quitter.) En plus, je serai à Cork…

 

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