Sur l'écriture

Charles Bukowski · Chapitre 32 sur 41

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Sur l'écriture

Chapitre 1983

[À Loss Pequeño Glazier]

16 février 1983

Je sais pas exactement comment ça marche. Ce que je veux dire, c’est que j’écris pas beaucoup mieux aujourd’hui qu’il y a quelques décennies du temps où je crevais la dalle dans ces petites piaules, ces asiles de nuit, sur ces bancs publics, ou quand j’ai failli laisser ma peau dans ces usines et à la Poste. L’endurance a quelque chose à voir là-dedans : j’ai survécu à pas mal d’éditeurs qui m’ont rejeté, et à quelques femmes aussi. La seule différence qui me vient à l’esprit aujourd’hui, c’est que je prends plus de plaisir à écrire. Mais la roue tourne très vite – tu peux être un clodo bourré qui se bagarre avec des ivrognes, des drogués, des foldingues dans un appartement miteux, et la seconde d’après tu te retrouves en Europe à traverser un couloir au bout duquel 2 000 personnes en furie attendent que tu leur lises des poèmes. Et tu as 60 piges…

Maintenant je vais sur mes 63 et je n’ai plus à faire de lectures pour payer le vin et le loyer. Si j’avais voulu être un acteur, j’en aurais été un. Aucune envie de gesticuler devant la foule pour gagner ma croûte. J’ai d’autres plans. Ai récemment été contacté par un brave type qui m’avait déjà écrit l’an dernier : « … parmi les personnes ayant déjà accepté de participer figurent John Updike, Czeslaw Milosz, Stephen Spender, Edmund White, Jonathan Miller, Dick Cavett, et Wendell Berry. Donc, vous voyez, vous seriez en bonne compagnie… »

Je lui ai dit, non. Bien que les « honoraires » étaient pas vilains.

Qu’est-ce qui pousse ces gens à faire ça ?

Bon, en tout cas, ce que j’essaie de te dire c’est que, pour moi, avoir les poches assez pleines me permet de vivre actuellement dans cette petite ville, San Pedro, où les gens sont tout à fait normaux, faciles, braves et inintéressants, et où tu aurais toutes les peines du monde à trouver un écrivain, un peintre ou un acteur. C’est l’endroit où je peux vivre avec mes 3 chats et picoler presque tous les soirs en tapant à la machine jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. Et le jour d’après il y a les courses de chevaux. C’est tout ce qu’il me faut. Et les ennuis trouveront toujours le moyen de te trouver (moi). Il y a toujours des bons et des mauvais moments avec la femelle. Mais la configuration me convient. Je suis content de pas être Norman Mailer ou Capote ou Vidal, ou Ginsberg lisant avec The Clash, et je suis content de pas être The Clash.

Là où je veux en venir c’est que lorsque la Chance croise ton chemin tu ne peux pas la laisser t’Engloutir. Devenir célèbre quand t’as la vingtaine est une chose difficile à surmonter. Quand tu deviens à moitié célèbre et que tu as dépassé la soixantaine, c’est plus facile de s’adapter. Le vieux Ez Pound avait coutume de dire, « Fais ton travail. » Et je savais exactement ce qu’il voulait dire par là. Même si l’écriture est pas plus un travail pour moi que ne l’est la boisson. Et, bien sûr, je picole à l’instant même où je te parle et donc si tout ça devient un peu confus, eh bien, c’est mon style.

Je sais pas, tu vois. Prends les poètes. Certains démarrent très fort. Il y a un éclair, une brûlure, un pari dans leur façon de coucher les mots sur le papier. Un bon premier livre ou un second, ensuite ils semblent se d i s s o u d r e. Tu jettes un œil alentour et découvres qu’ils enseignent l’ÉCRITURE CRÉATIVE à l’université. Maintenant ils s’imaginent qu’ils savent comment ÉCRIRE et qu’ils vont dire aux autres comment s’y prendre. Ceci est une maladie : ils se sont épris d’eux-mêmes. C’est incroyable qu’ils puissent faire ça. C’est comme si un type venait me voir et essayait de me dire comment on baise sous prétexte qu’il pense baiser décemment.

S’il existe de bons écrivains, je ne pense pas que ces écrivains triment, marchent, discutent et s’accouplent en pensant, « Je suis un écrivain. » Ils vivent parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Ça s’empile : les abominations, les réjouissances, les pneus crevés, les cauchemars, les hurlements, les rires, les morts, les longues enfilades de zéros et tout le reste, ça commence à peser alors ils voient la machine à écrire et ils se posent devant et ça leur sort par les doigts, il n’y a pas de planning, ça leur tombe dessus : s’ils sont toujours en veine.

Il n’y a pas de règles. Je ne peux plus lire les autres écrivains. Je suis un solitaire. Mais j’emprunte aux autres dans mes périodes de néant. J’aime un bon championnat de foot ou un match de boxe ou une course de chevaux durant lequel tous les concurrents sont à peu près du même niveau. Ces confrontations mettent souvent le miracle du courage à l’honneur et ça me fait du bien de voir de telles choses, ça me donne un peu de jus.

Si tu veux tenir bon dans ce jeu la boisson peut être d’un grand recours, bien que je déconseille d’en abuser. La plupart des ivrognes que j’ai connus ne sont pas très intéressants. Bien sûr, la plupart des gens sobres ne le sont pas non plus.

Pour ce qui est des drogues, j’en ai consommé, bien sûr, mais j’ai laissé tomber. L’herbe bousille la motivation et te rend complètement à l’ouest. Je peux comprendre les drogues plus dures à l’exception de la coke qui te mène nulle part et t’en laisse aucun souvenir. Ce que j’entends par « comprendre » les drogues dures c’est que je peux comprendre ceux qui seraient tentés par cette voie : le trip rapide et lumineux, et par ici la sortie. Autant opter pour un suicide divertissant, tu crois pas ? Mais je suis un alcoolo, ça permet de vivre plus longtemps, taper plus… Rencontrer plus de femmes, fréquenter plus de prisons…

Pour le reste, oué, je reçois des courriers d’admirateurs, pas tant que ça, 7 ou 8 lettres par semaine, heureusement que je suis pas Burt Reynolds, et je peux pas répondre à toutes mais dans la mesure du possible j’essaie, surtout si ces lettres proviennent d’un asile ou d’une prison, ou comme cette fois où la tenancière d’un bordel m’avait écrit avec ses filles. Je peux pas m’empêcher d’aimer l’idée que ces gens ont lu mon travail. L’espace d’un instant je m’autorise un brin de fierté grâce à eux. Je reçois de nombreuses lettres de gens qui disent à peu près la même chose : « Si tu t’en es sorti peut-être qu’il y a une chance pour moi. » En d’autres termes, ils savent qu’on m’en a joliment fait baver mais que je suis toujours là. Ça me dérange pas que les gens m’écrivent du moment qu’ils ne viennent pas frapper à ma porte et s’invitent dans mon salon pour me cracher leurs problèmes au visage par-dessus un pack de 6. Je ne suis pas là pour sauver les Gens. Je suis là pour sauver mes sales fesses de pétochard. Et coucher des mots sur le papier en levant le coude semble me maintenir à flot. D’accord ?

Je suis pas si isolé que ça. J’ai mes béquilles : F. Dos, Tourgueniev, un peu de Céline, un peu d’Hamsun, la plupart des John Fante, une grande part de Sherwood Anderson, le Hemingway du début, tout ce qu’a fait Carson McCullers, les longs poèmes de Jeffers ; Nietzsche et Schopenhauer, le style de Saroyan sans le contenu ; Mozart, Mahler, Bach, Wagner, Eric Coates ; Mondrian ; e. e. Cummings et les putains d’Hollywood East ; Jack Nicholson ; Jackie Gleason ; Charlie Chaplin à ses débuts ; Baron Manfred Von Richthofen ; Leslie Howard ; Bette Davis ; Max Schmeling ; Hitler… D. H. Lawrence, A. Huxley et le vieux barman au visage rouge cadmium de Philly… Et puis il y avait cette actrice particulière dont le nom m’échappe, qui tout bien réfléchi, fut la plus belle femme de notre époque. Elle s’est soûlée jusqu’à la mort.

Il m’arrive d’être romantique, sûr. J’ai connu cette poule une fois, elle était bien roulée. Avait été la petite amie de E. Pound. Il la mentionne dans certaines strophes des Cantos. Bon, un jour elle est allée voir Jeffers. Elle a frappé à la porte. Peut-être qu’elle voulait devenir la seule femme sur terre à s’être tapée Pound et Jeffers à la fois. Bref, ce n’est pas Jeffers qui a ouvert la porte. C’est une vieille peau. Une tante, une gouvernante, n’importe, elle brillait pas par ses charmes. Cette poule magnifique dit à la vieille peau. « Je veux voir le maître. » « Attendez un moment », lui dit la vieille peau. Quelque temps s’écoule et alors la vieille peau revient, sort sur le perron et dit, « Jeffers vous fait savoir qu’il a bâti son église, allez bâtir la vôtre… » J’ai aimé cette histoire parce qu’à cette époque les belles femmes me causaient pas mal d’emmerdes. Mais maintenant quand j’y pense, peut-être que la vieille peau n’a jamais parlé à Jeffers, peut-être qu’elle s’est contentée d’attendre là, puis a rouvert la porte dans le seul but d’éclabousser la beauté de sa sagesse. Bref, je ne l’ai pas tirée non plus et n’ai toujours pas bâti mon église, bien qu’elle soit là parfois quand il n’y a rien d’autre à la ronde.

Ce que j’essaie de dire ici c’est que personne n’est jamais vraiment bon ou célèbre, ces choses-là se conjuguent au passé. Peut-être que tu peux devenir bon et célèbre après ta mort mais tant que tu es vie, pour ce que ça vaut, si tu sais faire des miracles au point de pouvoir changer le monde, ça doit être celui d’aujourd’hui ou demain, ce que tu as fait avant ne vaut pas plus qu’un sac en papier rempli de trous de balle de lapins découpées. Ce n’est pas une règle, c’est un fait. Tout comme c’est un fait que je ne peux pas répondre aux questions qu’on me pose dans les lettres. Ou je me retrouverais à donner un cours d’ÉCRITURE CRÉATIVE.

Je me rends compte que je commence à être bien bourré mais ce qui aurait pu finir dans un mauvais poème, tu le trouveras ici. Je me revois toujours en train de lire les critiques dans le Kenyon [Review] et le Sewanee Review du temps où je passais mes journées sur les bancs publics et même si je savais que c’était bidon j’aimais leur maniement de la langue, mais tous nos mots sont bidon quand on y pense, pas vrai, Barman ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? Pas grand-chose. Devenir veinard peut-être. Ce qu’il nous faut c’est du rythme et un minimum de divertissement avant que n’arrive le moment où ils nous trouveront raidis dans un coin, inutiles, aux yeux de ceux qui restent. Ça me rend terriblement triste de nous savoir si limités. Mais tu as raison, à quoi bon chercher des points de comparaison ? Ça n’aide en rien. Levons nos verres. Et trinquons encore… En essayant de nous frayer un chemin dans toute cette merde au moyen d’une petite fourchette en fer-blanc.

 

[À A.D. Winans]

23 février 1983

[…] J’ai été invité à Naropa il y a quelque temps, pas pour l’école [Jack] Kerouac [de la Poétique désincarnée] mais pour un four de 2 semaines, je veux dire un cours… D’abord, j’ai eu affaire à une poétesse [Anne Waldman] et je lui ai dit « non. » Ensuite j’ai été contacté par Ginsberg et j’ai dû lui dire simplement que je fais pas ce genre de choses. Le seul truc que je pourrais dire à la plupart des gens concernant l’écriture serait, ABSTENEZ-VOUS. C’est surpollué maintenant…

J’ai jamais aimé les Beats, ils donnaient trop dans l’autopromotion et les drogues ont fait d’eux des traînées ou leur ont refilé des bites en bois. Je suis de la vieille école. Je crois aux vertus du travail et à la vie de reclus ; les foules affaiblissent tes intentions et ton originalité… Quand tu traînes avec des écrivains tu n’entends ou ne vois plus que ça. Ou peut-être est-ce ma nature de prendre racine à l’écart. Je me sens bien sans personne autour.

 

[À Jack Stevenson]

5 mars 1983

[…] Kafka, tu as raison… Il est là. J’ai toujours aimé le lire quand j’étais suicidaire, il semblait m’apaiser, son écriture ouvrait ce trou noir dans lequel tu tombais tête la première, il pouvait te montrer d’étranges petits tours, il te faisait un peu oublier la réalité. J’ai eu la chance de connaître ça aussi avec D.H. Lawrence, quand je me sentais comme une merde je me jetais sur ses phrases à ressort et c’était comme quitter le foutu comté, peut-être même le pays. Hemingway te donne toujours l’impression d’avoir été roulé comme si quelqu’un t’avait joué un tour avant de te passer à tabac. Sherwood Anderson était un drôle de type et moi aussi j’aimerais pouvoir me perdre dans ses déambulations étranges et assoupies.

 

Le poème avec la faute d’orthographe dont parle Bukowski est « Waiting

for Christmas », publié dans Blow en 1983.

[À John Martin]

3 octobre 1983

Salut John

Nouveaux poèmes ci-joints…

Aussi, un livret de poésie ronéotypé avec certains de mes poèmes et une chouette critique de Ham on Rye. L’ennui, au cas où je t’aurais envoyé ces poèmes, regarde la première page à l’intérieur du mag. Le 4e mot de la première ligne devrait se lire « Paniers. » Il n’existe pas de mot tel que « Napiers. » Pour information.

J’espère que Hot Water Music sortira bientôt. J’ai dans l’idée que les imprimeurs et les relieurs travaillent un peu quand ça leur chante. Probablement comparable à essayer de faire venir un couvreur pour réparer un toit qui fuit.

P.S. – J’alternerai à l’avenir entre le roman, la nouvelle et le poème, et je ne sais pas pourquoi plus d’auteurs n’en font autant. C’est comme avoir 3 femmes – quand une vire à l’aigre tu te réconfortes auprès des autres.

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