Poésies choisies de André Chénier
Fragment Iii
Entraînent sans convaincre, et le monde ébloui Pense adorer les dieux en n'adorant que lui. Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage. C'est alors qu'il a vu tantôt à son passage Un buisson enflammé recéler l'Éternel;
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C'est alors qu'il rapporte, en un jour solennel, De la montagne ardente et du sein du tonnerre, La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre; Ou c'est alors qu'au fond de ses augustes bois Une nymphe l'appelle et lui trace des lois, 125
Et qu'un oiseau divin, messager de miracles, A son oreille vient lui dicter des oracles.
Tout agit pour lui seul, et la tempête et l'air, Et le cri des forêts, et la foudre et l'éclair;
Tout. Il prend à témoin le monde et la nature. 130
Mensonge grand et saint! glorieuse imposture, Quand au peuple trompé ce piège généreux Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux!
(Troisième chant.)
FRAGMENT III
Du temps et du besoin l'inévitable empire
Dut avoir aux humains enseigné l'art d'écrire. 135
D'autres arts l'ont poli; mais aux arts, le premier, Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier, Sur la feuille d'Égypte ou sur la peau ductile, Même un jour sur le dos d'un albâtre docile, Au fond des eaux formé des dépouilles du lin, 140
Une main éloquente, avec cet art divin, Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée,
L'abstraite intelligence et palpable et tracée; Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix. 145
Quand des premiers traités la fraternelle chaîne Commença d'approcher, d'unir la race humaine, La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts, Des contrats attestés garants sûrs et muets, Furent le livre auguste et les lettres sacrées 150
Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi L'un de l'autre emporter la parole et la foi; Ils surent donc, broyant de liquides matières, L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières, 155
Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher, Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher. De là dans l'Orient ces colonnes savantes, Rois, prêtres, animaux peints en scènes vivantes, De la religion ténébreux monuments,
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Pour les sages futurs laborieux tourments, 160 Archives de l'État, où les mains politiques
Traçaient en longs tableaux les annales publiques. De là, dans un amas d'emblèmes captieux, Pour le peuple ignorant monstre religieux, 165
Des membres ennemis vont composer ensemble Un seul tout, étonné du noeud qui les rassemble: Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs Joint l'écaille et les flancs d'un habitant des mers. Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être 1700
Tant que tous nos discours n'ont su voir ni connaître Que les objets présents dans la nature épars, Et que tout notre esprit était dans nos regards. Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre, Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre, 175
Du coeur, des passions les plus secrets détours, Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts, Quel cercle étroit bornait cette antique écriture. Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure, Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. 180
Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, Compte combien de mots l'héréditaire usage A transmis jusqu'à lui pour former un langage. Pour chacun de ces mots un signe est inventé, Et la main qui l'entend des lèvres répété
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Se souvient d'en tracer cette image fidèle; Et sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle
Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux, Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux. C'est alors, sur des pas si faciles à suivre, 190
Que l'esprit des humains est assuré de vivre. C'est alors que le fer à la pierre, aux métaux, Livre, en dépôt sacré pour les âges nouveaux, Nos âmes et nos moeurs fidèlement gardées; Et l'oeil sait reconnaître une forme aux idées. 195
Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus. Le passé du présent est l'arbitre et le père, Le conduit par la main, l'encourage, l'éclaire. Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux, 200
Tous sont du même temps, ils ont les mêmes voeux, La patrie, au milieu des embûches, des traîtres, Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres, Cherche ce qu'ils feraient en un danger pareil, Et des siècles vieillis assemble le conseil.