Poésies choisies de André Chénier
IV au Chevalier de Pange
Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes; Que vos heureux destins, les délices du ciel, 60
Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel, Et non sans quelque amour paisible et mutuelle; Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle, Près de vous désolée, en accusant les dieux, Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux.
IV
AU CHEVALIER DE PANGE
Quand la feuille en festons a couronné les bois, L'amoureux rossignol n'étouffe point sa voix. Il serait criminel aux yeux de la nature
Si, de ses dons heureux négligeant la culture, 5
Sur son triste rameau, muet dans ses amours,5 Il laissait sans chanter expirer les beaux jours. Et toi, rebelle aux dons d'une si tendre mère, Dégoûté de poursuivre une muse étrangère Dont tu choisis la cour trop bruyante pour toi, 10
Tu t'es fait du silence une coupable loi!
Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés, T'en allais-tu chercher la muse des cités,
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Cette muse, d'éclat, de pourpre environnée, Qui, le glaive à la main, du diadème ornée, Vient au peuple assemblé, d'une dolente voix, Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois? Que n'étais-tu fidèle à ces muses tranquilles 20
Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles, Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux, Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux? Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle. Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle 25
Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté Qui rend plus séduisant l'éclat de la beauté? L'amour aime les champs, et les champs l'ont vu naître. La fille d'un pasteur, une vierge champêtre, Dans le fond d'une rose, un matin du printemps, 30
Le trouva nouveau-né....
Le sommeil entr'ouvrait ses lèvres colorées. Elle saisit le bout de ses ailes dorées,
L'ôta de son berceau d'une timide main,
Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein. 35
Tout, mais surtout les champs sont restés son empire. Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire; Là de plus beaux soleils dorent l'azur des cieux; Là les prés, les gazons, les bois harmonieux, De mobiles ruisseaux la colline animée,
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L'âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée; Là parmi les oiseaux l'amour vient se poser; Là sous les antres frais habite le baiser.
Les muses et l'amour ont les mêmes retraites. L'astre qui fait aimer est l'astre des poètes. 45
Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux, Le génie et les vers se plaisent parmi vous.
J'ai choisi parmi vous ma muse jeune et chère; Et, bien qu'entre ses soeurs elle soit la dernière, Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins. 50
Et puis une plus belle eût voulu plus de soins; Délicate et craintive, un rien la décourage, Un rien sait l'animer. Curieuse et volage,
Elle va parcourant tous les objets flatteurs Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs 55
Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles, 55 Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles. Une source brillante, un buisson qui fleurit, Tout amuse ses yeux; elle pleure, elle rit.
Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente, 60
Elle erre avec une onde et pure et languissante; Tantôt elle va, vient, d'un pas léger et sûr
Poursuit le papillon brillant d'or et d'azur,
Ou l'agile écureuil, ou dans un nid timide
Sur un oiseau surpris pose une main rapide. 65
Quelquefois, gravissant la mousse du rocher, Dans une touffe épaisse elle va se cacher, Et sans bruit épier, sur la grotte pendante, Ce que dira le faune à la nymphe imprudente Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami, 70
Refusait de le suivre, et pourtant l'a suivi.
Souvent même, écoutant de plus hardis caprices, Elle ose regarder au fond des précipices,
Où sur le roc mugit le torrent effréné
Du droit sommet d'un mont tout à coup déchaîné. 75
Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle, Suivre les moissonneurs et lier la javelle.
L'Automne au front vermeil, ceint de pampres nouveaux, Parmi les vendangeurs l'égaré en des coteaux; Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine; 80