Poésies choisies de André Chénier
Fragment Ii
Je dirai l'Amérique à l'Europe montrée;
J'irai dans cette riche et sauvage contrée
Soumettre au Mançanar le vaste Maragnon. Plus loin dans l'avenir je porterai mon nom, Celui de cette Europe en grands exploits féconde, 60
Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde.
FRAGMENT II
Chassez de vos autels, juges vains et frivoles, Ces héros conquérants, meurtrières idoles; Tous ces grands noms, enfants des crimes, des malheurs, De massacres fumants, teints de sang et de pleurs. 65
Venez tomber aux pieds de plus nobles images: Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages, Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants, Ont éclairé la terre et mérité l'encens;
Qui, dépouillés d'eux-mêmes et vivant pour leurs frères, 70
Les ont soumis au frein des règles salutaires, Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens; En leur donnant des lois leur ont donné des biens, Des forces, des parents, la liberté, la vie;
Enfin qui d'un pays ont fait une patrie.
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Et que de fois pourtant leurs frères envieux Ont d'affronts insensés, de mépris odieux, Accueilli les bienfaits de ces illustres guides, Comme dans leurs maisons ces animaux stupides Dont la dent méfiante ose outrager la main 80
Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim! Mais n'importe; un grand homme au milieu des supplices Goûte de la vertu les augustes délices.
Il le sait: les humains sont injustes, ingrats.
Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas; 85
Qu'un jour entre eux et lui s'élève avec murmure D'insectes ennemis une nuée obscure;
N'importe, il les instruit, il les aime pour eux. Même ingrats, il est doux d'avoir fait des heureux. Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence, 90
Doit être son ouvrage et non sa récompense, Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau, De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau, An loin dans l'avenir sa grande âme contemple Les sages opprimés que soutient son exemple; 95
Des méchants dans soi-même il brave la noirceur: C'est là qu'il sait les fuir; son asile est son coeur. De ce faîte serein, son Olympe sublime,
Il voit, juge, connaît. Un démon magnanime Agite ses pensers, vit dans son coeur brûlant, 100
Travaille son sommeil actif et vigilant,
Arrache au long repos sa nuit laborieuse,
Allume avant le jour sa lampe studieuse,
Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits, Indompté dans la guerre, opulent dans la paix, 105
Son beau nom remplissant leur coeur et leur histoire, Les siècles prosternés au pied de sa mémoire. Par ses sueurs bientôt l'édifice s'accroît.
En vain l'esprit du peuple est rampant, est étroit, En vain le seul présent les frappe et les entraîne, 110
En vain leur raison faible et leur vue incertaine 110 Ne peut de ses regards suivre les profondeurs, De sa raison céleste atteindre les hauteurs; Il appelle les dieux à son conseil suprême. Ses décrets, confiés à la voix des dieux même, 115