Poésies choisies de André Chénier
Chapitre II
Qu'au-delà du trépas notre âme mutuelle
Vive et respire encor sur la lyre immortelle. Que nos noms soient sacrés, que nos chants glorieux Soient pour tous les amis un code précieux. 205
Qu'ils trouvent dans nos vers leur âme et leurs pensées; Qu'ils raniment encor nos muses éclipsées, Et qu'en nous imitant ils s'attendent un jour D'être chez leurs neveux imités à leur tour.
(1782.)
II
Ami, chez nos Français ma muse voudrait plaire; Mais j'ai fui la satire à leurs regards si chère. Le superbe lecteur, toujours content de lui, Et toujours plus content s'il peut rire d'autrui, 5
Veut qu'un nom imprévu, dont l'aspect le déride, Égayé au bout du vers une rime perfide;
Il s'endort si quelqu'un ne pleure quand il rit. Mais qu'Horace et sa troupe irascible d'esprit Daignent me pardonner, si jamais ils pardonnent: 10
J'estime peu cet art, ces leçons qu'ils nous donnent D'immoler bien un sot qui jure en son chagrin, Au rire âcre et perçant d'un caprice malin. Le malheureux déjà me semble assez à plaindre D'avoir, même avant lui, vu sa gloire s'éteindre 15
Et son livre au tombeau lui montrer le chemin, Sans aller, sous la terre au trop fertile sein, Semant sa renommée et ses tristes merveilles, Faire à tous les roseaux chanter quelles oreilles Sur sa tête ont dressé leurs sommets et leurs poids. 20
Autres sont mes plaisirs. Soit, comme je le crois, Que d'une débonnaire et généreuse argile On ait pétri mon âme innocente et facile;
Soit, comme ici, d'un oeil caustique et médisant, En secouant le front, dira quelque plaisant, 25
Que le ciel, moins propice, enviât à ma plume D'un sel ingénieux la piquante amertume,
J'en profite à ma gloire, et je viens devant toi Mépriser les raisins qui sont trop hauts pour moi. Aux reproches sanglants d'un vers noble et sévère 30
Ce pays toutefois offre une ample matière:
Soldats tyrans du peuple obscur et gémissant, Et juges endormis aux cris de l'innocent;
Ministres oppresseurs, dont la main détestable Plonge au fond des cachots la vertu redoutable. 35
Mais, loin qu'ils aient senti la fureur de nos vers, Nos vers rampent en foule aux pieds de ces pervers, Qui savent bien payer d'un mépris légitime Le lâche qui pour eux feint d'avoir quelque estime. Certe, un courage ardent qui s'armerait contre eux 40
Serait utile au moins s'il était dangereux;
Non d'aller, aiguisant une vaine satire,
Chercher sur quel poète on a droit de médire; Si tel livre deux fois ne s'est pas imprimé,
Si tel est mal écrit, tel autre mal rimé.
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Ainsi donc, sans coûter de larmes à personne, A mes goûts innocents, ami, je m'abandonne. Mes regards vont errant sur mille et mille objets. Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets, Je les tiens; dans mon camp partout je les rassemble, 50
Les enrôle, les suis, les pousse tous ensemble. S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front, Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule. 55
Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois. Ensemble lentement tous couvés sous mes ailes, Tous ensemble quittant leurs coques maternelles, Sauront d'un beau plumage ensemble se couvrir, 60
Ensemble sous le bois voltiger et courir.
Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage, Commencer, travailler, finir un seul ouvrage. Mais quoi! cette constance est un pénible ennui. 'Eh bien! nous lirez-vous quelque chose aujourd'hui? 65
Me dit un curieux qui s'est toujours fait gloire D'honorer les neuf Soeurs, et toujours, après boire, Étendu dans sa chaise et se chauffant les piés, Aime à dormir au bruit des vers psalmodiés. —Qui, moi? Non, je n'ai rien. D'ailleurs je ne lis guère. 70
—Certe, un tel nous lut hier une épître!... et son frère Termina par une ode où j'ai trouvé des traits!... —Ces messieurs plus féconds, dis-je, sont toujours prêts. Mais moi, que le caprice et le hasard inspire, Je n'ai jamais sur moi rien qu'on puisse vous lire. 75
—Bon! bon! Et cet HERMÈS, dont vous ne parlez pas, Que devient-il?—Il marche, il arrive à grands pas. —Oh! je m'en fie à vous.—Hélas! trop, je vous jure. —Combien de chants de faits?—Pas un, je vous assure. —Comment?—Vous avez vu sous la main d'un fondeur 80
Ensemble se former, diverses en grandeur, Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre? Il achève leur moule enseveli sous terre;
Puis, par un long canal en rameaux divisé, Y fait couler les flots de l'airain embrasé;
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Si bien qu'au même instant, cloches, petite et grande, Sont prêtes, et chacune attend et ne demande Qu'à sonner quelque mort, et du haut d'une tour Réveiller la paroisse à la pointe du jour.
Moi, je suis ce fondeur: de mes écrits en foule 90
Je prépare longtemps et la forme et le moule; Puis, sur tous à la fois je fais couler l'airain: Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.'
Ami, Phoebus ainsi me verse ses largesses. Souvent des vieux auteurs j'envahis les richesses. 95
Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux,5 M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux. Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages, Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, 100
Il s'admire et se plaît de se voir si savant.
Que ne vient-il vers moi? je lui ferai connaître Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être. Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant La couture invisible et qui va serpentant
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Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère. Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire,
De séparer aux yeux, en suivant leur lien, Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien. Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave, 110
Tout ce que des Toscans la voix fière et suave, Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers, M'offraient d'or et de soie, est passé dans mes vers. Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce; 115
Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux
Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux. Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée, Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée, Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; 120
Tantôt je ne retiens que les mots seulement: J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois, Et se transforme, et fuît mes poétiques doigts; 125