Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)
Chapitre 6
Kitty avait à présent en sa possession tous les noms, toutes les adresses et tous les numéros de téléphone. Ils habitaient tous en Irlande : sa chasse au dahu était limitée à un seul pays. Elle était si près de résoudre le mystère qu’elle sentait presque l’odeur de l’encre fraîche flotter dans l’air. Elle n’avait qu’une semaine et demie pour pondre son papier et cent personnes à rencontrer, mais elle n’avait pas envie de s’y mettre tout de suite. Alors qu’elle feuilletait l’annuaire, elle eut envie de chercher un autre nom, qui n’était pas sur la liste de Constance.
Kitty prit le bus 123 jusqu’à O’Connell Street, puis le 140 jusqu’à Finglas. Une fois parvenue à destination une heure plus tard, elle ne savait toujours pas ce qu’elle allait dire, même après avoir passé tout le trajet à préparer son discours. Elle resta immobile dans le square face à la maison de Colin Maguire. Des enfants à vélo pédalaient à toute allure autour d’elle, manquant de la renverser, comme si elle n’était pas là. Elle se prit soudain à regretter d’être venue. À cette heure de la journée, la rue était pleine de mères et d’enfants, et personne ne prêtait la moindre attention à une inconnue. Du moins pas encore. Elle était persuadée qu’il ne faudrait pas longtemps pour qu’un gamin dise à sa mère qu’une drôle de femme rôdait dans les parages. Le square était une bande de cent mètres de pelouse traversée en diagonale par un sentier et entourée par une petite clôture. Rien ne la protégeait des regards, elle était exposée, et elle n’était séparée de la maison de Colin que par quelques dizaines de mètres et sa propre terreur.
Elle observa les voisins en se demandant si certains étaient venus au tribunal, s’ils faisaient partie de ceux qui lui avaient hurlé dessus, si c’étaient eux qui avaient tagué sa porte et accroché du papier toilette pendant qu’elle dormait ou qu’elle était au travail. Est-ce qu’ils l’avaient surveillée comme elle le faisait à présent ? Son chapeau rabattu sur le front, elle contemplait la maison de Colin Maguire en essayant de décider si elle devait aller sonner, et, si oui, ce qu’elle devait dire.
Désolée. Désolée d’avoir saccagé votre vie. Désolée qu’à cause de moi vous ayez été mis à pied et rejeté par votre entourage. Désolée que pour je ne sais quelle raison, mais qui a certainement à voir avec cette histoire, vous ayez dû mettre votre maison en vente. Désolée que votre mariage en ait pâti. Désolée de vous avoir presque fait virer. Désolée d’avoir mis votre famille dans l’embarras et détruit vos relations. Je sais que vous ne me croyez pas capable de comprendre, parce que vous me prenez pour une salope sans cœur, mais c’est pourtant le cas. Je comprends parfaitement. Je comprends parce que c’est exactement ce que je vis en ce moment. Voilà ce qu’elle avait envie de dire, mais à quoi bon s’excuser si c’était encore pour s’apitoyer sur son sort ? Elle souffrait trop pour taire sa propre détresse. C’était entièrement sa faute, mais ils en subissaient tous les deux les conséquences, et ceux qui aimaient Colin et tentaient de le protéger prolongeaient son calvaire.
Elle observa la maison. Un panneau « À vendre » avait poussé au milieu de la pelouse. Aucun signe de ses enfants, pas de bicyclettes dans le jardin ni de jouets sur le rebord des fenêtres. Une voiture était garée dans l’allée. C’était celle de Colin. Elle se souvenait de l’avoir poursuivi alors qu’il regagnait son véhicule à sa sortie de cours, la caméra braquée sur son visage capturant son expression désorientée et stupéfaite. Elle le prenait pour un criminel à l’époque. Elle avait honte quand elle repensait à tout ce qu’elle lui avait balancé à la figure. Elle se demandait si la présence de la voiture signifiait qu’il n’avait pas encore repris le travail. Elle présumait qu’il avait réintégré le lycée maintenant que la justice l’avait lavé de tout soupçon. Mais peut-être qu’elle lui avait causé trop de tort et qu’il était traumatisé.
Désolée.
Colin avait trente-huit ans. Il avait commencé à travailler au collège-lycée de Finglas – qui accueillait des élèves âgés de douze à dix-huit ans – dès sa sortie de l’université. Il était très apprécié par les élèves, ce qui lui avait causé du tort. C’était un habitué des bals de promo, un jeune prof investi qui avait du mal à se faire respecter : il ne donnait pas de devoirs, et la seule punition à laquelle il avait recours consistait à faire des pompes en chantant les derniers tubes à la mode. C’était le prof vers qui les élèves se tournaient quand ils avaient des problèmes, et sa cote de popularité lui avait valu d’être nommé plusieurs fois professeur principal, ce qui était assez inhabituel pour un professeur d’EPS. Lorsqu’il avait repoussé les avances de Tanya O’Brien, alors âgée de seize ans, il ne pouvait pas savoir qu’il en subirait les conséquences dix ans plus tard. Quelles qu’en soient les raisons, Tanya avait réussi à persuader son amie, Tracey O’Neill, d’être sa complice. Tracey avait vraiment cru que son amie avait été violée et que son fils de dix ans était celui de Colin. Tanya avait convaincu Tracey que deux versions identiques de la même histoire valaient mieux qu’une : Tracey avait accepté pour soutenir Tanya, mais aussi parce qu’elle pensait que cette sombre affaire lui permettrait de gagner un peu d’argent. La presse magazine s’emparerait certainement de ce scandale, et peut-être même la télévision. Tanya avait montré à son amie des cas similaires dans lesquels les victimes avaient été payées par les médias. Une jeune femme malintentionnée et une autre, oisive et tordue, s’étaient unies et en avaient pris pour cible une troisième, journaliste dont les dents rayaient le parquet. Kitty était jeune et au début de sa carrière. Elle goberait tout, c’était certain. Comme prévu, elle avait adhéré sans réserve à leurs mensonges et était revenue vers elles après la validation du producteur et du rédacteur de Trente minutes qui allaient donner crédit à leur histoire. Elle était convaincue de servir une juste cause en révélant le visage de ce pervers au monde entier.
La porte d’entrée de la maison de Colin s’ouvrit et il fit son apparition. Tête baissée comme au tribunal, menton sur la poitrine. Le cœur de Kitty se mit à battre à toute allure, et elle comprit qu’elle ne pourrait pas le faire. Elle tourna les talons et s’éloigna rapidement, le chapeau enfoncé jusqu’aux yeux. Elle avait une fois de plus l’impression d’être une intruse dans la vie de cet homme.
Personne n’avait donné suite aux messages laissés le matin. Ceux qu’elle avait appelés n’avaient pas répondu ou n’étaient pas chez eux. Ses interlocuteurs avaient promis de transmettre le message aux absents, mais elle n’était pas certaine qu’ils tiendraient parole. Par ailleurs, de plus en plus de gens ne décrochaient pas leur téléphone s’ils ne reconnaissaient pas le numéro qui s’affichait sur l’écran ou si le numéro appelant était masqué. Kitty jugea finalement qu’une rencontre en chair et en os valait mieux qu’un incertain contact téléphonique.
Le premier jour, elle se rendit à l’adresse de Sarah McGowan, à Lucan, un bâtiment de briques rouges de plain-pied construit dans les années 1970 et qui ressemblait à une résidence pour personnes âgées. La baie vitrée à côté de la porte d’entrée s’ouvrit sur une femme d’une vingtaine d’années en uniforme d’infirmière.
— Vous êtes Sarah McGowan ?
La jeune femme la détailla des pieds à la tête avant de prendre une décision.
— Elle est partie il y a six mois.
Kitty ne cacha pas sa déception.
— Pas de travail pour elle ici, poursuivit l’infirmière en haussant les épaules. Je comprends bien, mais elle aurait quand même pu me donner ses trois mois de préavis.
— Elle est partie où ?
— En Australie.
— En Australie !
— À Victoria, il me semble. En tout cas, c’est là qu’elle est allée en premier. Elle a des amis là-bas qui font pousser des pastèques. Ils lui ont proposé d’en ramasser.
Elle leva les yeux au ciel.
— Je ne sais pas, ça a l’air sympa, répondit Kitty en songeant que partir ramasser des pastèques à l’autre bout du monde était peut-être la solution à tous ses maux.
— Pour une diplômée en comptabilité ?
Kitty comprenait son point de vue.
— Est-ce que vous avez son numéro de téléphone ?
L’infirmière secoua la tête.
— On n’était pas spécialement amies. Elle fait suivre son courrier et j’ai vendu ses affaires sur eBay. C’était bien le moins qu’elle pouvait faire après m’avoir plantée.
— Vous connaissez sa famille ou ses amis ?
La jeune femme lui lança un regard qui répondait à la question.
— Merci pour votre aide.
Kitty tourna les talons : cette femme ne pouvait rien lui apprendre de plus.
— Eh, c’est bien vous ?
Elle s’arrêta net.
— Ça dépend. Vous qui ?
— La nana de la télé. De Trente minutes.
Kitty ne répondit pas tout de suite.
— Oui.
— Vous m’avez laissé un message.
Inutile de répondre.
— Je n’ai jamais vu votre émission. Je vous connais à cause du procès.
Le sourire de Kitty s’évanouit.
La jeune femme sembla réfléchir quelques secondes.
— C’est une chouette fille, vous savez. Sarah. Malgré ce que je vous ai dit sur elle. Ne lui faites pas de mal.
— Ne vous inquiétez pas.
Kitty retrouva son chemin dans la résidence tranquille en songeant qu’elle ferait peut-être mieux de se faire appeler Kitty à partir de maintenant.
Dans le bus qui la conduisait à sa destination suivante, elle essaya d’oublier la fin de leur conversation en prenant des notes.
Hypothèse : les gens qui sont partis vivre à l’étranger. Une histoire de récession ?
Elle espérait que ce n’était pas le cas. Elle en avait assez lu – les médias ne parlaient que de ça –, et à moins que la situation ne soit unique, elle savait que Constance partageait son point de vue.
Elle regarda par la vitre du bus. Elle aurait voulu suivre la liste dans l’ordre exact, mais comme elle avait décidé de faire du porte-à-porte et qu’elle ne possédait pas de voiture, elle commençait par les adresses à Dublin. Sixième de la liste mais deuxième pour elle, Bridget Murphy.
Le numéro 42 était une maison mitoyenne à Beaumont que rien ne distinguait des rangées de maisons identiques à côté, en face et autour, dans le dédale du lotissement. Dans un effort pour égayer leur demeure, certains l’avaient repeinte, mais manifestement sans se concerter. Des jaunes et des orange criards se heurtaient, des vert tendre et des vert menthe se côtoyaient, de jolis roses avoisinaient la pierre terne d’origine. Le numéro de la maison figurait sur un autocollant fantaisie en forme de smiley collé sur la poubelle à roulettes devant le portail, l’allée était jonchée de jouets et de vélos abandonnés, mais aucune voiture n’était garée dans l’allée ou devant la maison. Il était 17 h 30, les gens rentraient du travail, et la nuit tombait déjà. Devant la maison voisine, une vieille femme assise sur une chaise profitait des derniers rayons du soleil. Elle portait une jupe mi-longue, des collants épais sur ses mollets bandés et des chaussons écossais. Elle ne quittait pas Kitty des yeux et lui fit un signe de tête lorsque leurs regards se croisèrent.
Kitty sonna à la porte de Bridget Murphy et fit un pas en arrière.
— Ils sont en train de dîner, expliqua la vieille femme. Voyant que l’intérêt de Kitty s’était reporté sur elle, elle poursuivit en plissant le nez. Poulet au curry. Comme tous les jeudis. Je le sens jusque chez moi.
Kitty se mit à rire.
— Vous n’aimez pas le poulet au curry ?
— Pas le sien, répondit-elle en détournant le regard comme si la simple vue de la maison de ses voisins l’offensait. Ils ne vous entendront pas, ils sont très bruyants.
Effectivement. On aurait dit qu’une armée de gamins glapissants faisaient tomber leurs couverts et heurtaient leurs verres. Elle ne voulait pas se montrer impolie en sonnant de nouveau, surtout si elle perturbait le dîner avec pour public cette vieille femme.
— Si j’étais vous, j’insisterais, commenta la voisine.
Ravie de recevoir la permission, Kitty s’exécuta.
— Vous voulez voir qui ? Lui ou elle ? Parce qu’il n’est pas là, il ne rentre jamais avant 19 heures. Il travaille dans une banque.
Elle fronça de nouveau le nez.
— Je viens voir Bridget Murphy.
La vieille femme sembla perplexe.
Kitty vérifia le nom inscrit sur son carnet, même si elle avait mémorisé quasiment toute la liste, mais c’était devenu une nouvelle manie ; jamais sûre d’elle, elle vérifiait tout vingt fois.
— Bridget n’habite plus là, dit la vieille femme au moment où la porte d’entrée s’ouvrait sur une mère de famille à l’air débordé.
— Oh. Bonsoir, dit Kitty.
— Je peux faire quelque chose pour vous ?
— Je l’espère. Je cherche Bridget Murphy, mais je viens d’apprendre qu’elle ne vivait plus ici.
— Non. Je viens de vous le dire, reprit la vieille voisine. Je viens de le lui dire, Mary.
— Oui, c’est vrai, dit la mère en ignorant superbement sa voisine.
— Vous voyez ?
— Est-ce que vous savez comment je peux contacter Bridget ?
— Je ne la connais pas du tout. On a acheté cette maison l’année dernière. Mais peut-être qu’Agnes pourrait vous aider.
Kitty s’excusa d’avoir interrompu son dîner, la porte se referma et elles entendirent Mary hurler pour obtenir le silence de sa progéniture.
Kitty pivota vers Agnes. Elle était persuadée que cette femme connaissait la vie de tous ses voisins. Un rêve de journaliste. Elle envisagea d’enjamber la petite clôture qui les séparait, mais se dit qu’Agnes trouverait peut-être ça mal élevé, alors elle fit le tour par la rue et la rejoignit dans son jardin.
La vieille femme lui jeta un regard intrigué.
— Vous auriez pu enjamber la clôture.
— Est-ce que vous savez où est Bridget ?
— On a été voisines pendant quarante ans. C’est une femme géniale. Ses enfants sont une bande de bons à rien, égoïstes par-dessus le marché. À les entendre, ils font partie de la famille royale. C’est bien loin de la réalité. Elle est tombée, c’est tout, poursuivit-elle avec colère. Elle a trébuché. Ça arrive à tout le monde, pas vrai ? Mais non, ils l’ont foutue en maison de retraite, la pauvre Birdie, comme ça ils ont vendu la maison et dépensé l’argent en vacances au ski.
Elle marmonnait dans sa barbe, et son dentier sortait parfois.
— Elle est dans quelle maison de retraite ?
— Sainte-Margaret à Oldtown, répondit-il sur un ton qui laissait penser qu’elle en voulait à tous les habitants de Oldtown.
— Est-ce que vous êtes allée la voir ?
— Moi ? Non. Je ne peux pas aller plus loin que le magasin au coin de la rue et après je ne sais jamais comment revenir.
Elle se mit à rire, un rire sifflant qui se termina en quinte de toux.
— Vous pensez qu’elle accepterait de me recevoir ?
Agnes la dévisagea.
— Votre visage m’est familier.
— Oui, répondit Kitty piteusement.
— C’est vous qui avez fait le reportage sur le thé.
— Oui, c’est moi, répondit Kitty, soulagée.
— Je bois du Barry’s. Comme ma mère et ma grand-mère avant moi.
Kitty hocha solennellement la tête.
— C’est un bon choix.
Agnes se décida et plissa les yeux.
— Dites-lui qu’Agnes pense que vous êtes sympa. Et que j’ai demandé de ses nouvelles. On se connaît depuis très longtemps toutes les deux. (Elle contempla un instant le jardin, pensive.) Dites-lui que je suis toujours là.
Au moment où Kitty s’éloignait, la porte de la maison voisine s’ouvrit et quatre enfants en jaillirent comme des boulets de canon, leur mère sur les talons leur criant des ordres.
— Et dites-lui qu’ils ont coupé ses roses. Un vrai massacre.
Mary lança à Agnes un regard d’un mépris absolu et Kitty la salua de la main en souriant. En route vers sa nouvelle destination, Kitty regarda les noms des deux femmes à qui elle avait rendu visite dans la journée. Sarah McGowan et Bridget Murphy.
Hypothèse : des gens qui ont déménagé malgré eux ?
C’était un sujet qui la concernait aussi. Elle et Colin Maguire.
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