Poésies choisies de André Chénier
XIX Chanson des Yeux
XIX
CHANSON DES YEUX
Viens: là, sur des joncs frais ta place est toute prête. Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tête. Les yeux levés sur moi, tu resteras muet,
Et je te chanterai la chanson qui te plaît.
5
Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître, La nuit prête à s'enfuir, le jour prêt à paraître, Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami, En un demi-sommeil se fermer à demi.
Tu me diras: 'Adieu, je dors, adieu, ma belle. 10
—Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle, Car le... aussi dort le front vers les cieux,'
Et j'irai te baiser et le front et les yeux.
Ne me regarde point; cache, cache tes yeux; Mon sang en est brûlé; tes regards sont des feux. 15
Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première, Je veux avec mes mains te fermer la paupière, Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux.
(Le commencement est imité de Shakespeare, Henry IV.)
XX
'Les esclaves d'amour ont tant versé de pleurs! S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs! Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille, Les muses contre lui nous offrent un asile; 5
Les muses, seul objet de mes jeunes désirs, Mes uniques amours, mes uniques plaisirs. L'amour n'ose troubler la paix de ce rivage. Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage, Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi,