Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Cecelia Ahern · Chapitre 19 sur 37

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Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)

Chapitre 19

 

 

À moins d’une semaine de la deadline et sans piste supplémentaire, Kitty était envahie par une panique grandissante. Elle appela Archie pour savoir si les noms de la liste lui disaient quelque chose. Il aboya « non » après la lecture de chacun et lui répéta à de nombreuses reprises qu’il ne connaissait pas les noms des gens dont il entendait les prières. Elle allait lire le huitième quand il lui raccrocha au nez. Si elle faisait preuve de pragmatisme – si tant est que ce soit possible quand on croyait cette histoire de prières –, même s’il avait entendu celles des gens de la liste, comment Constance aurait-elle pu le savoir ? Impossible. Cette histoire de prières ne pouvait pas être le lien entre eux.

Kitty devait absolument en rencontrer davantage. Il lui fallait plus d’indices. Elle s’assit sur une marche de Temple Bar Square et appela le numéro quatre.

— Monsieur Vysotski, Kitty Logan à l’appareil. Je suis journaliste pour le magazine Etcetera et je vous appelle au sujet de…

— Vous avez reçu le communiqué de presse ? hurla un homme à l’accent étranger.

— Pardon ?

— Le communiqué de presse. On l’a envoyé vendredi dernier. Je suis tellement content que vous l’ayez reçu. Vous venez à la conférence de presse ?

Il était si impatient et si excité, il parlait si vite qu’elle ne put s’empêcher de sourire.

— Oui, monsieur Vysotski, mais…

— Appelez-moi Jedrek !

— Jedrek. Où a lieu cette conférence de presse ?

— C’est écrit sur le communiqué ! Aujourd’hui à midi ! À l’Erin’s Isle GAA Club. Vous serez là, hein ?

— Promis. Je serai là.

— Juré ? Il y aura du thé et des biscuits. Mme Vysotski est une excellente pâtissière.

— À tout à l’heure, Jedrek.

Kitty raccrocha, excitée par cet ajout à sa liste de personnages originaux. Elle était face à un dilemme. Elle avait rendez-vous pour bruncher avec Eva Wu au Four Seasons où Eva devait rencontrer la famille de George Webb pour la première fois lors d’un déjeuner de préparation au mariage. Eva ou Jedrek… ? Eva ou Jedrek… ? Elle prit rapidement une décision et laissa tomber Eva pour la deuxième fois. Puis elle sortit de son sac la carte de visite que Sally lui avait donnée le matin même. Elle composa le numéro et patienta.

— Allô. J’appelle au sujet du poste d’enseignant pour le cours de présentation de la télévision. Mon amie Sally Collins m’a donné votre numéro…

Kitty arriva à l’Erin’s Isle GAA à midi et quart, quinze minutes après le début de la conférence de presse. Traverser Finglas, le quartier où vivait Colin Maguire, l’avait angoissée ; elle avait gardé la tête baissée tout le long du trajet en bus tout en le guettant sans arrêt. Elle poussa doucement la porte, espérant se faufiler à l’intérieur sans se faire remarquer ni perturber la conférence. Mais ça ne se passa pas comme ça. Derrière la porte, dans une grande salle, se tenaient deux hommes assis derrière une longue table. Face à eux des rangées de sièges avaient été alignées. Au premier rang était assise une seule personne, et un photographe, appareil photo autour du cou, mangeait un biscuit, debout près du buffet.

Quatre paires d’yeux étaient rivées sur elle.

— Désolée pour mon retard, s’excusa-t-elle en gagnant une chaise. Je suis Kitty Logan, du magazine Etcetera. J’ai eu Jedrek au téléphone.

— Ah, oui ! Mademoiselle Logan.

Un homme rondouillard se leva immédiatement et elle reconnut la voix et l’enthousiasme de son interlocuteur. Il avait une cinquantaine d’années et un ventre aussi rond qu’une femme enceinte de six mois. Il contourna la table, la main tendue. Son crâne était entièrement chauve, mais sa bouche était encadrée par un bouc sombre.

— Soyez la bienvenue, mademoiselle Logan. J’étais certain que vous viendriez, dit-il avec l’entrain d’un gros bouddha joyeux.

Il tendit un index vers son visage comme pour lui dire : « Je vous ai eue. » Kitty ne put s’empêcher de rire.

— Alenka, dit-il à une femme qui se tenait derrière le buffet. Une tasse de thé ou de café pour notre journaliste.

— Un café, s’il vous plaît.

— Asseyez-vous, asseyez-vous !

Il l’attrapa quasiment par les épaules pour la faire asseoir. Kitty avait envie de pouffer. Elle regarda la journaliste assise à côté d’elle.

— Vous êtes Katherine Logan ? demanda celle-ci, intriguée.

— Oui. (Kitty s’éclaircit la voix.) Et vous… ?

— Sheila Reilly du Northside People, la présenta Jedrek. Et son photographe, Tom, ajouta-t-il avec un grand geste de la main.

Ce dernier, qui était en train d’engloutir un sandwich, rougit lorsque tous les regards se tournèrent vers lui. Il marmonna quelque chose et fit un salut de la main.

— Mademoiselle Reilly, vous connaissez la nouvelle arrivée ? Elle est célèbre ? demanda Jedrek, les yeux brillants d’excitation.

— Euh… (Sheila jeta un coup d’œil incertain à Kitty. Cette dernière le soutint, tête haute.) Oui…

Elle marmonna quelque chose et reporta son attention sur Jedrek.

— Excellent ! commenta Jedrek en se frappant dans les mains. Mademoiselle Logan, je vous présente l’homme qui est à côté de moi. Achar Singh.

Un sikh du même âge que Jedrek, coiffé d’un turban orange vif, la salua d’un signe de tête en souriant.

Une Polonaise aimable servit une tasse de café et un biscuit à Kitty.

— Ma femme, Alenka, annonça Jedrek. La meilleure cuisinière de Pologne.

La table croulait sous les victuailles et, à en croire le nombre de chaises, ils avaient de grandes espérances quant à la participation. Mais même s’il n’y avait que trois personnes, ils étaient de bonne humeur. Kitty trempa son biscuit dans son café et leva le nez : tout le monde la dévisageait. Elle ferma la bouche et le bout humide du biscuit tomba dans sa tasse, éclaboussant son menton. Elle s’essuya.

— Désolée. On attend du monde avant de commencer ?

— Ça a déjà commencé, répondit l’autre journaliste. Et fini. Je dois retourner au bureau. Si vous voulez bien m’excuser…

Les deux hommes lui serrèrent la main et elle leur souhaita bonne chance.

— À plus tard, Tom, dit-elle à son photographe, qui leva son verre en signe d’au revoir.

— L’article paraîtra quand ? cria Jedrek.

— Oh. Hum. Il faut d’abord que j’en parle à mon rédac’ chef. Je vous tiens au courant, répondit-elle rapidement avant de refermer la porte derrière elle.

Les deux hommes échangèrent un regard abattu avant de reporter leur attention sur Kitty.

— Bon. (Elle posa son café sur la chaise à côté de la sienne et sortit son carnet et son stylo.) Je n’ai pas reçu le communiqué de presse, je suis ici pour tout à fait autre chose, mais je suis intriguée. Qu’est-ce qui se passe ? Vous pouvez m’expliquer ?

Jedrek, le porte-parole, ne fut que trop heureux de s’exécuter.

— Je viens de Pologne et mon ami Achar est indien. Nous sommes tous les deux venus en Irlande pour trouver une vie meilleure et nous n’avons pas été déçus. Hélas, nous avons été licenciés lorsque l’entreprise pour laquelle nous travaillions, SR Technics, a quitté Dublin. Nous faisons partie des mille employés licenciés en un mois. C’est très difficile pour nous de retrouver du travail.

— Vous faisiez quel genre de métier ?

— SR Technics est une compagnie de maintenance aérienne qui fournit des pièces détachées pour les aubes des turbines des avions de ligne. L’usine se trouvait à l’aéroport de Dublin. L’entreprise a perdu de gros contrats et, vu le coût élevé de l’emploi en Irlande, elle a décidé de délocaliser. Mais notre avenir est à Dublin. Nos enfants et nos familles sont heureux ici, nos enfants vont à l’école, notre vie est ici. Le fils d’Achar est la star de son équipe de hockey gaélique sur gazon, le hurling, et c’est pour ça que nous avons le droit d’utiliser cette salle de temps en temps.

Achar semblait très fier. Le gardien du club qui attendait près de la porte, un trousseau de clés à la main, avait l’air de s’ennuyer ferme.

— Félicitations, dit Kitty.

— Merci.

— Donc… vous avez quelque chose à dire sur votre situation… ?

Elle était intéressée et émue par leur témoignage, mais une petite voix dans sa tête criait : « Pas encore une histoire de récession, s’il vous plaît, pas encore une histoire de récession. »

Ils échangèrent un regard.

— Si vous voulez…, commença Jedrek, incertain. Si vous pensez que ça pourrait nous aider… mais en fait on est là que pour l’enregistrement.

— L’enregistrement ? Vous faites de la musique ?

— Non, répondit Jedrek en se penchant sur la table, le regard brillant. On voudrait être enregistrés dans le Guinness des records comme les deux hommes les plus rapides sur cent mètres en pédalo, et on cherche des gens prêts à nous soutenir et nous encourager. Ce pays a besoin d’une histoire positive. On s’entraîne tous les jours – enfin, le plus possible, parce qu’Achar est très occupé avec son taxi – depuis neuf mois. Le club de voile local nous a donné un pédalo et on voudrait vraiment réussir. On a vendu des gâteaux, fait des vide-greniers et plein d’autres choses, mais on n’a réussi à réunir que quatre cent vingt et un euros et neuf centimes, ce qui n’est pas suffisant. Du coup, on va le faire tout seuls, mais on a besoin du soutien des gens.

— Vous aviez besoin de l’argent pour quoi faire ?

— Faire venir un juge coûte entre quatre et cinq mille euros par jour, en fonction de l’endroit où on se trouve. Le juge devrait venir de Londres. Du coup, on a décidé de s’en passer.

— Mais ce n’est pas obligatoire ?

— Non. On peut gagner le record et lui envoyer des preuves, mais il se réserve le droit de ne pas le valider.

— Mais on sait qu’un juge sera en Irlande jeudi, intervint Achar qui prenait la parole pour la première fois. Un ami à Cork nous a dit qu’il y en a un qui vient enregistrer un record.

— Achar, on en a déjà parlé, dit Jedrek. On ne peut pas aborder un juge pour un deuxième essai. Ça ne fonctionne pas comme ça.

— On peut au moins essayer, Jedrek.

Ils se regardèrent.

— On en discutera plus tard, affirma Jedrek sur un ton sans appel. Bon. Est-ce que vous allez écrire notre histoire, mademoiselle Logan ?

Kitty jeta un coup d’œil à Tom, le photographe. Il engouffra une tartelette à la cerise et examina la table en quête d’autre chose à manger. Elle n’était même pas sûre qu’il ait écouté un seul mot de leur conversation.

— Laissez-moi résumer. Vous êtes tous les deux des ingénieurs aéronautiques au chômage, et comme vous n’arrivez pas à retrouver du travail, vous voulez battre le record du cent mètres masculin en pédalo ?

— Oui, c’est ça, répondit Jedrek d’un air sombre.

Kitty se mit à rire.

— Je savais qu’elle ne nous prendrait pas au sérieux.

Achar se leva, furieux.

— Non ! Attendez ! Je suis désolée d’avoir ri. Vous m’avez mal comprise. Je ris parce que je suis heureuse, excitée, soulagée, expliqua-t-elle avec un grand sourire. Je serais ravie de raconter votre histoire.

— Vraiment ? demanda Achar, surpris.

— Et je pense que vous devriez essayer de battre votre record cette semaine, à Cork.

— Je te l’avais dit ! s’exclama Achar en se tournant vers Jedrek, qui ne semblait guère convaincu. Qu’est-ce qui ne va pas, Jedrek ? C’est exactement ce qu’on espérait.

Jedrek lança un regard méfiant à Kitty.

— Mademoiselle Logan a dit qu’elle n’avait pas reçu notre communiqué de presse et qu’elle était là pour autre chose. Avant que j’accepte qu’elle écrive notre histoire, je voudrais savoir ce qu’elle fait là.

Jedrek observait la journaliste depuis son siège sur le pédalo. C’était l’une des deux qui avaient daigné se montrer alors qu’ils avaient envoyé un communiqué de presse à tous les journaux, toutes les radios et toutes les télés irlandaises. Elle se tenait sur la rive de l’estuaire de Malahide, entourée de cygnes qui lui réclamaient du pain. Elle les chassait de la main tout en continuant sa conversation téléphonique.

— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Achar. Elle a l’air de s’intéresser à nous.

— Oui, répondit Jedrek, distrait.

Elle était en train de se disputer avec quelqu’un – son rédacteur en chef, apparemment –, et Jedrek trouvait que c’était mauvais signe, mais il ne voulait pas inquiéter son ami. Elle affirmait qu’elle révélerait quelque chose vendredi et pas avant. Jedrek appréciait qu’elle se batte pour eux – il était temps que les choses avancent en leur faveur –, mais il était évident qu’ils n’étaient pas son seul combat.

Achar lança un regard inquiet à son ami.

— Elle veut qu’on batte le record d’ici la fin de la semaine. On est prêts à faire ça en trois jours ?

— Achar, on est plus que prêts. Ça fait combien de temps qu’on s’entraîne, mon ami ?

— Neuf mois.

— Et combien de fois par semaine on s’est entraînés ?

— Cinq fois.

— Exactement. Est-ce qu’on a laissé le vent, la pluie, la neige ou la grêle nous détourner de notre but ?

— Non, Jedrek.

— Pas même la maladie. Je me souviens qu’on s’est entraînés alors qu’on avait la grippe. On y a investi tout notre temps libre. Nos familles, nos amis, les gars du pub et du club, le club de voile, tout le monde nous soutient. On est prêts, Achar.

— Oui, Jedrek.

Achar se redressa et carra les épaules ; il semblait avoir gagné plusieurs centimètres.

Achar était facile à ragaillardir, et Jedrek était très fort pour ça. Il avait exercé ce talent pendant le long hiver rigoureux quand leur motivation avait été entamée et que leur pédalo avait été réduit en pièces par une bande d’ados. C’était Jedrek qui s’était occupé de trouver des fonds pour le faire réparer. Cela les avait retardés de trois semaines, mais ils y étaient parvenus.

Jedrek savait que bien des gens trouvaient leur but risible, voire absurde, mais il était plus important que ce qu’il paraissait. Cela faisait trois ans qu’il ne travaillait plus. C’était un ouvrier qualifié qui avait toujours subvenu aux besoins de sa femme et de leurs trois enfants. Il avait aimé son métier et ses collègues et apprécié son rôle de soutien de famille. Il sentait que c’était ce qu’il devait faire et qu’il y parvenait bien. Lorsque ce devoir lui fut arraché, il perdit son enthousiasme. Il ne sut plus qui il était. Il se sentit inutile vis-à-vis de sa famille. Il était une source de déception puisqu’il ne parvenait pas à retrouver du travail. Il devait chercher un job dans une autre branche, puisque la sienne était bouchée, mais il mit du temps à l’admettre. Il avait fait une dépression ; il en était conscient à présent, même si à l’époque la moindre évocation de la maladie le faisait entrer dans une colère noire. Il était devenu difficile à vivre, changeant et irritable ; il cherchait toujours la bagarre, ayant l’impression que le monde entier était contre lui, et prenait tout très mal. Pendant ce temps, il se chercha un rôle, un rôle autoritaire, n’importe lequel, au sein de sa famille.

Une connaissance lui avait innocemment suggéré, sans malice aucune, de retourner chez lui s’il n’y avait plus rien pour lui ici. Mais ce que cet homme ne comprenait pas, c’est que c’était ici le foyer de Jedrek. Il vivait en Irlande depuis quatorze ans, ses trois enfants y étaient nés, avaient un passeport et l’accent irlandais. Ils allaient à l’école, avaient des amis ‒ toute leur vie était à Dublin. La Pologne n’était pas leur foyer. Toute sa famille était dispersée aux quatre coins du monde : son frère était à Paris, sa sœur à New York. Ses parents étaient morts, il n’y avait donc plus d’attaches en dehors de ses souvenirs et de ceux d’Alenka, qu’ils essayaient désespérément de partager et de recréer avec leurs enfants tous les étés lorsqu’ils se rendaient en Pologne. Mais leur aîné, âgé de treize ans, en avait assez de ce pèlerinage dans un pays qu’il considérait comme étranger et ennuyeux. Bien évidemment, depuis trois ans, ils n’avaient plus les moyens de s’y rendre : les vacances en famille et le retour aux sources de Jedrek avaient tourné court.

Lors de son premier Noël au chômage, il trouva un emploi saisonnier de magasinier de nuit dans un supermarché. Mortifié, il ne l’avait dit à personne, mais avait éprouvé un léger soulagement en découvrant que son collègue était un architecte réputé qui avait ravalé sa fierté et décidé que seul comptait l’argent qu’il gagnait pour subvenir aux besoins de sa famille. Cela avait amélioré sa situation, mais voir sa femme obligée de faire le ménage chez les riches l’avait empli d’une culpabilité si profonde que leur couple en avait souffert. Sa femme était très patiente, même s’ils avaient eu leurs mauvais jours. On aurait dit que lorsque l’un des deux avait le moral, l’autre était déprimé, une relation en dents de scie qui ne survivait que si l’un des deux avait la tête hors de l’eau.

Après cet emploi au supermarché, Jedrek en avait trouvé quatre autres ici et là – chauffeur, déménageur –, mais rien de solide, rien qui lui permette d’utiliser ses talents et son savoir ou de mettre sa famille à l’abri du besoin. Mais neuf mois plus tôt, quelque chose avait changé. Neuf mois plus tôt, quand il avait retrouvé Achar au club de foot de l’Erin’s Isle GAA, sa flamme, éteinte depuis longtemps, avait été ravivée.

Achar était son collègue chez SR Technics et, quand ils renouèrent, l’amitié entre les deux familles ramena de la joie dans les deux foyers. Leurs enfants avaient le même âge et aimaient jouer ensemble, leurs épouses s’entendaient bien, les sorties étaient plus agréables et Jedrek put compter sur le soutien d’un homme qui traversait exactement la même chose que lui. Il avait été incapable d’en parler à quiconque avant, mais Achar, lui, comprenait.

C’est lors d’une excursion au club de voile de Malahide, alors que Jedrek et Achar faisaient une course en pédalo contre leurs fils respectifs, qu’ils attirèrent l’attention des autres familles présentes ce jour-là. À la surprise générale, les pères de famille en surpoids gagnèrent la course. D’autres pères les défièrent et ils remportèrent toutes les courses, contre tout le monde. Ils eurent l’impression d’avoir accompli quelque chose, ils étaient bons, ils avaient empli leurs familles de fierté. Ils avaient un talent et ils entendaient qu’il soit reconnu. Ils avaient du temps, ils avaient la rage, ils avaient besoin que la société les reconnaisse. Cette tentative de record était beaucoup plus importante qu’il n’y paraissait au premier abord.

Kitty raccrocha enfin. Elle avait l’air épuisée et Jedrek savait reconnaître une personne sous pression.

— Prête ? cria-t-il.

— Désolée de vous avoir retenus, répondit-elle, chronomètre en main. Je suis prête.

— À trois, annonça Jedrek, et Achar et lui se préparèrent. Un, deux… trois.

Leurs jambes s’activèrent avec frénésie. Lorsqu’ils atteignirent la balise cent mètres plus loin, ils se retournèrent : Kitty sautait sur la pelouse, les pouces levés en signe de victoire.

Jedrek et Achar éclatèrent de rire et se frappèrent dans la main.

Kitty était assise dans le bus ; l’adrénaline courait tellement vite dans ses veines qu’elle avait envie de se lever et de danser. Au lieu de ça, elle sortit son carnet et écrivit :

Nom numéro quatre : Jedrek Vysotski

Titre de l’histoire : Guinness des records

 

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