Poésies choisies de André Chénier
V Hylas
Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse; Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse. Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis, 120
Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils. —J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance Me dit...' Elle s'incline, et, dans un doux silence, Elle couvre ce front, terni par les douleurs, De baisers maternels entremêlés de pleurs. 125
Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante; Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante. Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas, Haletante, de loin: 'Mon cher fils, tu vivras, Tu vivras.' Elle vient s'asseoir près de la couche, 130
Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche, La jeune belle aussi, rouge et le front baissé, Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête. 'Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête, 135
Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? Tu souffres. On me dit que je peux te guérir; Vis, et formons ensemble une seule famille: Que mon père ait un fils, et ta mère une fille!'
V
HYLAS
Au chevalier de Pange.
Le navire éloquent, fils des bois du Pénée, Qui portait à Colchos la Grèce fortunée,
Craignant près de l'Euxin les menaces du Nord, S'arrête, et se confie au doux calme d'un port. 5
Aux regards des héros le rivage est tranquille; Ils descendent. Hylas prend un vase d'argile, Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés, Chercher une onde pure en ces bords ignorés. Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine, 10
Trois naïades l'ont vu s'avancer dans la plaine. Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant, Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire, Un murmure plus doux l'avertit et soupire. 15
Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs; Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs; Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande, Et s'égare à cueillir une belle guirlande.
Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler. 20
Sur l'immobile arène il l'admire couler,
Se courbe, et, s'appuyant à la rive penchante, Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main 25
En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles. Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles, Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté, Le rassure et le loue et flatte sa beauté.
Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine 30
De la jeunesse en fleur la première étamine, Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux. 'Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage, D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image 35