Sur l'écriture
Chapitre 1959
[À Anthony Linick]
6 mars 1959
[…] Je pense que la plupart de nos poètes, du moins les plus honnêtes, reconnaîtront n’avoir aucun manifeste. C’est une confession douloureuse mais l’énergie nécessaire à l’écriture poétique ne supporterait pas d’être fragmentée en revendications politiques. Je ne dis pas que la poésie devrait se résumer à des clowns irresponsables et débraillés balançant des mots dans le vide. Mais un poème abouti contient sa propre raison d’être. Je connais les différents courants de pensée critique, la vieille école, la nouvelle école, le courant « Blue Guitar », l’école britannique de Paris Leary, l’influence visuelle d’Epos et Flame, etc., etc., mais toutes ces théories traitent de questions de style, de manières, et de méthodes plutôt que de contenu. Et l’Art Primaire se passe de commentaires, soit c’est de l’art, soit c’est autre chose. Soit c’est un poème, soit c’est un bout de fromage.
Le texte de Bukowski « Manifesto : A call for our own critics » est apparu pour la première fois dans le n° 5/6 de Nomad en 1960.
[À Anthony Linick]
2 avril 1959
[…] Autant vous le dire, l’essai « Manifesto » que je vous ai envoyé hier (je crois) me pose problème. Je n’ai pas le brouillon sous la main, mais il me semble avoir utilisé la phrase « leave us be fair ». Ce détail m’a maintenu éveillé toute la nuit sur mon matelas dégoulinant de solitude (de nos jours les putains ne font plus de cadeaux). Je crois que « Let us be fair » serait plus correct. Est-ce le cas ? Y a-t-il un grammairien chez Nomad ? Dans ma jeunesse au Los Angeles City College (ah, comme le temps passe vite !) j’ai écopé d’un D en anglais première année pour m’être pointé tous les matins à 7 h 30 avec une gueule de bois.
Le problème ne venait pas tant de ma gueule de bois mais plutôt du fait que le cours commençait à 7 h 00, généralement au son d’une trompette, qui, j’en suis sûr, aurait fini par m’achever. En anglais 2e année j’ai reçu un A ou un B car la prof était une femme qui me surprenait constamment en train de reluquer ses jambes. Tout ça pour dire, je n’ai pas prêté beaucoup d’attention à la grammaire, et quand j’écris c’est surtout par amour du mot, de la tonalité, comme un peintre jetant ses couleurs sur la toile, de mémoire et d’instinct, je m’appuie sur ce que j’ai lu et retombe généralement sur mes pattes, mais techniquement je n’ai aucune idée de ce qui vient de se passer, et d’ailleurs je m’en tape. Let us be fair. Let us be fair. Let us…
[À Anthony Linick]
22 avril 1959
[…] Je dois me bouger les fesses si je veux pas rater la première course.
Merci d’avoir dédramatisé mes faiblesses grammaticales en mentionnant le fait que certains de vos amis universitaires éprouvaient eux-mêmes des difficultés à structurer leurs phrases. Je pense que certains écrivains doivent endurer cette torture parce qu’au fond ce sont des rebelles et que les règles de grammaire comme beaucoup d’autres règles de ce monde exigent un conformisme doublé d’une certification qu’ils exècrent d’instinct, sans compter que leur attention se focalise sur des considérations plus larges et spirituelles. Hemingway, Sherwood Anderson, Gertrude Stein, Saroyan font partie des rares à avoir redéfini les règles, particulièrement en matière de ponctuation et de rythme des phrases. Et puis, bien sûr, James Joyce est allé encore plus loin. Ce qui nous intéresse, c’est la couleur, la forme, le sens, la force… Les pigments qui font ressortir l’âme. Mais il me semble qu’il y a une différence entre le fait de ne pas être un expert en grammaire et le fait d’être inculte, et c’est du côté des incultes que je me range, les incapables, les gens si avides de jeter leurs pensées sur papier qu’ils n’ont pas eu la patience d’attendre des années pour acquérir une base solide. Et c’est une certitude que l’école de la Kenyon Review dispose d’un certain avantage sur nous en matière de grammaire, seulement ils ont poussé si loin l’académisme que leur créativité a maintenant le goût de flotte.
James Boy a travaillé en tant qu’éditeur de Trace, revue dans laquelle sont apparus plusieurs extraits de la correspondance de Bukowski.
[À James Boyer May]
Début juin 1959
[…] Quant à ceux qui se posent des questions sur ma santé mentale, je pense qu’ils se méprennent sur mes intentions poétiques. Je n’ai pas mis au point mes poèmes de manière consciencieuse et réfléchie, mais plutôt de manière aléatoire, et les assemblages hasardeux de mots qu’ils abritent relèvent avant tout d’un souci de rythme, dans le seul espoir d’entendre une voix plus moderne et vivante. Il m’arrive de corriger, parfois, mais seulement pour donner plus d’allure et de grâce à la danse.
Les quatre poèmes de Bukowski publiés dans le n° 1 de Nomad ont fait l’objet de critiques peu enthousiastes de la part de William J. Noble dans le n° 32 du magazine Trace (1959).
[À Anthony Linick]
15 juillet 1959
À titre privé, j’aimerais maintenant vous parler de cette Noble Salope dans le Trace 32. De quel droit ce bouffon, ce conservateur de salons, cette grenouille de bénitier, cet obsédé des ronds de jambe et renifleur de pâquerettes, de quel droit ce bon à rien se pose en spécialiste de la critique et du savoir-faire littéraire, ça dépasse ma tolérance au n’importe quoi. J’ai besoin d’un antiseptique plus puissant.
Le secteur regorge de revues littéraires, dont la plupart sont des marécages où se complaisent tous ceux qui s’opposent au progrès, qu’il s’agisse de gnostiques, de penseurs ou de grands-mères collectionnant les poissons rouges et les canaris. Pourquoi ces réactionnaires en tous genres ne peuvent-ils pas se contenter de leur pré carré, pourquoi faut-il qu’ils viennent aussi nous lacérer les yeux avec leurs âmes aux ongles jaunis, la prolifération de ces créatures qui se prennent pour dieu tout-puissant me dépasse. Évidemment je me fous pas mal de ce qu’ils peuvent imprimer dans leurs journaux : je ne fais pas l’aumône pour la modernité. Pourtant ils viennent nous chercher des poux. Pourquoi ? Parce qu’ils sentent la vie et ne peuvent pas le supporter, ils veulent nous entraîner avec eux au fond du trou rempli de crachats, où l’on se roule dans la médiocrité et l’idolâtrie des vers rassis de 1890.
M. Noble croit que j’essaie de paraître effronté et sexy quand je parle de « tripoter des seins plats ». Il n’y a pourtant rien de moins excitant, tout comme il n’y a rien de moins effronté. C’est une tragédie de la poésie et de la vie, ces seins plats, et ceux d’entre nous qui savent ce qu’est la vie et la décrivent fidèlement dans leurs livres ne peuvent passer sous silence les sentiments que ça leur inspire, ce serait comme ignorer la chute de Rome, ignorer le cancer, ou les œuvres de Chopin au piano. Et, « jouer aux dés avec Dieu » sera la dernière chose à faire quand l’air sera zébré d’éclairs violets et que les montagnes ouvriront leurs bouches pour rugir tandis que les fusées atterriront en enfer.
Peut-être que je manque de discernement en m’attaquant à M. Noble.
Mais son empressement à corriger les choses qui ne lui semblent pas convenables, montre peut-être combien l’égoïsme devient monnaie courante. J’ai été publié dans des journaux conservateurs en leur proposant de la poésie conservatrice, mais je ne leur ai pas offert mon cul pour autant, « venez, je suis tout à vous ! » Je me suis contenté de sourire, en me disant que j’avais atterri dans le camp de l’ennemi, j’ai manié leur prose, me suis amusé avec des seins, des planches à pain, des pommes d’amour, et puis je me suis esquivé, la tête haute, libre, sans trahir en quoi que ce soit ma nature vorace, solitaire et rugissante. J’imagine que c’est à ça que M. Noble fait référence quand il dit « M. Bukowski a du talent. » C’était très aimable à lui. Et je n’ai pas tripoté que des seins plats.
[À James Boyer May]
13 décembre 1959
L’autre soir j’ai reçu la visite d’un éditeur et d’un auteur (Stanley McNail de The Galley Sail Review accompagné d’Alvaro Cardona-Hine) et le fait qu’ils m’aient trouvé négligé, la tête dans le cul, ne peut pas être entièrement de ma faute : le caractère de leur visite était aussi impromptu qu’un lâcher de bombe atomique. Ma question est la suivante : est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ?
Il ne me semble pas que ce soit ignoble ou pédant d’exiger quelque liberté par rapport à l’esprit de clan malsain et la fraternité collante qui sévit dans beaucoup beaucoup de nos soi-disant publications d’avant-garde.
… Enfin, l’éditeur a au moins eu la décence de partager une bière avec moi, l’écrivain a refusé de se joindre à nous – du coup j’ai éclusé pour deux. On a parlé de Villon, Rimbaud et des Fleurs du Mal de Baudelaire. (Avec mes deux visiteurs prenant soin de mentionner les titres de Baudelaire en version originale, je peux vous dire que cette nuit m’a paru très française). On a aussi discuté de J.B. May, Hedley, Poots, Cardona-Hine et Charles Bukowski. On a débattu, on s’est insulté, on s’est menacé. Et sous le coup de la fatigue l’éditeur et l’écrivain ont fini par se lever. J’ai menti, en leur disant que ça m’avait fait plaisir de les voir, les pauvrets, les pourceaux, les incapables et simples d’esprit, qu’ils aillent en enfer. Ils sont partis, je me suis ouvert une autre bière, accablé par l’arrogance du petit monde de l’édition américaine… Si c’est ça l’écriture, si c’est ça la poésie, je demande qu’on m’inocule de ce pas des parasites dans la tête : j’ai gagné 47 $ en 20 ans d’écriture et je pense que ces 2 $ de revenus par an (sans compter les timbres, le papier, les enveloppes, les rubans, les divorces et les machines à écrire) me dispensent de subir cette dinguerie particulière et si je dois tenir la main de ces dieux en cartons pour promouvoir une rime édentée, j’aime autant voir mes mains pleines de kystes et me réfugier au paradis des refus.
[À James Boyer May]
29 décembre 1959
[…] J’ai souvent été seul pour soutenir la thèse comme quoi tout ce qui compte c’est la création du poème, la pure forme artistique.
La nature de mon personnage ou le nombre de prisons dans lesquelles j’ai croupi, ou bien la quantité de cellules, salles de soins, beuveries, ou de lectures de poésie sans âme qui vive auxquelles j’ai pu échapper, là n’est pas la question. Il suffit de regarder les mots qu’il sculpte sur une feuille de papier blanc pour savoir si un homme a une âme ou pas. Et si je vois davantage de poésie avec un coup dans le nez sous le bananier ou dans la ligne droite de Santa Anita plutôt que dans une pièce enfumée où les rimes puent la lavande, ça ne regarde que moi et seul le temps dira quelle atmosphère était la plus appropriée, pas je ne sais quel éditeur imbécile de seconde classe effrayé par la facture de l’imprimeur juste bon à se cacher derrière les abonnés et dorloter les contributeurs. Si les mecs veulent devenir millionnaires, il y a toujours un marché, celui des veuves esseulées de John Dillinger.
Qui sait, un jour on découvrira peut-être que la poésie de Dillinger était meilleure que la nôtre et que la Kenyon Review était dans le vrai. Pour le moment, sous le bananier, je commence à voir des moineaux là où je voyais des corbeaux, et leur chant ne me paraît pas si désagréable.
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