Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)
Chapitre 28
Kitty était incapable d’articuler un seul mot tant elle était sous le choc. Ça ne s’était pas déroulé comme prévu. Elle pensait que le roman de Richie ne serait pas publié et qu’on lui écrirait une lettre de refus ferme et définitive qu’elle pourrait lui donner en personne, lui enfonçant par la même occasion le même poignard dans le cœur que celui qu’il avait utilisé contre elle. Mais tout avait terriblement mal tourné. On avait aimé son roman – comment était-ce possible ? Il allait être publié ? C’était là sa vengeance ?
Kitty avait besoin d’un moment toute seule pour digérer la merde dans laquelle elle s’était mise : elle monta donc dans sa chambre pour se ressaisir. Elle avait aussi besoin de réfléchir à ce qu’ils pouvaient accomplir le lendemain et à ce que les événements de la journée signifiaient pour elle. Il y avait des lits jumeaux dans la chambre, avec un lavabo dans un coin et une salle de bains partagée dans le couloir. Mais au lieu de débrouiller ses problèmes, la seule chose qui occupait son esprit était Steve : comment est-ce que ça allait se passer quand ils allaient partager la chambre, à quel point cette perspective l’excitait, même si elle ne pensait pas qu’il allait se passer quoi que ce soit, bien qu’elle soit obligée d’admettre qu’il y avait un changement dans leur relation depuis quelques jours, ou alors c’était juste elle qui se faisait des films ? Est-ce qu’elle projetait ses sentiments alors qu’en réalité rien n’avait changé de son côté à lui ? Les expériences de Kitty avec la gent masculine n’avaient pas été édifiantes ces derniers temps. Par le passé, elle était sortie avec des hommes bien qui l’avaient traitée respectueusement, mais ces dernières semaines, entre Richie et Pete, son besoin d’affection et son désir d’être acceptée l’avaient envoyée dans les mauvais bras. Elle n’avait pas l’impression que ses sentiments pour Steve étaient mal placés. Il était fiable, il ne l’avait jamais laissée tomber et elle le connaissait bien : il ne risquait pas de la surprendre un beau matin en lui avouant qu’il avait une femme, quatre enfants et un penchant pour les putes. Elle savait tout de lui, absolument tout.
On frappa à la porte et elle entendit Steve l’appeler. Son cœur accéléra. Elle pouvait à peine avoir une pensée cohérente.
Elle ouvrit la porte.
— Tu vas bien ? demanda-t-il en la regardant bizarrement.
— Oui, pourquoi ?
Sa voix ressembla à un couinement.
— Parce que tu t’es transformée en Titi, fit-il en se moquant de son ton. (Il poussa la porte et entra dans la chambre.) C’est comment, ici ?
Il jeta un regard autour de lui et s’assit sur le lit de gauche. Il rebondit légèrement et les ressorts grincèrent.
Ils échangèrent un sourire, et Kitty dut détourner les yeux comme une collégienne infatuée.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il plus doucement.
Elle s’installa face à lui sur l’autre lit.
— J’ai reçu de mauvaises nouvelles.
Il lui lança un regard inquiet.
— J’ai envoyé le manuscrit de quelqu’un à un éditeur pour lui faire une surprise et… Eh bien, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.
— Le refus fait partie du jeu. Il faut expliquer à ton ami qu’il doit s’y habituer.
— Il n’a pas été refusé. Et ce n’est pas un ami, répliqua-t-elle, boudeuse.
— C’était le roman de qui ?
— Richard Daly. Vas-y, dis-moi que tu m’avais prévenue. Que je suis horrible, que je n’aurais pas dû faire ça. Je le sais, d’accord ? J’ai trouvé sa clé USB sur laquelle il y avait son roman débile dont il est si fier et j’ai supposé qu’il était nase, comme tout ce qu’il écrit, et je me suis dit que je pourrais lui faire parvenir une magnifique lettre de refus. Je suis affreuse, je sais !
Le coin des lèvres de Steve frémit.
— Ne… pense… même… pas… à…
Il sourit.
— Ce n’est pas drôle.
— Si, un peu.
— Steve, ce n’est vraiment pas marrant, protesta Kitty, mais l’expression de Steve la fit rire d’agacement. Je ne suis même pas capable de me venger correctement, bon sang. J’ai perdu tout mon mordant, et c’est ta faute.
— Ah bon ?
Elle déglutit sans le regarder dans les yeux.
— Oui… non… enfin, tu as été très clair quand tu m’as expliqué en détail ce que j’étais devenue, et je me suis rendu compte que ça ne me plaisait pas vraiment, donc, oui… Ton avis a de l’importance… (Elle prit une profonde inspiration et décida de lâcher le morceau, à la fois craintive et sincère.) Tu as de l’importance pour moi.
Il lui lança ce fameux regard. Oh, Seigneur, ce regard. Elle se sentit fondre.
On frappa à la porte.
— Ne réponds pas, ordonna Steve.
Kitty avait bien l’intention de lui obéir. Tout ce qu’il voulait, quoi qu’il dise.
Mais les coups redoublèrent.
Steve secoua la tête.
Elle resta assise, un grand sourire aux lèvres.
— Eh, les gars, dit Sam, vous êtes là ?
Kitty ne put s’empêcher de se lever, mais Steve plongea sur elle et la cloua au lit.
— Je t’ai dit de ne pas bouger, murmura-t-il.
Ses cheveux lui chatouillaient le visage. Ils étaient pratiquement nez à nez.
— Euh, si vous êtes là, j’aimerais vraiment que vous me donniez un coup de main.
Il semblait angoissé. Le regard de Kitty se posa tour à tour sur la porte et sur Steve.
— Je crois que je préférais quand tu étais une journaliste de merde, murmura Steve en se redressant.
Elle éclata de rire et rajusta sa tenue avant d’ouvrir la porte.
— Coucou, Sam. Désolée de ne pas avoir ouvert tout de suite.
Sam était tellement pris dans son propre dilemme qu’il ne remarqua rien d’anormal. Il pénétra dans leur chambre sans attendre d’y être invité.
— Je suppose que vous avez discuté avec Mary-Rose.
— Vous étiez au courant ?
— Elle ne m’a jamais rien dit, mais j’avais deviné.
— Dit quoi ? demanda Steve, allongé sur son lit.
— Qu’elle a des sentiments pour lui.
— Ah, oui, j’avais remarqué.
— Vous aussi ?
— Bien sûr. C’est évident.
— Merde. (Sam s’assit sur le lit, abasourdi.) Je suis tellement con. Je n’arrive pas à croire que je lui aie dit tout ça. Je ne me doutais pas que…
— Qu’est-ce que vous lui avez dit ? demanda Kitty, dont l’inquiétude montait.
— Eh bien, voyons… J’étais tellement surpris. Je lui ai dit qu’il fallait que je réfléchisse.
Steve réprima un cri désapprobateur.
— Réfléchir ? répéta Kitty.
— Qu’est-ce que j’aurais dû dire ?
Il les regarda tour à tour.
— Que tu ressens la même chose qu’elle, expliqua Steve.
Mais il regardait Kitty et pas Sam.
— Mais je ne sais pas si c’est que je ressens. Je veux dire, je l’adore, c’est ma meilleure amie, je ferais n’importe quoi pour elle, mais je n’ai jamais pensé à elle comme ça.
— Eh bien, il est temps de le faire, mon pote, affirma Steve.
— Mais est-ce qu’on peut, alors qu’on a été si longtemps amis…
— Oui, dirent Steve et Kitty en même temps.
Ils échangèrent un regard et un sourire.
Sam les dévisagea attentivement l’un après l’autre, et Kitty eut l’impression qu’il avait enfin compris et qu’il allait les laisser tranquilles.
— Ça vous ennuie si je dors ici cette nuit et vous avec Mary-Rose ? Elle ne veut pas me laisser entrer dans la chambre et la pension est complète.
C’était exactement ce que Kitty redoutait d’entendre. Elle voulait refuser, si frustrée en pensant à tout ce qui aurait pu se produire cette nuit dans ce lit qui grinçait. Elle jeta un coup d’œil à Steve qui s’étouffait silencieusement sous son oreiller et se mit à rire.
— Bien sûr, Sam. Prenez mon lit. Mais ne ronflez pas ou votre coloc’ vous tuera.
Un peu plus tard, alors que les événements de la journée avaient enfin cessé de tournoyer dans l’esprit de Kitty, elle était en train de glisser dans le sommeil lorsque de la musique en provenance de l’extérieur la ramena à la conscience.
Elle jeta un coup d’œil à Mary-Rose, qui avait fini par s’endormir après avoir versé des litres de larmes, puis elle sortit de son lit et parcourut le plancher grinçant pour aller voir de quoi il retournait.
— Mary-Rose, siffla-t-elle. Venez voir ça !
Mary-Rose se souleva sur les coudes, ensommeillée, et regarda autour d’elle comme si elle ne savait pas où elle était.
— Regardez ! s’exclama Kitty plus fort, tout excitée à présent.
Mary-Rose finit par entendre la musique, descendit de son lit et la rejoignit devant la fenêtre. Il lui fallut un certain temps, comme Kitty avant elle, pour comprendre ce qu’elle voyait. Un lent sourire étira ses lèvres et elle lança à Kitty un regard ravi.
— Descendons.
Kitty se rhabilla rapidement et dévala l’escalier en courant. Elle sortit de la maison d’hôtes et gagna la route. La nuit était tranquille, le petit village entièrement plongé dans l’obscurité ; tous les habitants étaient couchés. Au-dessus d’elle, le ciel sans nuages brillait de mille étoiles.
Le bus de Sainte-Margaret avait été déplacé : il n’était plus sur le parking mais garé en plein milieu de la route, qu’il barrait quasiment, mais ce n’était pas grave puisqu’il n’y avait aucune circulation. Le moteur et les phares étaient allumés et les vitres baissées. Les phares éclairaient la vieille salle de bal dont les portes avaient été ouvertes. Une odeur de moisi et de renfermé s’exhalait de la grange abandonnée, dans laquelle Birdie avait si souvent dansé.
Et Birdie dansait dans l’obscurité, les yeux fermés, le menton levé vers le ciel tandis qu’elle tournait sur elle-même, les bras en l’air autour du cou d’un partenaire invisible, au son de « Dream a Little Dream of Me » d’Ella Fitzgerald et Louis Armstrong.
Eva était assise derrière le volant, le micro dirigé vers le lecteur CD, et Edward et Molly se tenaient juste à côté des phares.
Fascinée par la scène, Kitty abandonna Mary-Rose, qui semblait tout aussi envoûtée, et grimpa dans le bus.
— C’est vous qui avez fait ça ? demanda-t-elle à Eva.
— Elle m’a raconté que Jamie et elle avaient l’habitude de rentrer par effraction dans la grange et de danser toute la nuit. C’était leur chanson préférée. C’est un cadeau d’anniversaire en retard, expliqua-t-elle, les yeux pleins de larmes, sans quitter des yeux Birdie qui dansait toute seule dans la vieille salle de bal.
Tandis qu’ils contemplaient tous la vieille dame, Kitty remarqua que Molly et Edward se tenaient par la main. Elle comprit que c’était ça, la magie d’Eva.
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