Les Jours meilleurs (Fiction) (French Edition)
Chapitre 20
Devant la porte de la chambre du Mater Hospital, Kitty entendait le bruit d’un sèche-cheveux : lorsqu’elle entra, elle trouva Mary-Rose au travail, penchée sur une chevelure. Quand elle aperçut Kitty, elle éteignit son instrument.
— Ah, parfait, mon assistante est arrivée.
La femme sous les cheveux lui jeta un coup d’œil entre deux mèches. Elle avait de grands yeux marron qui mangeaient son visage ratatiné. Kitty sentit le malaise l’envahir, mais elle sourit et la salua de la main avant de se reprocher d’avoir souri et de ne pas avoir parlé. Elle était comme ces gens qui ne savent jamais quoi dire aux enfants : face à des malades, elle se retrouvait à court de mots, aucun sujet de conversation ne lui venait, tout ce que son esprit s’obstinait à répéter en boucle c’était : « Ils sont malades, ils sont malades… »
— Diane est une belle mariée aujourd’hui, expliqua Mary-Rose.
Félicitations ? Était-elle censée dire ça ? Était-ce approprié ? Elle se mariait, mais elle allait mourir – comment pouvait-on être félicitée pour ça ? Finalement, Kitty se contenta de hocher la tête en disant :
— Ah.
— Je ne suis pas encore belle, déclara Diane. Avec un peu de chance, je le serai quand Mary-Rose en aura fini avec moi.
Kitty n’avait toujours rien dit.
— Rendez-moi service, vous voulez bien tenir ces épingles à chignon ? demanda la jeune fille en lui tendant une boîte.
Ravie d’avoir quelque chose à faire, Kitty obéit et se plaça derrière Diane afin de ne pas être obligée de la regarder. Elle accomplit son travail à la perfection, tendant une épingle alors que Mary-Rose en avait encore une dans la bouche et qu’elle était en train d’en enfoncer une deuxième fermement sur la tête de Diane.
Mary-Rose commença à bavarder de manière décontractée, sans aucune gêne, comme si c’était un jour comme les autres.
— Vous avez une demoiselle d’honneur ? demanda-t-elle, l’épingle toujours entre les dents.
— Ma fille, Serena. Elle ne va pas tarder à arriver. Elle est chez la coiffeuse, elle aussi. Elle a seize ans et elle est surexcitée.
— Je veux bien le croire. Sa mère se marie ! Même moi, je suis excitée.
Excitée ? Tout ce que voyait Kitty, c’était le malheur de perdre sa mère à seize ans.
— Je sais, je suis tout excitée moi aussi, dit Diane en riant. Je me demande juste pourquoi son père et moi avons attendu si longtemps !
— Vous allez faire un discours ? s’enquit Mary-Rose, et Kitty se demanda où elle trouvait de telles questions.
Elle était journaliste, elle était supposée pouvoir demander n’importe quoi mais son esprit était sec, ce qui n’était pas nouveau.
Mary-Rose releva des mèches, les déplaça, les tordit, les épingla, les manipula afin de les rendre plus soyeuses, plus épaisses, plus belles. La façon dont elle arrangeait chacune d’entre elles avant de passer à la suivante était fascinante.
— Je parlerai si je le peux. Serena a préparé un discours.
— C’est une fille courageuse.
— Très. (Il y eut un silence et Kitty se sentit embarrassée, mais Diane se mit soudain à rire.) Elle m’a aidée à choisir un cercueil, c’est dingue, non ?
Mary-Rose gloussa.
— J’espère que vous en avez choisi un beau.
Kitty faillit s’évanouir.
— Apparemment, la mode est aux cercueils personnalisables selon les goûts du défunt – avec les blasons des clubs de foot, ce genre de choses.
— Qu’est-ce que vous avez choisi ?
— Elle voulait que je prenne le thème du coucher de soleil – la mer, les palmiers, la plage. Je faisais du surf, vous savez.
— Ça a l’air beau.
— Trop pour partir en fumée, plaisanta Diane. Je vais être incinérée.
— Eh bien, ils pourraient toujours vous incinérer sans le cercueil, répliqua Mary-Rose, et les deux femmes explosèrent de rire.
Kitty n’en croyait pas ses oreilles ; elle les regardait, abasourdie. Comment pouvaient-elles plaisanter de la mort comme ça ?
— Oh, arrêtez, dit Diane en s’essuyant les yeux. Mon maquillage va couler.
— Ce n’est pas grave, je le referai. Une cliente m’a dit un jour qu’elle avait choisi un cercueil en chêne sombre parce que ça faisait ressortir la couleur de ses yeux.
Sur ce, elles rirent de plus belle.
La porte s’ouvrit et un membre du personnel annonça avec enthousiasme que la demoiselle d’honneur était arrivée.
— Oh, ma chérie. (Diane cessa immédiatement de rire en voyant sa fille, qui portait une jolie robe toute simple pour l’occasion.) Tu es magnifique.
— Arrête, maman, répondit Serena, gênée. On a dit qu’on ne pleurerait pas, tu te rappelles ?
Elle s’approcha de sa mère pour la serrer dans ses bras, et Mary-Rose arrêta immédiatement de travailler et recula. Kitty l’imita. Lorsqu’elles se séparèrent, en larmes, Mary-Rose choisit le bon moment pour recommencer à coiffer Diane. Elle travaillait en silence et avec rapidité, presque invisible.
— J’ai fini, dit-elle en attrapant une épingle. C’est la dernière.
Elle entortilla une mèche autour de son index et l’épingla avec dextérité.
— Waouh, s’exclama Kitty, sortant enfin de sa réserve.
— Je veux voir, fit Diane, impatiente.
— Tenez ce miroir, ordonna Mary-Rose à Kitty.
Elle se plaça face à Diane avec un autre miroir, afin que cette dernière puisse voir l’intégralité de sa coiffure.
Diane garda le silence, mais son expression en disait long. Elle leva lentement les mains vers ses cheveux sans les toucher, et les laissa planer tendrement au-dessus de son visage. Ce dernier, qui avait l’air perdu sous la tignasse blonde, était maintenant chez lui.
— C’est superbe, murmura-t-elle.
— Maman…, la prévint Serena.
— Je ne vais pas…, dit-elle en refoulant ses larmes. On dirait juste que…
— Que ? demanda Mary-Rose, nerveuse.
— Qu’ils sont de nouveau comme avant.
Et Kitty comprit enfin.
Elles observèrent une transformation sur les traits de Diane. Difficile de savoir à quoi elle pensait ; qui diable pouvait l’imaginer en un moment pareil ? Personne. Sauf Mary-Rose apparemment.
— Mais ce n’est pas vous, dit la jeune fille, à la grande surprise de Kitty.
Diane leva vers elle un regard d’abord étonné, puis embarrassé.
— Pas de problème, on peut tout défaire.
— Mais votre travail…
— Ce n’est pas l’important. C’est votre jour. Vous voulez que j’enlève tout ?
Diane regarda sa fille.
— Je te trouve magnifique, maman, mais c’est toi qui décides.
Diane réfléchit.
— J’ai l’impression que ce sont mes anciens cheveux sur… mon nouveau visage, et c’est bizarre.
— Aucun problème.
Sur ces mots, Mary-Rose ôta la perruque, révélant un crâne lisse.
Diane déglutit.
La différence de couleur entre son visage maquillé et sa tête chauve était criante.
— Je vais me contenter d’utiliser ma brosse magique, prévint Mary-Rose sur un ton enjoué, mais je vous préviens, ça chatouille.
Diane sourit et Serena se mit à rire.
— Je peux aider ?
Kitty fit un pas en arrière et regarda Mary-Rose et Serena brosser le crâne de Diane.
— Notre travail ici est terminé, dit Mary-Rose sur un ton satisfait tandis que la porte se refermait sur Serena, qui poussait sa mère en fauteuil roulant vers la salle de conférences de l’hôpital.
Les infirmières leur avaient emboîté le pas, ravies qu’un événement aussi positif ait lieu dans le service.
— Il lui reste combien de temps ?
— Je n’ai pas demandé, mais je pense quelques mois.
Mary-Rose commença à ranger ses affaires.
— Comment vous supportez tout ça ?
Kitty s’assit, épuisée.
— Ce n’est pas facile, je suppose, mais ce n’est pas si terrible… Je ne croyais pas au mariage. Mes parents se sont séparés quand j’étais jeune. Ça s’est mal passé. Je n’avais pas un exemple génial sous les yeux, mais j’ai plein d’amies qui se marient et je les coiffe. Toutes les mariées sont nerveuses pour des raisons différentes, qu’elles soient malades ou en bonne santé. Il faut juste deviner si elles ont envie de bavarder ou non. Certaines ne veulent pas. La grande différence, c’est que mes amies paniquent à l’idée de s’engager « pour la vie », alors que Diane s’inquiète parce qu’elle sait que ce ne sera pas possible. Quand je me marierai, je veux être comme elle et espérer contre toute attente que cela durera toujours.
Mary-Rose amenait sa mère prendre le thé à Dublin une fois par semaine. Elle insistait pour le faire malgré sa santé défaillante, et cette semaine-là elle avait choisi Powerscourt Townhouse, un centre commercial dans un immeuble georgien situé sur Grafton Street. Ça avait été jadis le lieu de réception de Richard Wingfield, troisième vicomte de Powerscount, et de sa femme, lady Amelia, et c’était un endroit très populaire pour sortir. Le patio avait été couvert et un grand restaurant occupait une partie du rez-de-chaussée, surplombé par des coursives de part et d’autre. Un piano jouait en sourdine derrière elles. Comme si Kitty n’avait pas eu sa dose de moments gênants avec des malades, voilà qu’elle prenait le thé avec Mary-Rose et une femme dont elle ne comprenait pas un traître mot parce que la moitié de son visage était paralysée. Comme elle l’avait déjà fait à l’hôpital, Mary-Rose jouait le rôle d’intermédiaire.
Tandis que Kitty expliquait à la mère de la jeune femme ce qu’elle faisait avec sa fille, une voix masculine interrompit toutes les conversations.
— Oh, non, gémit Mary-Rose en levant les yeux vers l’escalier principal.
Sam était là, micro en main.
— Mesdames et messieurs, votre attention, s’il vous plaît… (Il tapota le micro. Le silence se fit.) Je ne prendrai pas trop de votre temps, je sais bien que vous êtes tous en train de faire une pause agréable, mais j’ai quelque chose à dire à quelqu’un de spécial.
Un pépiement d’excitation parcourut la foule.
— Margaret Posslewaite, tu es là ?
Mary-Rose gémit de plus belle.
— Maggie, tu es là ? insista-t-il.
La mère de Mary-Rose lui donna un coup de coude et elle leva la main tandis que, de l’autre, elle se couvrait le visage.
— La voilà ! s’exclama-t-il. Maggie. Je veux te demander quelque chose devant tous ces gens.
Et voilà, certains soupirèrent, d’autres crièrent d’excitation, d’autres encore applaudirent, certains levèrent cyniquement les yeux au ciel. Sam fit un geste en direction du pianiste, qui entama « Moon River ».
— Tu te souviens, Maggie ? C’est sur cette chanson qu’on a dansé à notre premier rendez-vous.
La foule fit entendre un « ooooh » ému.
Sam descendit lentement l’escalier en chantant.
— Oh, bon sang, dit Mary-Rose.
Sa mère se mit à rire.
— Dès notre première danse à notre premier rendez-vous, j’ai su que je voulais passer ma vie avec toi. Tu m’as ensorcelé avec ton merengue et ton cha-cha-cha quand on s’est rencontrés au cours de danse de la YMCA.
Mary-Rose enfouit le visage dans ses mains pour réprimer un fou rire.
— Mais c’est la salsa (il fit un petit mouvement du bassin et la foule l’acclama) qui m’a fait comprendre que je voulais passer le restant de mes jours à tes côtés.
Les gens crièrent.
— Margaret… (Il s’approcha, vola une rose sur la table voisine et s’agenouilla sous un tonnerre d’applaudissements.) Ma meilleure amie. Veux-tu m’épouser ?
Seule Kitty devinait combien Mary-Rose devait prendre sur elle pour garder un visage impassible et contenir son fou rire.
— Oui, dit-elle, mais la foule était trop occupée à applaudir pour l’entendre.
Quelqu’un demanda le silence qui se fit dans le centre commercial.
Sam et Mary-Rose étaient presque nez à nez.
— Je n’ai pas entendu, dit Sam dans le micro avant de le lui mettre sous le nez.
Elle lui lança un regard d’avertissement auquel il répondit par un sourire dégoulinant.
— Oui, dit-elle dans le micro, et tout le centre commercial hurla de joie.
Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, et le directeur du restaurant fit son apparition, menus en main, pour leur annoncer que la maison leur offrait à boire.
— C’était une réussite, pouffa Mary-Rose, rayonnante. D’accord, tu m’as eue. C’était peut-être l’une de tes meilleures prestations.
Il haussa les épaules en riant.
— Il fallait bien impressionner la belle-mère. Bonjour, Judy.
Il déposa un baiser sur le front de la mère de Mary-Rose. Judy dit quelque chose que Kitty ne comprit pas et Sam, qui avait parfaitement saisi, éclata de rire.
Une jeune femme, que Kitty avait prise pour une serveuse, les rejoignit.
— Je peux me joindre à vous à présent ? demanda-t-elle avec un grand sourire. C’est bon ?
— Bien sûr, dit Sam. Les filles, je vous présente Aoife. J’espère que ça ne vous ennuie pas qu’elle se joigne à nous.
Mary-Rose dissimula très vite sa perplexité.
— Oui, je veux dire non… Enfin, ça ne me dérange pas.
— Aoife, voici Kitty, une amie de Mary-Rose. D’ailleurs j’ai des tas de choses à vous raconter, lui dit-il avec un clin d’œil et Kitty se mit à rire. Aoife, voici ma meilleure amie et future épouse, Margaret Posslewaite, aussi connue sous le nom de Mary-Rose.
— Félicitations, dit Aoife en se penchant pour l’embrasser.
Mary-Rose sembla embarrassée.
— Aoife et moi nous sommes rencontrés il y a quelques semaines au travail. Je me suis dit que c’était le moment idéal pour que vous vous rencontriez, expliqua Sam, un peu gêné.
— Ah, oui, bien sûr, répondit Mary-Rose, qui essayait toujours de se ressaisir.
— J’ai beaucoup entendu parler de vous, fit Aoife avec enthousiasme, désireuse de faire bonne impression.
— Eh bien, je…
Mary-Rose ne savait que dire.
— Ne t’inquiète pas, je ne lui ai pas parlé de nos bains, intervint Sam, et Aoife se mit à rire.
— Qu’est-ce que vous n’avez pas fait ensemble ? demanda-t-elle.
Sa question était innocente, mais elle avait un sens caché pour Mary-Rose, qui fut immédiatement gênée, ce qui n’échappa pas à Sam, embarrassé à son tour. Mais Aoife ne remarqua rien. Pour impressionner l’amie de son petit ami, elle poursuivit :
— En parlant de bains, est-ce que vous avez déjà essayé de laver Scotty ? Il est impossible !
Aoife entreprit de raconter comment Sam et elle avaient tenté de donner un bain au chien de ce dernier, mais Kitty n’écoutait pas. Elle surprit un bref regard entre la mère et la fille, et vit Judy serrer la main de Mary-Rose sous la table.
Nom numéro sept : Mary-Rose Godfrey
Titre de l’histoire : Celle qu’on demande en mariage
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