Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)
Chapitre 24
Tôt le mercredi matin, Kitty descendit du bus à Kinsealy, au nord de Dublin, à côté de la jardinerie. Dans les champs alentour, des familles s’étaient rassemblées pour ramasser des fraises. Un peu plus loin, les jardins du père de Steve étaient pris d’assaut par les jardiniers attirés par le temps printanier. Le terrain tout entier appartenait au père de Steve : la jardinerie, les champs de fraises, les jardins ouvriers… À la grande surprise de beaucoup de gens, parfois contrariés, cela faisait plus de dix ans qu’il réussissait à contrer les investisseurs qui auraient voulu récupérer le terrain pour construire des logements. Les offres avaient fini par se tarir, mais il avait refusé des millions, heureux de continuer ses petites affaires. C’était un fermier dans l’âme et il n’aurait pas su quoi faire avec vingt millions sur son compte en banque. Il préférait passer ses journées à retourner la terre et à dénicher de nouveaux jouets de jardinage. Et à aboyer sur les gens.
— Je pensais que tu te cacherais sous un rocher, fit-il lorsque Kitty pénétra dans son bureau.
— Je pensais que tu serais le plus à même de trouver sous quel rocher.
Il lui lança un regard circonspect.
— Le plus gros possible, je dirais.
— Je suis ouverte à toutes les suggestions, répondit-elle en souriant, ce qui l’agaça encore plus. Comment ça va ? Les affaires tournent ?
Il la dévisagea avant de reporter son attention sur la paperasse entassée sur son bureau.
— Si c’est Steve que tu cherches, il passe le rotavator dans le jardin numéro cinquante.
— Steve passe le rotavator ? s’étonna Kitty en riant. Qu’est-ce qu’il y connaît ?
— Plus que toi en journalisme, répliqua-t-il sèchement.
Voilà qui la remit à sa place.
— Il a une petite amie, tu sais.
— Je sais.
— Katja.
— Je sais.
— Une fille chouette.
— Je sais.
— Elle réussit bien.
— Je sais. Elle prend des photos.
— C’est elle qui a pris celle-là.
Il lança de nouveau un regard circonspect à Kitty, et cette dernière posa les yeux sur un paysage magnifique : Skellig Rock sur la côte du Kerry, par un jour brumeux. Il obtint l’effet escompté : elle trouva le cliché très beau, mais comme c’était Katja qui l’avait pris, elle se sentit mal à l’aise.
— Où est le numéro cinquante ?
Il agita la main en direction du plan punaisé sur le mur sans lui prêter davantage attention.
Kitty trouva son chemin à travers les jardins de cinquante mètres carrés chacun et sourit aux familles. Certains étaient en plein boulot, d’autres prenaient le soleil sur des transats en buvant du thé, les enfants courant tout autour et s’aspergeant avec des arrosoirs. Chaque jardin présentait une scène différente, ce qui lui rappela le tableau noir du Brick Alley : « Chaque table a une histoire à raconter. »
Elle trouva Steve dans le jardin, occupé avec son outil qui faisait un bruit de tous les diables. Elle le héla, mais il ne l’entendit pas. Debout près de la clôture, elle le regarda : il était concentré sur le sol. À sa grande surprise, il avait exposé sa peau. Il avait abandonné son blouson en cuir et portait un tee-shirt et un jean, ainsi qu’une paire de bottes. Il était entièrement recouvert de boue et d’herbe, et d’autres taches non identifiables, et ses cheveux étaient encore plus en désordre que d’habitude. Il finit par lever les yeux et l’apercevoir.
Elle lui fit un signe de la main, souriante. Il arrêta immédiatement sa machine.
— Kitty, fit-il, surpris.
— Je me suis dit que j’allais passer te faire la surprise.
— Ça fait longtemps que tu es là ?
— Quelques minutes. J’observais la tête que tu fais quand tu es concentré.
Elle fronça les lèvres en faisant la moue, comme il le faisait déjà à la fac quand il étudiait ou passait un examen.
Il éclata de rire.
— Papa t’a accueillie ?
— Le meilleur comité d’accueil dont une fille puisse rêver.
— Je suis désolé, fit-il, sincèrement préoccupé.
— T’inquiète. Je préfère ton père au fumier sur ma porte.
— Ils t’en ont encore fait baver ?
— Que ça. Ça s’est arrêté dimanche, en fait, découvrit-elle soudain. Ils ont peut-être eu des ennuis. En parlant d’ennuis (elle contourna la clôture et pénétra dans le jardin), je suis venue te donner ça.
Elle ouvrit grand les bras et enlaça étroitement Steve. Il se raidit, sidéré et embarrassé, mais elle s’en fichait, elle devait le remercier pour ce qu’il avait fait. Il finit par se détendre, et elle fut surprise lorsqu’il passa ses bras autour de sa taille. C’était étrangement confortable. Elle ne s’était pas attendue à ce qu’il réagisse comme ça. Elle pensait qu’il la repousserait en appréciant son geste, mais voilà qu’ils se retrouvaient dans les bras l’un de l’autre en plein milieu du jardin, et elle se sentait gênée. Elle relâcha son étreinte et il fit de même, mais il ne s’éloigna pas. Leurs visages étaient tout près l’un de l’autre. Ses yeux bleus plongèrent dans les siens. Elle déglutit.
— C’était censé être un remerciement, dit-elle à voix basse.
Il fronça les sourcils.
— Un remerciement pour quoi ?
— Pour avoir nettoyé la peinture sur la porte de mon appartement et la merde de chien sur les marches, pour m’avoir laissé ton lit, mais plus que tout pour avoir fait du visage de Richie une tomate pourrie.
— Oh. Ça.
Il la lâcha brusquement et recula – beaucoup –, puis, pour plus de sûreté, il se plaça derrière le rotavator. Il était de nouveau lui-même.
— Tu l’as appris.
— Il est venu chez moi récupérer sa veste. Il pensait que tu étais mon petit ami et que tu avais appris la vérité. Il était ravi.
L’expression de Steve se durcit.
— Quel connard. Je lui casserais de nouveau la gueule sans problème.
Kitty était surprise par sa réaction. Steve n’était pas ce genre de mec. Il n’était jamais agressif. Il n’était pas mou non plus, mais sa ligne de défense était toujours de s’en ficher, pas de se battre.
— Eh bien, tu l’as déjà fait et je t’en remercie.
— Deux fois, en réalité, fit-il en souriant. J’ai failli me casser le poignet.
Il leva la main, et Kitty remarqua ses phalanges abîmées.
— Oh, Steve, je suis désolée.
Elle se pencha pour lui prendre la main, mais, fidèle à lui-même, il se dégagea.
— Ce n’est rien du tout.
— Je croyais que tu ne me parlais plus.
Il lui lança un regard perplexe.
— Comme tu m’as raccroché au nez l’autre jour, j’ai pensé que tu m’en voulais. À cause de l’histoire dans le journal du dimanche. Parce que j’ai encore merdé.
— Non, non, Kitty, non, répondit-il doucement. Pas du tout. J’étais en colère, oui, mais après lui. Pourquoi j’aurais été en colère après toi ?
Elle haussa les épaules et regarda autour d’elle : elle se sentait soudain tellement vulnérable quand elle était avec lui, tellement désireuse de plaire, tellement… non ! Elle ne pouvait pas ressentir ça pour Steve ?
— Comment tu vas, comment va l’histoire ?
— Je l’adore, répondit Kitty avec enthousiasme en laissant ses sentiments de côté.
Il éclata de rire.
— J’ai rencontré des gens incroyables et j’ai vraiment hâte de raconter leur histoire.
— C’est bien. On dirait que tu es de retour au meilleur de ta forme.
— Tu crois ?
Elle était sincèrement touchée.
— Oui. Tu reviens à tout ce qui m’a toujours prodigieusement ennuyé. Ça fait plaisir de te voir aussi… (il la dévisagea) heureuse.
Heureuse. Elle réfléchit un instant. Oui, elle l’était. Malgré toutes les emmerdes, elle était heureuse.
— Ça te dit d’aller manger un bout ou boire un verre ou… ?
— J’adorerais, mais je dois aller à Kildare voir la femme papillon. Je dois vraiment en apprendre davantage sur elle. Elle est aussi fascinante qu’une créature échappée d’un roman de Tolkien. Et après j’ai un entretien d’embauche.
— Où ?
— L’école du soir d’Ashford pour leurs cours sur les métiers des médias. Mais je me demande si je ne vais pas annuler.
— Je te l’interdis. Tu vas faire un malheur.
— C’est bien ce qui m’effraie.
— Kitty, déclara-t-il en plongeant son regard bleu dans le sien. Tu vas être géniale.
Sincèrement touchée, elle sentit des larmes absurdes lui monter aux yeux. Elle n’avait pas vraiment croulé sous les louanges ces derniers temps, et surtout pas de la part de Steve, et elle ne s’était pas rendu compte à quel point elle avait besoin qu’il la complimente. Elle baissa les yeux vers ses pieds et toussota.
— Je fais un voyage demain et je me demandais si je pouvais demander de l’aide à ta copine.
Elle eut un mal fou à prononcer ces mots, mais elle faisait des efforts et elle espérait qu’il le voyait.
— Katja ? Pourquoi ?
— C’est l’histoire la plus géniale de toutes. Birdie, l’un des noms de ma liste, a parié qu’elle atteindrait l’âge de quatre-vingt-cinq ans et elle les a demain. On va à Cork collecter son gain.
— Tu plaisantes. Elle a gagné combien ?
— Dix mille, répondit Kitty en souriant de toutes ses dents. Ou l’équivalent en euros, du moins. J’ai besoin d’une photographe. On part deux jours et j’ai deux, trois bricoles à faire sur le chemin.
Steve réfléchit.
— Je vais lui en parler.
— Merci. Je t’enverrai les détails depuis le bus. Si elle ne peut pas venir, dis-le-moi pour que je trouve quelqu’un d’autre.
Ils restèrent un instant immobiles dans le jardin, et Kitty éprouva l’envie soudaine de le serrer très fort dans ses bras. Abasourdie par ses propres sentiments, elle tourna les talons et s’éloigna, gênée.
— Mais, enfin, Eugene, pourquoi est-ce que tu lui as raconté ça ? cria Ambrose à l’intention de son ami et collègue.
Eugene rougit. Le caractère d’Ambrose était aussi brûlant que ses cheveux. Il l’avait déjà affronté et n’en était jamais sorti vainqueur. Il en était réduit à bredouiller.
— C’est venu comme ça dans la conversation, fit-il humblement.
Son attitude la conforta dans sa colère.
— Comment une chose pareille peut-elle se présenter dans la conversation ? Ça n’a rien à voir avec le musée. Oh, je savais bien que je n’aurais pas dû accepter qu’elle t’interviewe, fulmina-t-elle en faisant les cent pas dans la cuisine.
Ils savaient cependant tous les deux que c’était faux. Si Eugene n’avait pas parlé à la journaliste, il n’y aurait pas d’article et donc pas de publicité pour le musée, dont ils avaient un besoin cruel, et aucun moyen pour eux d’exprimer leurs inquiétudes pour leurs chers papillons dont certains étaient en voie d’extinction. Eugene se débrouillait mieux avec les gens. Tout le monde savait ça. Sauf en sa présence, Ambrose était totalement incapable de discuter avec qui que ce soit. Elle était trop consciente de son apparence, trop obsédée par ce qu’on pensait d’elle pour formuler une pensée cohérente, et encore moins faire des affaires ou promouvoir son musée. Elle s’en sortait au téléphone, mais elle avait bien conscience du mystère local qui l’environnait et, en conséquence, elle préférait ne rencontrer personne. De cette façon, elle n’ajoutait pas d’eau au moulin des rumeurs sur le thème de « le jour où j’ai rencontré Ambrose Nolan… ». À dire la vérité, c’était de pire en pire. Elle faisait ses courses en ligne et se débrouillait pour que toutes les livraisons nécessitant une signature soient déposées au musée afin qu’Eugene ou Sara les réceptionne. Mais la seule chose que personne ne savait était précisément ce qu’il avait révélé à la journaliste. Deux choses, pour être plus précise. Eugene avait avoué la première en s’attendant à ce qu’Ambrose soit relativement agacée, mais elle avait explosé en l’entendant. Quant à la seconde, elle était impardonnable. Il le savait quand il l’avait dit à la journaliste, mais il n’avait pas pu s’en empêcher. Elle connaissait bien son métier et avait une façon de lui soutirer les informations qui l’ennuyait. Il avait révélé des choses qu’il ignorait jusqu’à ce qu’elles sortent de sa bouche.
— Je m’excuse de lui avoir parlé de l’opération, bafouilla-t-il. Je n’aurais pas dû. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je vais lui demander de ne pas en parler dans son article.
Il parlait du fait qu’Ambrose faisait des économies depuis très longtemps pour se faire enlever la tache de naissance qui lui dévorait le visage. Elle avait consulté de nombreux médecins à ce sujet : il lui faudrait plusieurs opérations au laser, mais c’était faisable. Elle n’avait aucune envie que cette information circule. L’idée qu’Eugene ait pu discuter de son apparence avait quelqu’un l’humiliait profondément.
— Mais j’ignorais que tu ne voulais pas que je parle du rapport, poursuivit Eugene sur un ton plus assuré, et Ambrose sut qu’il était sincère.
— Qui d’autre est au courant ?
— Personne.
— Tu savais donc bien qu’il ne fallait pas en parler, sinon tu l’aurais dit à d’autres personnes.
— Écoute, Ambrose, calme-toi. Tu as abattu un travail considérable. Tu devrais en être fière. J’ai lu et relu ton rapport, et c’est la chose la plus merveilleuse que j’aie jamais lue. Je suis fier de toi : le monde entier devrait être au courant de tes découvertes. Le fait que le symposium t’ait demandé de faire une intervention est un honneur immense et la confirmation de la qualité de tes analyses. C’est une chance en or, et tu le sais. Ce n’est pas tous les jours ni même tous les ans qu’il vient en Irlande.
Il faisait allusion à l’événement qui devait avoir lieu à l’Université de Cork, et dont sir David Attenborough, président de la Sauvegarde des papillons, ferait l’allocution d’ouverture. Il y aurait des articles sur les dernières initiatives pour contrer le déclin du nombre de papillons et sur la préservation des habitats. Ce symposium serait aussi l’occasion pour les chercheurs du monde entier de présenter leurs études sur le travail de conservation. Ils réfléchiraient aux défis à venir, parmi lesquels le changement climatique. Ambrose avait été invitée à s’exprimer. Eugene avait confirmé sa venue sans la prévenir, ce qui avait provoqué sa colère, mais la dispute avait eu lieu un autre jour. Eugene ne savait pas encore si elle se rendrait à la conférence, mais il n’abandonnait pas tout espoir.
— Tu as fait exprès de le lui dire, aboya-t-elle, rouge de rage, les yeux brillants, l’un d’un vert menaçant, l’autre d’un marron inquiétant, pour me forcer la main. Si elle en parle, alors je serai obligée d’y aller, c’est ça ton plan ?
— Je pense que ton travail mérite d’être mis en lumière, répliqua-t-il en essayant de ne pas bafouiller. Je doute que quiconque au monde ait étudié le paon du jour aussi bien que toi. Tu as les données et l’expérience pour le prouver. Pourquoi passer cinq ans à rédiger un rapport si tu veux le garder pour toi ?
Il se rendit soudain compte que sa voix s’était fait de plus en plus forte. Ambrose parut surprise. Presque amusée.
— Tu lui as dit que j’allais à Cork, et maintenant elle veut venir avec nous, fit-elle, irritée.
— Faux. Elle veut qu’on l’accompagne.
— Je ne comprends pas.
— Elle va t’expliquer. Elle va arriver d’un instant à l’autre. Elle veut passer l’après-midi avec toi.
La sonnette de l’entrée retentit.
— Ce doit être elle.
Encore tremblant, il abandonna une Ambrose bouche bée, qui s’empressa de se détacher les cheveux pour se cacher le visage.
Il prit une profonde inspiration et sourit avant même d’ouvrir la porte.
— Ah, mademoiselle Logan. Quel plaisir de vous voir. Entrez, je vous prie.
— Elle s’attache les cheveux quand elle est avec vous, fit remarquer Kitty à Eugene lorsqu’elle en eut terminé avec Ambrose, qu’elle trouvait de plus en plus intrigante.
Eugene, qui était assis à son bureau dans une pièce minuscule, leva les yeux de ses dossiers, surpris.
— Elle vous a dit ça ?
— Non, je vous ai vus discuter par la fenêtre avant de sonner.
Ce qui voulait dire : « Je vous ai espionnés par la fenêtre avant de sonner. »
— Oh. Eh bien, je n’ai rien à ajouter à cette remarque.
— Je n’en parlerai pas dans mon article, le rassura Kitty en s’appuyant au chambranle, ce qui donna à Eugene l’impression d’être pris au piège. Je pensais juste que vous aimeriez le savoir.
— Ah bon ? Pourquoi ?
Il agitait ses papiers. Ses joues étaient écarlates et la couleur s’était répandue sur son cou et jusqu’à son nœud papillon.
— Parce que cela veut dire qu’elle se sent bien avec vous.
Kitty sourit en voyant les coins de sa bouche frémir.
— Eh bien, je n’y ai jamais prêté attention. Je veux dire, il n’y a pas de raison… Ce n’est pas… Elle n’est pas… Nous ne sommes pas…, bégaya-t-il, incapable de finir une phrase.
— Bon, je vous verrai tous les deux demain, affirma Kitty.
— Elle a accepté de venir ?
— Non, mais je compte sur vous pour la convaincre. J’ai le sentiment qu’elle vous écoute.
Sur ce, elle lui fit un clin d’œil et quitta le musée.
L’Université privée d’Ashford était située sur Parnell Square à côté du Centre des écrivains irlandais, qui faisait face au jardin du Souvenir et autres bâtiments importants tels le Gate Theatre et l’hôpital Rotunda. C’était un square georgien, et l’université occupait quatre étages. On y enseignait la cuisine et la technologie, la décoration intérieure, les affaires, le marketing et les médias. Une partie de cette formation était consacrée à la télévision et avait pour but d’apprendre aux étudiants à s’exprimer correctement et lentement, à s’adresser à la caméra, à se débarrasser de tics ou d’habitudes qu’ils avaient sans le savoir et à être à l’aise à l’écran et avec sa propre voix. Kitty avait suivi ce cours cinq ans plus tôt et s’apprêtait à passer un entretien pour se retrouver de l’autre côté de la barrière. Elle était bien consciente de ne pas avoir d’expérience en matière d’enseignement, mais elle avait celle du terrain et, outre le fait qu’elle était toute prête à partager son expérience, elle avait vraiment besoin d’argent. Deux heures et demie par semaine, c’était déjà ça.
Elle s’assit devant Daniel Meara, le capitaine du navire, ancien proviseur devenu homme d’affaires, qui avait fondé cette université pour donner des formations à mi-temps et des cours du soir : il gagnait donc de l’argent en délivrant des diplômes et des certificats pour des emplois que les étudiants ne trouveraient jamais.
— Katherine.
Il baissa les yeux sur son CV avant de les reposer sur elle en souriant. C’était un sourire gêné qui poussa immédiatement Kitty à se demander pourquoi diable elle était là. Si elle ne croyait pas en elle, comment allait-elle convaincre cet homme qu’elle était compétente pour ce job ? Elle se prépara pour la suite.
— Merci d’être venue. Voilà…, fit-il en posant les mains bien à plat sur la table.
Ses doigts moites produisaient un bruit de succion chaque fois qu’il les soulevait pour accentuer certains mots.
— Vous êtes une ancienne élève, poursuivit-il, ce que nous apprécions grandement, et c’est pour cela que j’ai demandé à Triona de vous faire venir, afin de vous rencontrer. (Il bougea ses doigts qui firent ce bruit écœurant.) Vous avez travaillé dans le domaine pour lequel vous aviez suivi cette formation, ce que nous admirons infiniment et dont nous sommes très fiers. (Il s’éclaircit la voix.) Cependant, au vu des circonstances actuelles, de vos circonstances actuelles…
C’étaient les seuls mots qu’elle avait besoin d’entendre pour comprendre ce qui allait suivre, et le reste disparut avant d’atteindre son esprit, à l’exception du mémorable :
— Les étudiants étudient votre cas en cours de loi des médias, et nous pensons que cela constituerait un conflit d’intérêts et vous placerait dans une position très inconfortable.
Elle aurait préféré l’entendre au téléphone. Elle avait passé du temps à s’habiller, se maquiller et se coiffer, elle portait des chaussures qui lui coupaient la circulation, et voilà qu’elle était renvoyée sur un ton condescendant. Au moins, par téléphone, elle n’aurait pas eu à rentrer chez elle en pleurant sur son vélo. La seule chose de bien de la soirée fut la pluie torrentielle prédite par Sally, qui tomba brusquement alors qu’elle roulait, malheureuse, dans l’obscurité.
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