Poésies choisies de André Chénier

André Chénier · Chapitre 69 sur 119

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Poésies choisies de André Chénier

III le Rat de Ville et le Rat des Champs

Un jour le voyageur par le Rhône emporté, Arrêtant l'aviron dans la main de son guide, 10

En silence, debout sur sa barque rapide,

Fixant vers l'Orient un oeil religieux,

Contemplera longtemps ces sommets glorieux; Car son vieux père, ému de transports magnanimes, Lui dira: 'Vois, mon fils, vois ces augustes cimes.'

Au bord du Rhône, le 7 juillet 1790.

 

III

 

LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

Un jour le rat des champs, ami du rat de ville, Invita son ami dans son rustique asile.

Il était économe et soigneux de son bien;

Mais l'hospitalité, leur antique lien,

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Fit les frais de ce jour comme d'un jour de fête. Tout fut prêt: lard, raisin, et fromage, et noisette. Il cherchait par le luxe et la variété

A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté,

Qui, parcourant de l'oeil sa table officieuse, 10

Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse. Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas, Laissait au citadin les mets plus délicats.

'Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misère

Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire, 15

Ou préférer le monde à tes tristes forêts?

Viens; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici près: Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance, L'heure s'écoule, ami; tout fuit, la mort s'avance: Les grands ni les petits n'échappent à ses lois; 20

Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois.' Le villageois écoute, accepte la partie:

On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie, Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs Se glissent vers la ville et rampent sous les murs. 25

La nuit quittait les cieux quand notre couple avide Arrive en un palais opulent et splendide,

Et voit fumer encor dans des plats de vermeil Des restes d'un souper le brillant appareil. L'un s'écrie, et, riant de sa frayeur naïve,

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L'autre sur le duvet fait placer son convive, S'empresse de servir, ordonner, disposer,

Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser. Le campagnard bénit sa nouvelle fortune; Sa vie en ses déserts était âpre, importune: 35

La tristesse, l'ennui, le travail et la faim.

Ici l'on y peut vivre; et de rire. Et soudain

Des valets à grand bruit interrompent la fête; On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite. Les dogues réveillés les glacent par leur voix; 40

Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. Alors le campagnard, honteux de son délire: 'Soyez heureux, dit-il; adieu, je me retire,

Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillité.'

(Trad. d'Horace.)