Sur l'écriture
Chapitre 1954
[À Whit Burnett]
10 juin 1954
Merci de noter mon changement d’adresse (323 1/2 N. Westmoreland Avenue, L.A. 4), au cas où vous auriez d’autres de mes chefs-d’œuvre tachés de vin à me retourner.
Ce dessin rejeté par Esquire est une version allongée d’un petit croquis que je vous avais envoyé il y a quelque temps. J’imagine que c’est trop sexy pour être publié. Je sais pas exactement ce que ça représente. J’ai commencé comme ça, pour m’amuser, et je me suis laissé emporter par mon imagination. Je pense que Sherwood Anderson apprécierait mais il est plus là pour le lire.
[À Whit Burnett]
23 août 1954
J’ai été navré d’apprendre, par le biais d’une lettre de Smithtown datant d’il y a quelques mois, que Story n’existe plus.
Ça correspond à l’époque où j’avais envoyé une autre nouvelle intitulée « L’histoire du violeur » mais pour laquelle j’avais jamais eu de retour. Lien de cause à effet ?
Je me souviendrai toujours du vieux magazine orange avec la bande blanche. En un sens, je m’étais toujours dit que je pourrais écrire ce que je voulais avec l’espoir, si c’était assez bon, de pouvoir y être publié. Il m’est jamais venu à l’esprit d’aller regarder les autres magazines, et particulièrement de nos jours, où tout le monde a peur de paraître offensant ou de se mettre quelqu’un à dos – sale temps pour l’écrivain honnête.
Je veux dire, vous vous asseyez pour écrire, et vous savez que c’est pas la peine. Des tas de choses ne sont plus ce qu’elles étaient, le courage, le culot, la clarté – et le sens artistique aussi.
Si vous voulez mon avis, tout est parti en couilles avec la seconde guerre mondiale. Et ça ne s’applique pas qu’au monde des arts. Même les cigarettes n’ont plus le même goût. Le tamal. Le chili. Le café. Tout est en plastique. Les radis ne paraissent plus aussi âpres. Vous écalez un œuf et, inévitablement, le blanc reste accroché à la coquille. Les côtelettes de porc sont toutes roses et grasses. Les gens se contentent d’acheter de nouvelles voitures et c’est tout. Leur vie se résume à quatre roues. Les villes n’allument qu’un tiers de leurs lampadaires pour économiser l’électricité. Les policiers distribuent des contraventions sans raison. Les poivrots reçoivent des amendes aux montants astronomiques, et quiconque ayant bu un verre est considéré comme un alcoolique. Les chiens doivent être tenus en laisse, les chiens doivent être vaccinés. Il faut une licence de pêche pour attraper un grunion à mains nues, et les bandes dessinées sont considérées nocives pour les gamins. Les hommes regardent les matches de boxe depuis leurs fauteuils, des hommes n’ayant aucune idée de ce qu’est un combat, et quand une décision leur plaît pas, ils protestent en écrivant aux journaux des lettres de réclamations misérables et indignées.
Et la littérature : il n’y a rien : aucune vie. […]
Story comptait beaucoup pour moi. Et j’imagine que c’est dans la logique des choses de le voir disparaître, à qui le tour maintenant ?
Je me souviens d’une époque où je vous envoyais quinze ou vingt histoires, si ce n’est plus, par mois, et plus tard, trois ou quatre ou cinq – en tout cas, une par semaine, au minimum. Je vous en ai envoyées de la Nouvelle-Orléans, de Frisco, ensuite Miami, L.A., Philly, Saint Louis, Atlanta, Greenwich Village, Houston, de partout.
À la Nouvelle-Orléans, j’avais l’habitude de m’asseoir près d’une fenêtre pour regarder les rues en été, la nuit, tout en écrivant, et quand j’ai dû vendre ma machine à écrire à Frisco pour continuer à me soûler, je n’ai pas pu m’arrêter d’écrire, tout comme je ne pouvais m’arrêter de boire, alors je me suis mis à écrire mes conneries à la main, et plus tard j’ai même rajouté des dessins dans l’espoir d’attirer votre attention.
Enfin, on m’a dit que je pouvais plus boire maintenant, et j’ai une nouvelle machine à écrire. En ce moment j’ai plus ou moins un boulot mais je ne sais pas combien de temps j’arriverai à le garder. Je suis faible, je tombe facilement malade, et je suis constamment sur les nerfs, à croire qu’il y a quelques courts-circuits là-haut, mais quoi qu’il en soit, l’envie de caresser le clavier m’est revenue, le plaisir de taper, pondre des phrases, une scène, une histoire, faire parler des gens, leur faire fermer des portes et marcher. Et maintenant, Story n’existe plus.
Mais si vous n’y voyez pas d’inconvénient, Burnett, j’aimerais vous remercier de m’avoir soutenu. Je sais qu’un paquet de mes textes étaient médiocres. Mais c’était le bon vieux temps, l’époque où j’habitais au 16 Fourth Avenue, et maintenant comme tout le reste, les cigarettes, le vin, les moineaux qui louchent au clair de lune, tout a disparu. Un chagrin plus lourd que le plomb. Au revoir, au revoir.
[À Caresse Crosby]
9 décembre 1954
J’ai reçu votre lettre d’Italie il y a un an ou presque (en réponse à la mienne). J’aimerais vous remercier de ne pas m’avoir oublié. Ça me redonne un peu confiance.
Publiez-vous toujours des textes ? Si oui, il y a quelque chose que j’aimerais vous montrer. Auquel cas, j’aurais besoin d’une adresse pour vous l’envoyer : Je ne sais pas comment vous joindre autrement.
Je me remets à écrire, un peu. [Charles] Shattuck du magazine Accent estime que personne ne voudra publier mes textes, mais que peut-être un jour « le goût du public s’accordera avec les vôtres. » Seigneur.
L’année dernière, avec votre lettre, vous m’avez envoyé une liasse de pamphlets ou je ne sais quoi en italien. Vous m’avez pris pour un homme cultivé, à tort : je n’ai pas réussi à les lire. Je ne suis même pas un vrai artiste – je sais que je suis une espèce d’imposteur – c’est la rage qui m’anime, principalement. Pourtant, quand je vois d’autres faire la même chose que moi, je passe mon chemin. Que faire d’autre ? […]
Votre factotum s’est trouvé un nouveau boulot à la con. Ça me coûte de le dire, mais j’ai deux paires de chaussures pour la première fois de ma vie (j’aime me faire beau pour le champ de courses – histoire d’endosser complètement le costume de turfiste). Je vis depuis cinq ans avec une femme de dix ans plus âgée. Mais je me suis habitué à elle et suis trop fatigué pour en chercher une autre ou la quitter.
Merci de me communiquer votre adresse si vous travaillez toujours dans l’édition, et merci encore d’avoir eu l’obligeance de m’écrire et de penser à moi.
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