Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Cecelia Ahern · Chapitre 17 sur 37

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Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Chapitre 17

 

 

Si l’on avait dit à Kitty qu’Ambrose n’avait jamais parlé à un être humain avant elle, elle l’aurait cru sans problème. Elle n’était pas mal élevée, mais elle ne savait pas comment prendre part à une conversation. Elle ne la regarda pas dans les yeux, sauf une fois accidentellement, ce qui permit à Kitty d’entrevoir son visage défiguré et ses yeux vairons. Peut-être Kitty avait-elle laissé voir sa réaction : en tout cas, Ambrose évita son regard. Elle se plaça de façon à ne jamais lui faire face. Kitty avait une vue directe sur son profil droit. Au moins avait-elle glissé ses cheveux derrière son oreille, dévoilant une peau pâle. C’était la personne la plus étrange que Kitty ait jamais rencontrée, pas seulement physiquement.

Sa conversation était aussi déroutante que son comportement. Ambrose s’exprimait à voix basse mais, comme si elle en avait conscience, elle parlait plus fort sur certains mots avant d’oublier et les mots suivants n’étaient que murmures. Kitty devait tendre l’oreille pour suivre.

— Elle m’a appelée. C’était l’année dernière. Je m’en souviens. Parce que c’était… inhabituel. (Elle hurla le dernier mot et, comme si elle s’était effrayée toute seule, poursuivit en chuchotant.) Elle voulait venir me voir. M’interviewer. Oui, c’était ça. J’ai refusé. Expliqué que je ne… donne pas d’interviews.

— Est-ce qu’elle vous a dit quel était le sujet de l’entretien ?

— Eugene. Je lui ai conseillé de parler du musée avec Eugene. Il s’occupe du public. Pas moi. Elle a répondu que ça n’avait rien à voir avec le musée. Elle ne connaissait rien aux papillons.

— Ça avait un rapport avec vous personnellement ?

— C’est ce qu’elle a dit. J’ai répondu que je ne voulais pas. La liste. Elle a affirmé qu’elle me gardait sur la liste quand même. Je ne sais pas ce que ça signifie.

— La liste des gens qu’elle voulait interviewer, expliqua Kitty. Elle a laissé une liste avec les noms de cent personnes qu’elle voulait interroger pour écrire un article.

— Elle m’a rappelée. Quelques jours plus tard. Elle avait une question sur une chenille.

— L’Oleander, dit Kitty en souriant.

— Elle riait. Elle riait. Elle trouvait que c’était drôle. Gentiment. Elle était gentille, raconta Ambrose avec douceur, et ses yeux croisèrent ceux de Kitty pendant une fraction de seconde avant de se détourner, comme si elle savait que Constance était morte. Elle m’a demandé si elle pouvait venir. Me parler. Visiter le musée. Je lui ai dit que oui. Qu’elle pouvait visiter le musée. Mais pas me voir. Mais le musée n’est ouvert que l’été. Au printemps. Elle m’a téléphoné au printemps. Elle n’est jamais venue.

Kitty n’avait pas besoin de cacher ses larmes. Ambrose ne la regardait pas.

— Elle est tombée malade, expliqua-t-elle d’une voix tremblante. (Elle toussota.) On lui a diagnostiqué un cancer du sein l’année dernière et elle est morte il y a deux semaines.

— Mon père est mort d’un cancer.

Ce n’étaient pas les condoléances habituelles, mais la remarque était pleine d’empathie.

— Vous êtes venue chercher sa commande ?

Kitty cessa aussitôt de pleurer.

— Quelle commande ?

— Oh. Je croyais que vous étiez là pour ça. Je l’ai gardée pour elle. En vitrine. Je l’ai mis en vitrine et personne ne l’a acheté. Un spécimen encadré. Un papillon de nuit Oleander. Elle m’a dit que c’était un cadeau.

Ambrose se leva brusquement et quitta la pièce ; ses longs cheveux et ses vêtements amples et mous lui donnaient l’air d’un papillon. Kitty attendit et sécha ses larmes en souriant.

— J’ai dirigé ce musée avec mon père, expliqua Ambrose une fois que Kitty lui eut expliqué pourquoi elle était là.

Ambrose, comme la plupart des gens, avait manifesté une certaine réticence à lui parler, mais lorsque Kitty avait suggéré avec honnêteté que ça ne pourrait que faire du bien au musée tout en étant une aventure personnelle, et promis qu’elle ne prendrait aucune photo d’elle, elle accepta de se confier. Kitty prenait des notes, tout en essayant de recomposer le puzzle.

Hypothèse : les gens qui pensent qu’ils ne sont pas intéressants du tout.

Ou : les gens qui pensent ne pas être intéressants vivent les histoires les plus fascinantes.

Kitty recevait bien les textos menaçants de Sally, toujours coincée avec Eugene et un groupe de touristes beaucoup trop curieux, mais elle ne pouvait pas laisser passer sa chance. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi Constance avait choisi Ambrose, même si elle savait que ça n’avait pas de rapport avec son musée, et elle était bien décidée à découvrir ce que Constance avait déniché. L’histoire de cette femme intéressait Kitty autant sur un plan professionnel que personnel.

— Mes parents l’ont fondé ensemble, mais maman est morte et papa a continué tout seul.

Ambrose semblait avoir une quarantaine d’années, mais c’était assez difficile à affirmer avec certitude. Elle s’exprimait comme une enfant, dont elle avait la timidité, mais elle se courbait parfois comme une vieille dame.

— De quoi est morte votre mère ? demanda doucement Kitty.

Elle s’attendait à ce qu’elle lui réponde qu’elle était décédée dans un incendie ou quelque chose qui expliquerait son apparence. Elle ne savait pas comment aborder le sujet. Elle était fascinée, et en même temps c’était la seule question qu’elle ne serait certainement jamais capable de poser.

— En couches. Des complications. Elle a accouché ici. Dans la maison. Elle ne serait probablement pas morte si elle avait été à l’hôpital, mais elle ne voulait pas. Donc. C’était écrit.

— Je suis désolée, dit Kitty en avalant une gorgée de thé. Eugene semble vous être d’une grande aide et c’est un puits de science.

Ambrose leva les yeux et sourit. Pas à Kitty, mais à la porte ouverte sur le jardin, bruissant de vie et de papillons. Elle sembla s’illuminer avant de s’éteindre de nouveau.

— Eugene adore les papillons. Je ne pensais pas trouver un jour quelqu’un qui les aime autant que papa. Je ne pourrais pas faire ça. Sans lui.

— Il dit la même chose de vous. Que sans vous, rien de tout cela n’existerait. (Ambrose eut un sourire timide.) Vous l’avez trouvé comment ?

— Sa maman était ma préceptrice. Il l’accompagnait quand elle venait me donner des cours. Il s’ennuyait toujours à mourir. Parfois il suivait les cours, mais la plupart du temps il se promenait dans le musée. C’est pour ça qu’il en sait autant. Ça fait trente ans qu’il regarde des papillons encadrés.

— Vous étiez scolarisée à la maison ? demanda Kitty.

— Oui. (Ambrose garda le silence, mais Kitty attendit : elle sentait qu’elle était sur le point d’ajouter quelque chose et commençait à maîtriser sa façon hachée de tenir une conversation.) Les enfants peuvent se montrer très cruels. Ce n’est pas ce qu’on dit ? J’étais, pour tout dire, peu conventionnelle.

C’était un euphémisme.

— Papa pensait qu’il valait mieux que je reste ici.

— Et cela vous convenait ?

— Oh, oui, répondit-elle avec assurance. Cet endroit, c’est toute ma vie.

— Cela vous ennuie de me dire quel âge vous avez ?

Ambrose parut contrariée. Ses épaules se voûtèrent et son visage disparut derrière encore plus de cheveux. Kitty devina un conflit intérieur.

— C’est important ?

Kitty réfléchit. Parfois, l’âge n’avait aucune importance, mais pas dans ce cas.

— Si cela ne vous ennuie pas.

— Quarante-quatre ans.

Le téléphone de Kitty vibrait sans interruption : quatre, cinq, six appels manqués d’affilée. Dès qu’il s’arrêtait, il reprenait de plus belle. Sally était folle de rage et Kitty ne voulait pas perdre son moyen de transport.

— Excusez-moi, cela vous ennuierait-il que j’utilise vos toilettes ?

Kitty pensait qu’elle serait autant ennuyée qu’à l’idée de donner son âge, mais Ambrose sembla soulagée de ne plus être bombardée de questions. L’un des passe-temps favoris de Kitty était de fureter chez les gens. Elle examina toutes les pièces qu’elle traversa, puis, au lieu d’aller directement aux toilettes, elle tourna à gauche. À en croire les autres pièces qu’elle avait vues, celle-là était la chambre d’Ambrose. Elle fut stupéfaite. Le mur qui faisait face au lit était entièrement couvert de pages de magazines représentant des mannequins, des actrices et des chanteuses. Certaines photos montraient des détails – uniquement leurs cheveux, leurs yeux, leurs nez, leurs lèvres –, d’autres des visages entiers. D’autres encore étaient des collages de plusieurs femmes. De la même manière que son musée était recouvert de papillons encadrés, sa chambre était un musée célébrant la beauté. L’effet était cependant un peu dérangeant, et Kitty sentit un frisson lui parcourir le dos. Elle quitta rapidement la pièce.

Lorsque Kitty Logan finit par partir, Ambrose était épuisée. Elle ne fréquentait personne à part Eugene et elle se sentait vidée, fatiguée d’avoir essayé de dissimuler son visage, ses émotions, d’avoir déployé des efforts surhumains pour avoir l’air normale et saine d’esprit, toutes ces choses qu’elle était sans problème dans le confort de sa maison mais qui lui paraissaient un défi dès lors qu’elle entrait en contact avec des inconnus. Le cercle de ses intimes se réduisait à trois personnes : Eugene, Harriet, la femme de ménage, et Sara, la jeune femme qui travaillait au musée. Elle ne s’adressait à eux que lorsque c’était absolument nécessaire et elle n’était vraiment elle-même qu’avec Eugene, parce qu’il était lui et qu’il s’en fichait. Il la connaissait depuis toujours. Elle se cachait derrière ses cheveux pour tout le monde sauf lui : avec lui, elle s’attachait les cheveux, et elle le regardait droit dans les yeux.

Elle gagna sa chambre pour aller chercher le magazine qu’elle avait lu le matin même. Malgré les papillons et l’ouverture du musée, l’été n’était pas sa saison préférée. L’été était la saison où tout le monde se découvrait, les magazines étaient pleins de photos de célébrités et de jolies femmes en bikini à la plage, le musée était rempli de jolies femmes qui se coiffaient sans embarras. Ambrose aimait l’hiver, qui lui permettait de disparaître sous plusieurs couches de vêtements. Elle n’avait pas beaucoup voyagé, mais si elle l’avait pu, elle serait partie en vacances dans un endroit froid. Néanmoins, elle ne pouvait pas abandonner le musée et les papillons à cette époque de l’année.

Elle découpa avec soin la photo d’une midinette qu’elle ne connaissait pas. On la voyait en bikini sur une plage, après qu’elle avait perdu tous ses kilos de grossesse alors que son bébé n’avait que six semaines. Ambrose punaisa la photo sur le mur en prenant bien garde qu’elle n’empiète sur aucune autre, puis elle s’assit sur le lit et la contempla pendant un quart d’heure. Elle observa ses yeux, son nez, ses lèvres, son long cou, la cambrure de son dos, ses fesses musclées, ses cuisses fermes et bronzées et ses ongles de pieds vernis légèrement ensablés. Elle se perdit dans sa contemplation : pendant un instant, Ambrose devint cette femme, elle était sur la plage, elle sortait de l’eau, elle sentait les regards posés sur elle et la chaleur sur son corps, elle sentait l’eau de mer ruisseler sur sa peau, et elle savait qu’elle était belle, elle se sentait légère, heureuse et détendue, et elle se dirigea vers son transat pour y boire un cocktail. Ambrose vivait intensément la scène dans son imagination.

Kitty Logan lui avait demandé d’où lui venait sa fascination pour les papillons. Ambrose n’avait pas menti, mais elle n’avait pas non plus été tout à fait honnête. Pourquoi est-ce qu’elle aimait les papillons ? Parce qu’ils étaient beaux. Et pas elle.

C’était pour la même raison qu’elle aimait La Belle et la Bête quand elle était enfant et bien qu’elle ait déjà eu vingt-trois ans à la sortie du dessin animé de Disney, elle était allée le voir à plusieurs reprises au cinéma et, une fois qu’il fut sorti en vidéo, elle le regarda tous les jours : elle en connaissait la moindre réplique, le moindre regard, le moindre geste de chacun des personnages. Sa fascination enfantine pour le dessin animé avait rendu son père perplexe ; il avait mal compris pourquoi elle l’aimait autant. Ce n’était pas à cause de l’histoire d’amour, ce n’était pas parce qu’elle voulait voir la Bête redevenir belle, elle le regardait parce qu’elle savait, comme la Bête, ce que c’était que de reconnaître la beauté, d’être fasciné par elle et de se sentir tellement plus vivant en sa présence qu’on a envie de l’enfermer et de la garder sous clé pour la contempler et la célébrer tous les jours.

— Qui est-ce qui t’envoie des textos ? demanda Sally alors qu’elles rentraient de Kildare.

C’étaient les premiers mots qu’elle prononçait depuis un moment et Kitty devina qu’elle était en passe d’être pardonnée.

— Pourquoi ? s’étonna Kitty.

— Parce que tu as un sourire idiot depuis que tu as commencé cette textosation.

— Textosation ? Ce n’est pas un mot, désolée.

— Ne détourne pas la conversation. C’est qui ?

— Personne, juste Pete.

Elle avait essayé de prendre un ton nonchalant.

Sally écarquilla les yeux.

— Pete, le prince des ténèbres de la rédaction que tu méprises ?

— Je n’ai jamais dit que je le méprisais.

— Oh. Pu-tain.

— Quoi ?

— Oh, non. Tu sais ce qui est en train de se passer, n’est-ce pas ? plaisanta Sally.

— Tais-toi. Non, il ne se passe rien. Arrête, d’accord ?

Kitty essaya de mettre la main sur la bouche de Sally pour l’empêcher de parler. Sally pouffa, la voiture fit une embardée et Kitty ôta immédiatement la main.

— D’accord, je ne le dirai pas, mais tu sais que tu le sais, chantonna Sally.

— Il prend juste de mes nouvelles, rétorqua Kitty en éteignant son portable et en le rangeant dans son sac à main, ce qu’elle regretta aussitôt parce qu’elle aurait bien voulu voir s’il avait répondu à son dernier texto, spirituel et bien tourné.

Elles laissèrent le silence s’installer et roulèrent vers le ciel strié de rouge qui s’assombrissait.

— Ciel rouge le soir laisse bon espoir, constata Kitty.

— Oh, ne sois pas bête. Ce dicton est ridicule. Il est censé pleuvoir à torrent demain.

Le silence plana de nouveau, et l’esprit de Kitty vagabonda de Pete à son article. Elle pensa à tous les gens qu’elle avait rencontrés jusqu’à présent : Birdie Murphy, Eva Wu, Mary-Rose Godfrey, Archie Hamilton et Ambrose Nolan. Elle essaya de trouver un lien entre eux, en vain. Elle tordit leurs vies dans tous les sens, compara tous les détails qu’elle avait appris sur eux, et même si elle parvenait à leur trouver des points communs, il n’y avait pas vraiment de lien, ni d’histoire, mais chacune était puissante à sa manière. Elle devait repartir de zéro et écouter leurs histoires – peut-être que sa volonté de trouver un lien à tout prix la desservait. Elle tendit le bras vers son sac à main. Sally la taquina à propos de son téléphone, mais Kitty avait déjà oublié Pete. Elle sortit son carnet et son stylo ; Sally se rendit compte qu’elle était concentrée et la laissa tranquille.

Elle pensa à Ambrose et aux papillons encadrés sur les murs.

Nom numéro deux : Ambrose Nolan

Titre de son histoire : Kalologie – L’étude de la beauté

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