Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)
Chapitre 29
Le lendemain matin, l’humeur était bien meilleure. Même si Mary-Rose et Sam ne s’assirent pas côte à côte au petit déjeuner, Eugene et Ambrose avaient l’air à l’aise et cette dernière échangea même quelques mots avec Regina, même si elle ne regarda personne d’autre. Archie et Regina avaient partagé une chambre, et leur proximité et leurs regards en coulisse n’échappèrent à personne. Kitty se sentait cependant un peu plus embarrassée que d’habitude en présence de Steve, et elle ne parvenait pas à décider comment elle devait se comporter après leur conversation interrompue de la veille, mais tout ça fut facilement caché par l’excitation provoquée par le grand événement à venir pour Jedrek et Achar.
Ils mangèrent solidement tous les deux et eurent droit à des encouragements nourris de la part d’Archie, qui suivait certainement le plan qu’il s’était fixé en aidant ceux dont il entendait les prières. Kitty n’avait pas son « don », mais elle devinait sans problème ce que devaient souhaiter Jedrek et Achar ce matin. Steve et Sam discutèrent, sérieux, pendant tout le repas, et poursuivirent leur conversation dans le bus. Kitty aurait tout donné pour savoir de quoi ils parlaient. Elle les aurait volontiers rejoints si elle avait su comment se comporter avec Steve. Bien qu’elle n’ait pas touché son dû, Birdie était d’excellente humeur après son retour aux sources et le cadeau mémorable que lui avait offert Eva, et elle était perdue dans ses pensées, participant de loin en loin à la conversation quand elle sortait de sa rêverie.
Alors qu’ils étaient en train de s’installer dans le bus, le jeune O’Hara sortit en courant du salon des bookmakers, une grosse enveloppe à la main.
— Bridget ! s’écria-t-il. Bridget Murphy !
Birdie, qui s’apprêtait à monter dans le bus, pivota vers lui. Edward se porta immédiatement à sa hauteur et Kitty avait bien l’intention de rester là aussi.
— Je suis content de vous avoir attrapée à temps. J’ai dû déployer tous mes talents de persuasion ce matin, fit-il, écarlate et essoufflé. Je suis vraiment désolé pour hier. Ma grand-mère peut se montrer très rancunière. On adore la loyauté dont elle fait preuve envers la famille, mais c’est souvent ce qui cause sa perte. Mais moi je suis loyal aussi, à mon arrière-grand-père. Je sais qu’il était radin comme pas deux, mais il avait un grand respect pour ses affaires et c’était un homme de parole. S’il a accepté votre pari, il aimerait vous voir gagner. J’espère que vous accepterez cet argent, votre gain, avec mon plus grand respect.
Birdie le dévisagea, sidérée.
— J’étais très proche de mon arrière-grand-père, Jamie. Il parlait souvent de vous.
Birdie porta les mains à sa bouche, puis les posa sur les joues du jeune O’Hara, très émue. Il rougit encore plus.
— Tu lui ressembles tellement que quand je t’ai vu pour la première fois, hier, j’ai cru…
— Tout le monde dit que je suis son portrait craché, dit le jeune homme, les joues toujours cramoisies.
— Merci, murmura-t-elle. Que Dieu soit bon avec toi.
— Merci, dit Edward à son tour.
Kitty aida Birdie à monter dans le bus : quand ils virent l’enveloppe dans sa main, tous se mirent à l’acclamer, et la bonne humeur fut définitivement de retour.
— Allez, l’étudiant, appela Molly, mais sur un ton plus affectueux que d’habitude, et lorsque Edward posa les yeux sur elle, Kitty devina qu’il y avait quelque chose entre eux.
Elle était tellement contente qu’elle aurait pu faire une petite danse de la joie.
Regina la rejoignit et s’assit à ses côtés.
— Bonjour, fit-elle, timide. On n’a pas encore eu l’occasion de discuter.
— Absolument. J’en suis navrée.
— Oh, vous avez plein de gens plus importants à qui vous devez parler pour votre article, répondit-elle avec gentillesse. Je ne veux pas abuser de votre temps, mais juste vous remercier.
— C’est inutile, je suis ravie que vous ayez pu vous joindre à nous.
— Je ne parlais pas de ce voyage, même si je vous en suis reconnaissante, et Archie m’a dit que c’était vous qui aviez payé les chambres, et je vous en remercie. (Elle baissa les yeux sur ses doigts délicats et minces qui ressemblaient à ceux d’une poupée.) Je voulais vous remercier d’avoir aidé Archie. Il dit que vous avez fait beaucoup pour lui. Que c’est vous qui lui avez dit de m’aborder.
— Je n’ai pas eu besoin de beaucoup le pousser, répondit Kitty en souriant. Il vous dévorait des yeux chaque fois qu’on se retrouvait au café.
Regina rougit en l’entendant.
— Et comme vous l’avez aidé, il m’a aidée, et je vous en suis profondément reconnaissante.
— Il vous a parlé de son… sixième sens ?
Kitty ne savait pas quel mot employer : à dire la vérité, elle ignorait si c’était un don ou une malédiction. Si grâce à ça il avait rencontré Regina et qu’il était heureux, alors c’était un don, mais elle ne le lui enviait pas.
— Oui. Il m’a raconté toute sa vie. C’est un homme unique, de cela je suis certaine.
Elle s’était exprimée avec fermeté, ce qui sous-entendait qu’elle ne croyait peut-être pas le reste.
— Il a beaucoup souffert, acquiesça Kitty. Je peux vous poser une question personnelle ? Vous n’êtes pas obligée de tout me raconter, mais… j’aimerais bien savoir s’il avait raison à votre propos.
— À propos de mes prières ?
— Oui. Il m’a dit que vous répétiez sans cesse « S’il vous plaît ».
— Je n’en étais pas consciente, répondit-elle en contemplant ses mains. Mais je suppose que c’est effectivement ce que je disais.
Kitty hocha la tête. Elle mourait d’envie d’en apprendre davantage, mais elle ne voulait pas la brusquer. C’était Archie son histoire, pas Regina, mais il était dans sa nature de s’intéresser aux gens, du moins c’était ce que Constance lui avait toujours dit.
— J’ai été en couple, avoua soudain Regina, au moment où Kitty pensait qu’elle ne répondrait pas. Pendant très longtemps. (Elle eut de nouveau ce regard hanté que Kitty avait observé au café.) Mais un jour il a voulu rompre. Sans raison. Il ne m’a donné aucune explication. Il a juste dit que ça n’avait pas d’importance… (Elle haussa les épaules.) J’ai trouvé ça très dur à accepter. Il a déménagé, il a changé de numéro de téléphone et de travail. On aurait dit qu’il avait disparu de la surface de la Terre. Mais je l’ai aperçu un jour dans ce café, à cette heure-là, très matinale, en passant, et j’ai été si surprise que je n’ai pas réussi à l’approcher. Je n’étais pas prête à lui dire ce que j’avais sur le cœur. J’ai poursuivi ma route, tourné au coin de la rue, changé d’avis et je suis revenue sur mes pas, mais il était parti. C’est le seul endroit où je l’ai revu. Les gens qu’on connaissait tous les deux n’avaient aucun contact avec lui. Je pense qu’il lui est arrivé quelque chose : il a abandonné sa vie pour en construire une nouvelle. Il voulait disparaître mais je l’ai trouvé dans ce café. Je n’ai juste pas eu le cran d’aller le voir. Je me suis dit qu’il reviendrait peut-être, qu’avec un peu de chance, c’était un endroit où il avait ses habitudes, alors je me suis mise à le fréquenter. Il n’est jamais revenu, mais je n’ai pas manqué un seul jour. Je n’arrêtais pas de me dire : « Et si c’était aujourd’hui qu’il revenait ? » Et je ne pouvais pas m’empêcher d’y aller. Les mois ont passé, j’ai continué d’y aller. Même quand j’essayais d’aller ailleurs, on aurait dit qu’il me ramenait là. Je finissais toujours dans ce café. Je sais que c’est bizarre de ma part, constata-t-elle avec un regard gêné. Ma famille se faisait du souci pour moi. Je savais que ce n’était pas normal, mais je ne pouvais pas m’arrêter. C’était le seul lien que j’avais avec lui. Alors je continuais d’espérer. J’ai toujours cru au destin. Et au sort. À toutes ces choses auxquelles la plupart des gens ne croient pas. Je pensais que c’était un signe si je l’avais vu là et que je l’y reverrais. Mais maintenant j’ai même du mal à comprendre ce que j’espérais. Je ne l’ai jamais revu. Ça fait un an, conclut-elle, honteuse.
— Vous avez rencontré Archie là-bas, répondit Kitty, fascinée par cette femme et par son histoire. C’était ça, le but. Votre ancien amour vous y a ramenée, mais c’était peut-être pour que vous puissiez rencontrer Archie et pas pour lui. Si on cherche un signe du destin, alors c’est celui-là.
Et Kitty, qui pourtant ne croyait pas en ces choses, était parfaitement sincère. Apparemment, Regina n’avait pas pensé à ça. Son regard devint brillant.
— Vous croyez ?
— Je ne peux pas en être absolument certaine, mais c’est mon hypothèse préférée. Si votre ex ne vous avait pas ramenée dans ce café, vous n’auriez jamais rencontré Archie, n’est-ce pas ?
Regina sourit à cette idée et se détendit en l’acceptant.
— Vous savez, aujourd’hui, c’est la première fois que je ne vais pas dans ce café depuis un an.
— Et comment vous sentez-vous ?
Regina réfléchit un instant, sembla sur le point de dire quelque chose puis se ravisa.
— Répondez honnêtement, ordonna Kitty.
Regina sourit.
— Eh bien, honnêtement, je pense que ce matin il y est allé. Au café.
Cette réponse surprit Kitty.
— Et vous, vous en pensez quoi ?
Kitty songea à la loi de Murphy et aux bizarreries de la vie. Elle ne pouvait pas mentir.
— Comme vous.
Regina hocha la tête une fois, puis une deuxième, comme si elle l’acceptait. Elle regarda de l’autre côté de l’allée en direction d’Archie, qui expliquait à Achar et Jedrek comment respirer le mieux possible.
— Mais je suis contente d’être là, conclut-elle.
Kitty sourit.
— Je suis contente que vous soyez là, moi aussi.
— On est arrivés, annonça Molly, et tout le monde se mit à taper des pieds pour encourager Achar et Jedrek qui avaient l’air de plus en plus angoissés.
— Ne vous inquiétez pas, les gars, on a une heure devant nous, les rassura Archie qui avait senti leur panique et qui agissait comme s’il faisait partie de l’équipe. Et même si le juge ne vient pas, on peut y arriver.
La journée étant particulièrement ensoleillée, ils avaient tous décidé de faire une balade sur Kinsale Harbour tandis que Jedrek et Achar se préparaient à battre leur record, mais lorsqu’ils virent Eva, les mariés leur proposèrent autre chose.
— Venez avec vos amis, suggéra la sœur de George quand elle accueillit Eva et Kitty à la porte de la réception.
Ils avaient achevé le repas et les discours, au grand soulagement de Kitty, et ils s’apprêtaient à entamer le gâteau fraîchement découpé. Mais cette proposition ne laissait pas beaucoup de temps à Eva et Kitty pour rentrer à Dublin. Ils devaient reprendre la route à 15 heures.
— Oh, non, c’est impossible, répondit Eva. Ils sont très nombreux et ne s’attendaient pas à être invités.
— Ils sont combien ?
— Quatorze, et on ne…
— Youhou ! cria-t-elle à l’intention d’un employé qui, trois appareils en main, prenait une photo de groupe d’une dizaine de membres de la famille souriants. On peut installer une table de plus, s’il vous plaît ? demanda-t-elle, désinvolte, comme si ça ne posait aucun problème.
La demeure de George Webb à Kinsale était une splendide maison au bord de l’estuaire de la rivière Bandon, juste sur Kinsale Harbour. Elle était bordée par une longue pelouse qui descendait vers la rivière où était amarré un yacht de belle taille.
Kitty et sa troupe éclectique descendirent du bus et rejoignirent la réception. Ils se sentaient tous trop peu habillés pour l’occasion. Tous sauf Eva, ravissante dans sa robe et que tout le monde avait sifflée quand elle était montée dans le bus la veille. Dès que George l’aperçut, il abandonna ses interlocuteurs pour venir la saluer. Kitty chercha des yeux sa petite amie mais ne l’aperçut pas.
Tandis qu’ils se régalaient du délicieux gâteau au chocolat, Kitty comprit pourquoi Eva était peu chargée : les cadeaux qu’elle faisait n’étaient pas du genre à pouvoir être déballés. Juste au moment où elle se faisait cette réflexion, une chanson démarra du fond de la salle. Les conversations mirent du temps à s’éteindre, mais finalement on n’entendit plus une mouche voler. Deux hommes âgés interprétaient « My Wild Irish Rose ». L’un des deux portait un gilet rouge avec une chemise rayée rouge et blanc et l’autre avait une tenue identique mais jaune et blanche. Un pantalon blanc et un canotier orné d’un ruban assorti complétaient leur tenue. Les invités crurent que leur prestation faisait partie de l’animation musicale du mariage et cessèrent de manger pour écouter, mais un homme se leva lentement à la table d’honneur, le corps tremblant et les yeux brillants en voyant les deux membres encore en vie de son groupe a cappella, Sweet Harmony, avec lequel il s’était produit dans tout le pays cinquante ans plus tôt. Kitty leur donnait environ quatre-vingts ans, comme le grand-père de George, Seamus, et elle devina que le quatrième membre n’avait pas eu la chance de parvenir à leur âge avancé. Dès qu’ils eurent capté l’attention de leur auditoire, ils se mirent à aller et venir dans la salle, les yeux brillants, un grand sourire aux lèvres, distrayants et attachants, la voix sans nul doute plus fatiguée qu’avant qui leur fit rater deux accords importants, les épaules voûtées, les mains pleines d’arthrose, mais ils finirent par atteindre la table d’honneur où tous les convives s’attendaient à les voir s’adresser aux mariés. Au lieu de ça, ils s’arrêtèrent devant Seamus, l’homme debout, la main sur le cœur, les yeux pleins de larmes, une expression affectueuse sur le visage. Il entonna les derniers vers de la chanson et, dès qu’ils eurent terminé, les deux hommes chantèrent « Joyeux anniversaire ».
Lorsque les applaudissements se tarirent, tous les regards restèrent fixés sur Seamus, attendant une explication, une suite. Seamus et les deux hommes s’étreignirent, follement émus, têtes rapprochées : ils avaient l’air tellement proches que même les gens les plus bienveillants en étaient forcément jaloux.
Seamus finit par regarder la foule.
— Mesdames et messieurs, chers mariés, dit-il en se tournant vers sa petite-fille qui essuyait une larme, je sais que nous en avons terminé avec les discours mais j’aimerais dire un mot, si vous le permettez.
Les mariés l’encouragèrent vivement à poursuivre.
— Je n’avais pas vu ces hommes depuis cinquante ans, expliqua-t-il en les étreignant de nouveau, et ils restèrent ainsi tous les trois, bras dessus bras dessous. Nous faisions partie d’un groupe, Sweet Harmony. Nous avons parcouru le pays dans tous les sens, pas vrai, les garçons ?
Les deux hommes, qui n’étaient plus des garçons depuis longtemps, hochèrent la tête.
— Je vous présente les deux Bobby : Bobby Owens et Robert Malone. Hélas, notre cher Frankie n’est plus de ce monde.
Seamus s’interrompit un instant, regrettant la perte d’un homme qu’il n’avait pas eu l’occasion de revoir, parce que l’amitié semblait soudain aussi intense et fraîche que jadis. Voire davantage, désormais empreinte de l’excitation et de l’émotion des retrouvailles et des souvenirs positifs, tout ce qui était négatif étant oublié et balayé.
— Il n’y a qu’un homme qui pouvait orchestrer ces retrouvailles, dit-il soudain, l’index levé. Un seul homme qui s’occupe de moi comme ça, et c’est mon petit-fils, George. J’ai raison ?
Il se pencha vers George, qui jeta un coup d’œil à Eva. Cette dernière hocha rapidement la tête.
— Viens là, George, ordonna Seamus, ému.
George, embarrassé de se trouver ainsi au centre de l’attention et d’être remercié pour un cadeau qu’il n’avait pas choisi, se leva lentement sous les applaudissements polis.
— Viens par là, insista Seamus.
— Tant que tu ne m’obliges pas à chanter.
Tout le monde se mit à rire. George était beau – encore plus qu’en costume de travail –, charmant et élégant comme une ancienne star d’Hollywood.
— Cet homme est un ange, fit Seamus d’une voix mal assurée. J’aime tous mes petits-enfants, vous le savez, dit-il à l’intention de l’assemblée, mais cet homme est mon ange. On ne le voit pas assez souvent et il travaille trop, mais je l’aime, et nous apprécions tout ce qu’il fait pour nous.
Il le serra étroitement contre lui et la foule eut un murmure approbateur.
— Bon anniversaire, papi, dit George.
— Merci, fiston, merci, fit Seamus en refoulant de nouveau ses larmes.
Kitty aperçut Nigel, visiblement ému, assis à une table de personnes âgées et d’enfants au fond de la salle. Avant que Kitty n’ait eu le temps de poser des questions à Eva, les mariés, qui faisaient le tour des tables, parvinrent à la leur.
— Eva, merci infiniment pour votre cadeau, dit Gemma, la sœur de George, manifestement émue. C’est le plus beau que nous ayons jamais reçu.
Eva parut gênée.
— Je suis ravie qu’il vous plaise, mais c’est votre frère qu’il faut remercier, pas moi.
— Oh, ne nous racontez pas d’histoires. J’adore George, mais je sais bien qu’il est incapable d’une chose pareille.
— Sincèrement, Eva, si jamais vous venez en Caroline du Nord, venez nous voir. Vous serez toujours la bienvenue chez nous. C’était le cadeau le plus bienveillant et le plus attentionné qu’on ait reçu. Ne le prenez pas mal, les gars.
Personne ne le prit mal, puisqu’à cette table personne n’avait fait de cadeau, et pour cause. Quelques personnes marmonnèrent des paroles sans queue ni tête, mais ça n’avait aucune importance, puisque le marié n’écoutait pas. Il avait les larmes aux yeux.
— Et nous sommes tellement contents que Philipa soit partie, ajouta Gemma à voix basse.
Eva rougit.
— Si mes grands-parents étaient toujours en vie, ils auraient été tellement fiers, affirma le marié avec son fort accent américain, les narines frémissantes et le menton tremblant.
— Oh, mon chéri, dit Gemma en l’embrassant sur les lèvres.
— Mais qu’est-ce que tu leur as offert, bon sang ? demanda Mary-Rose dès qu’ils se furent éloignés.
Le marié se frottait violemment les yeux avec un mouchoir.
— J’ai dessiné un nouveau blason. J’ai pris des choses des deux côtés et des objets qui symbolisent leur vie, le tout sur un sarment de vigne, parce qu’ils en possèdent une et que c’est une affaire de famille. Il cherchait désespérément à en savoir davantage sur son nom, mais mes recherches n’ont rien donné, alors j’ai dessiné un blason et je l’ai fait imprimer et broder sur tout : papier à lettres, linge de maison, ce genre de choses, expliqua Eva, presque gênée. J’ai essayé de retrouver des membres de sa famille, mais sans succès.
— C’est parce que le nom de O’Logan n’existe pas, intervint Molly à voix basse, et Kitty entendit Eva rire pour la première fois.
— Molly, arrête.
— Quoi ? Je ne pense pas qu’il ait envisagé un seul instant que son arrière-grand-père était un escroc certainement recherché par la police irlandaise et qui s’est inventé un nom de toutes pièces dès qu’il a eu mis le pied aux États-Unis.
Edward explosa de rire.
Kitty songea que c’était la première fois qu’elle le voyait aussi détendu.
George se dirigea droit vers Eva, la prit par la main et entraîna la jeune femme rougissante hors de la pièce. Kitty envisagea de les suivre, mais l’écran de son téléphone s’alluma. Bien que sur silencieux, c’était comme s’il lui criait de répondre : c’était Richard Daly, cette sale fouine qu’elle avait aidée à se faire publier. Il fallait qu’elle réponde. Elle quitta la table et franchit la porte-fenêtre pour gagner le jardin qui donnait sur la rivière.
Elle répondit, le cœur battant à tout rompre.
— Kitty.
— Oui.
— Je ne pensais pas que tu décrocherais.
— Je n’en avais pas l’intention.
Un silence.
— Je t’appelle pour… (Il soupira.) Je ne sais même pas par où commencer.
— Va droit au but, Richie.
— Merci d’avoir envoyé mon roman à des éditeurs. Après ce que je t’ai fait… je ne méritais pas ton aide et si tu ne l’avais pas fait, je ne m’en serais pas occupé non plus. Il est terminé depuis longtemps, mais je n’ai jamais trouvé le courage de l’envoyer. Donc, je te remercie. Je ne comprends pas pourquoi tu as fait ça, mais merci.
Si seulement il avait su… Elle bouillonnait.
— En réalité, j’appelle surtout pour m’excuser. J’ai eu un comportement inqualifiable. J’ai beau essayer de me trouver des excuses, je n’y parviens pas. C’était abject de ma part de trahir ainsi une vieille copine de fac. Je te jure que je suis vraiment, vraiment désolé du tort que je t’ai causé et de…
— Tu m’as humiliée, Richie, l’interrompit-elle.
— Je sais. Enfin, non, je ne le savais pas, mais je peux comprendre que…
— Tu m’as humiliée, tu t’es servi de moi et tu m’as fait me sentir très, très mal. Ça a été le pire moment de ma vie.
Sentant l’émotion l’envahir, elle se tut avant de se mettre à pleurer. Elle ne pourrait pas articuler correctement si elle pleurait.
— Je sais. Je suis tellement désolé. Je voudrais réparer les dégâts. J’ai parlé avec mon rédac’ chef et je veux écrire un article positif sur toi. Il a accepté et j’ai carte blanche. J’écrirai tout ce que tu voudras.
— Qui te dit que j’ai envie de te parler ? demanda-t-elle, abasourdie par sa proposition. Je me fous royalement de ce que tu peux bien écrire sur moi à présent, et je me fiche de cet article. Ce qui compte, c’est que tu m’as menti, que tu as couché avec moi et ruiné quelque chose de précieux.
Kitty était loin d’être irréprochable, mais elle considérait que coucher avec quelqu’un pour obtenir des informations était la plus minable des manœuvres. Elle s’attendait à ce qu’il se défende vertement comme la dernière fois et qu’il refuse lâchement d’assumer ses responsabilités mais ce fut le contraire qui se produisit.
— Tu as raison. Je suis désolé. Je ne t’ennuierai plus jamais. Je voulais juste que tu saches que personne n’avait jamais fait un truc aussi sympa pour moi, et je ne comprends pas pourquoi parce que je me rends compte que je me suis mal comporté avec toi et je vais devoir vivre avec ça. Bref, je ne t’embête pas plus longtemps, je voulais juste te dire ce que j’avais sur le cœur, je suis désolé.
— Bon… d’accord. (Elle ne savait pas quoi dire d’autre, elle avait envie de l’accabler encore, mais n’en voyait plus la nécessité.) Tu pourrais peut-être me donner un pourcentage sur les ventes de ton bouquin, plaisanta-t-elle.
— Ah, oui, il n’y aura pas de livre.
— Comment ça ? Je pensais qu’ils avaient adoré.
— Oui, mais j’ai rencontré l’éditeur ce matin. Quand il a découvert qui j’étais, il a décidé de ne pas me publier. J’ai écrit un article pas super élogieux sur un de ses collègues il y a quelques années, et il s’avère qu’il a la mémoire longue.
Kitty ouvrit la bouche et frappa l’air du poing sans se soucier de qui pourrait la voir depuis la salle de réception. Pas étonnant que le petit vaurien soit désolé, il se prenait son karma en pleine figure. Elle raccrocha et sautilla sur place.
— Tu fais quoi ? Tu invoques la pluie ? demanda doucement quelqu’un derrière elle. Je n’ai pas espionné. Je t’ai vue quitter la table et je voulais juste m’assurer que tout allait bien.
Elle pivota et se retrouva face à Steve.
— Je pense que c’est le plus beau jour de ma vie, dit-elle en riant.
— Qu’est-ce que tu as fait encore, raconte, répondit-il, et la formulation qu’il avait utilisée provoqua de nouveau le rire de Kitty. Quoi ?
— Tu parles comme si je m’attirais toujours des emmerdes.
— C’est parce que c’est le cas. Et j’essaie de te sauver tout le temps.
Il s’approcha et lui lança ce regard qui la ravissait.
— Hum. Steve.
— Oui.
— Katja.
Un seul mot.
— Ah. Il n’y a plus de Katja.
— Qu’est-ce que tu as fait d’elle ? Tu l’as enterrée dans ton jardin ?
Il frotta ses phalanges dans son dos.
— Ouch, protesta-t-elle en gigotant, mais il la tenait fermement.
— Non. On a rompu.
— Pourquoi ?
— D’après toi ?
Il lui lança de nouveau ce regard sombre et sérieux. Kitty déglutit.
— Elle avait l’impression que je passais plus de temps avec toi qu’avec moi.
— C’est ridicule. On ne se voit jamais, rétorqua Kitty.
— C’est vrai. Disons qu’elle avait l’impression que j’étais plus là pour toi que pour elle.
— Ah. D’accord. Et qu’est-ce que tu en penses ?
— Kitty, je t’ai aidée à enlever de la merde et de la peinture de ta porte, je t’ai laissé mon lit, et je suis à Cork avec toi où je fais semblant d’être photographe. T’en conclus quoi ?
— Que si j’étais ta petite amie, je te larguerais.
— Tu voudrais bien ?
— Je voudrais bien quoi ?
— Être ma petite amie ?
Sa question était posée sur un ton emprunté et sérieux qui fit penser à Kitty qu’ils avaient dix ans. Elle rit, un peu intimidée, et baissa les yeux vers ses pieds.
Steve posa le doigt sous son menton, lui releva la tête et plongea son regard dans le sien.
— Je te promets que j’ai fait des progrès depuis notre dernière rencontre.
Kitty ne put s’empêcher de rire.
— Je pense bien. Moi aussi, tu sais.
— Ce n’était pas si nul, si ?
— Non, répondit-elle en souriant. Ce n’était pas nul du tout.
Juste au moment où il se penchait vers elle, les yeux fermés, le doigt toujours sur son menton, près de l’eau clapotante, des applaudissements nourris adressés aux mariés leur parvinrent. Mais alors que Kitty s’apprêtait à embrasser le beau, drôle et fidèle Steve, elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et aperçut quelqu’un près de la jetée, le regard rivé sur sa montre, agacé et sur le point de partir.
— Steve ! dit-elle au moment où il posait les lèvres sur les siennes.
— Quoi ?
Il ouvrit les yeux.
— Le juge ! (Elle le lâcha immédiatement.) Il faut aller chercher Jedrek. Le juge est là. (Elle se mit à courir vers la maison.) Retiens-le !
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