Poésies choisies de André Chénier

André Chénier · Chapitre 39 sur 119

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Poésies choisies de André Chénier

Chapitre VI

Il revoit près de lui, tout à coup animés,

Ces fantômes si beaux à nos pleurs tant aimés, 65

Dont la troupe immortelle habite sa mémoire: Julie, amante faible et tombée avec gloire; Clarisse, beauté sainte où respire le ciel,

Dont la douleur ignore et la haine et le fiel, Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure; 70

Clémentine adorée, âme céleste et pure,

Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison, Ne perd point l'innocence en perdant la raison; Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries;

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Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos persécuteurs il reproche leur crime. Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs! 80

Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères. De l'âme et du génie enfants imaginaires.

Il se lève, il s'agite à pas tumultueux;

En projets enchanteurs il égare ses voeux. 85

Il ira, le coeur plein d'une image divine,

Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux.

 

VI

O jours de mon printemps, jours couronnés de rose, A votre fuite en vain un long regret s'oppose, Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs, Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs, 5

Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées, Hélas! bientôt le flux des rapides années

Vous aura loin de moi fait voler sans retour. Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour, Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière 10

Offrir à mes amis une ombre hospitalière;

Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir, A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir; Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes, Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites, 15

Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois, Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles, Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles, J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits 20

Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix! Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts, Sa tête à la prière, et son âme aux affronts, 25

Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, Enrichir à son tour quelques têtes serviles. De ses honteux trésors je ne suis point jaloux. Une pauvreté libre est un trésor si doux!

Il est si doux, si beau de s'être fait soi-même; 30

De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime; Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs, D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs, Sa cellule de cire, industrieux asile

Où l'on coule une vie innocente et facile;

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De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis; De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis, Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses, D'un encens libre et pur les honnêtes caresses! Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir, 40

Devant son propre coeur on n'a point à rougir. Si le sort ennemi m'assiège et me désole, On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole, Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli, Versent de tous les maux l'indifférent oubli. 45

Les délices des arts ont nourri mon enfance. Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance, La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceaux Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux, Ma main donne au papier, sans travail, sans étude, 50

Des vers fils de l'amour et de la solitude.

Tantôt de mon pinceau les timides essais

Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès. Ma toile avec Sapho s'attendrit et soupire; Elle rit et s'égaye aux danses du satyre;

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Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, Et pense voir et voit ses antiques aïeux

Qui, dans l'air appelés à ses hymnes sauvages, Arrêtent près de lui leurs palais de nuages. Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs, 60

Des plus sombres ennuis riants consolateurs, Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses, Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses, Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris Par un indigne usage ont tant de fois flétris, 65