Poésies choisies de André Chénier

André Chénier · Chapitre 35 sur 119

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Poésies choisies de André Chénier

Chapitre II

La soie à tes travaux offre en vain des couleurs; L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs. 5

Tu n'aimes qu'à rêver, muette, seule, errante, Et la rose pâlit sur ta bouche expirante.

Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour; Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour. Les belles font aimer; elles aiment. Les belles 10

Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles! Sois tendre, même faible; on doit l'être un moment; Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment, Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace, Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce... 15

Tu rougis? On dirait que je t'ai dit son nom. Je le connais pourtant. Autour de ta maison C'est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage, Tu vas, sans te montrer, épier son passage. Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru, 20

Le suit encor longtemps quand il a disparu. Certe, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes Font courir au printemps nos nymphes triomphantes, Nul n'a sa noble aisance et son habile main A soumettre un coursier aux volontés du frein.

 

II

Ah! je les reconnais, et mon coeur se réveille. O sons! ô douces voix chères à mon oreille! O mes Muses, c'est vous; vous mon premier amour, Vous qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour!

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Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance, Où j'entendais le bois murmurer et frémir,

Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir. Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie!

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Souvent je les outrage et fuis et les oublie; Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin, Je les vois revenir le front doux et serein.

J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente De soupçons inquiets m'agite et me tourmente. 15

Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; Ah! je la vois livrée à des bras étrangers.

Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure: Leur chant mélodieux assoupit ma blessure; Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits 20

Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix. Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines, Soit que j'aime l'aspect des campagnes sabines, Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux, Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux: 25

Par vous de l'Anio j'admire le rivage,

Par vous de Tivoli le poétique ombrage,

Et de Bacchus, assis sous des antres profonds, La nymphe et le satyre écoutant les chansons. Par vous la rêverie errante, vagabonde,

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Livre à vos favoris la nature et le monde;

Par vous mon âme, au gré de ses illusions, Vole et franchit les temps, les mers, les nations, Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène, Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine. 35

Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin, Je vais changer en miel les délices du thym. Rose, un sein palpitant est ma tombe divine. Frêle atome d'oiseau, de leur molle étamine Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs. 40

Le papillon plus grand offre moins de couleurs; Et l'Orénoque impur, la Floride fertile

Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile, Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits, Et pensent dans les airs voir nager des rubis. 45

Sur un fleuve souvent l'éclat de mon plumage Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage. Souvent, fleuve moi-même, en mes humides bras Je presse mollement des membres délicats, Mille fraîches beautés que partout j'environne; 50

Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne. Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux,

Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux, Partout, sylphe ou zéphyr, invisible et rapide, Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide 55

Livre à d'autres baisers une infidèle main, Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain, Agitant tes rideaux ou ta porte secrète,

Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête. C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur 60

Mon nom et tes serments et ma juste fureur... Mais périsse l'amant que satisfait la crainte! Périsse la beauté qui m'aime par contrainte, Qui voit dans ses serments une pénible loi, Et n'a point de plaisir à me garder sa foi!