Sur l'écriture
Chapitre 1968
[À Jack Micheline]
2 janvier 1968
[…] Oui, tu as raison – le monde du poème est du genre à péter dans la soie et dominé par de doux imposteurs, Poetry (Chicago), qui, il y a très longtemps, fut un bon magazine est maintenant une fabrique de mensonges et le rade préféré des poètes flasques et bidons, les sales truqueurs, mais ils nous surveillent – ils viennent chez moi et sonnent à la porte, ils veulent jeter un œil à la créature et voir de quoi elle est faite. Mais ils ne voient rien – un pet aux yeux rouges échoué sur le canapé avec une gueule de bois, qui parle comme un vendeur de journaux à la sauvette. […]
Célébrité + immortalité sont des jeux qu’il faut laisser aux autres. Si on n’est pas reconnus quand on marche dans la rue, c’est une chance. Du moment que la machine à écrire fonctionne la prochaine fois qu’on s’y colle.
Ma petite fille m’aime bien et c’est déjà beaucoup.
[À Charles Potts]
26 janvier 1968
[…] J’aime L’ACTION. Je veux dire, tu sais comme certaines des revues sont lentes à se mettre en place, quelque chose de très étouffant là-dedans – yawn, yawn, oh mama, pourquoi faire ça ? Tu sais. J’imagine que beaucoup d’entre eux attendent des donations ou des miracles, ça n’arrivera jamais ; ils pourraient aussi bien l’admettre et se bouger un peu. C’est une des raisons pour lesquelles je fais cette chronique hebdomadaire pour Open City. ACTION, ça saute direct de la machine à la page. Je l’envoie à [John] Bryan, ZAP, ça EXPLOSE, un truc n’a pas besoin d’être taxé de journalisme sous prétexte qu’il s’inscrit dans l’instant, en matière d’art le bon et le moins bon voient le jour en même temps. je veux dire la dimension temporelle n’a rien à voir là-dedans. l’explique pas très bien, voudrais que cette lettre parte à la levée de 17 heures.
En 1967, Bukowski a postulé sans succès pour une bourse de la National Endowment for the Arts.
[À Harold Norse]
20 avril 1968
[…] ai demandé à Carolyn Kizer un autre formulaire de candidature pour tenter à nouveau, sans trop y croire, de décrocher une bourse. J’ai entendu parler de ceux qui l’avaient touchée et cru comprendre que c’étaient pas forcément des lumières – je veux dire, niveau talent. Certains auraient également reçu des bourses sans avoir postulé, certains les auraient même refusées. J’imagine qu’ils côtoient pas d’aussi près que moi la misère et la folie. un pied dans la tombe. Bon, pas de nouvelles de cette chère Carolyn, je suppose que ça prend du temps, mais on m’avait répondu si rapidement la dernière fois, avec une belle et longue lettre, qu’est-ce qui s’est passé ? On se pose parfois des questions sur des choses qui se passent dans les hautes sphères et en souterrain, des choses dont on n’a pas idée. J’imagine qu’un X a été tracé sur mon dos. Je suis bon pour le boucher. le F.B.I. est venu l’autre jour, pour interroger les voisins et le proprio sur mon compte. il me l’a dit. comme je bois des coups avec lui et sa femme, ils me tiennent au jus. [Douglas] Blazek m’a dit qu’il y a un ou 2 ans le F.B.I. était aussi venu le voir pour lui poser des questions sur moi. tu savais que la National Fondation est financée par le gouvernement ? ça pourrait expliquer le silence de Carolyn et peut-être que je t’ai mouillé aussi. t’ai raconté je crois qu’un gros bonnet de la Poste m’avait fait passer un interrogatoire dans une grande pièce sombre où j’étais installé au bout d’une table immense juste éclairée par cette petite lampe. Un vrai truc de nazi façon Kafka. il m’a dit qu’ils aimaient pas ma chronique « Notes of a Dirty Old Man. ». « Dois-je en déduire que les responsables de la Poste sont les nouveaux critiques de la littérature ? » j’ai demandé. « euh, non, ça n’était pas notre intention. » sans blague. alors il m’a dit, « si vous vous étiez cantonné à la poésie et aux livres de poésie vous n’auriez eu aucun problème. » « mais ça… » et il a pointé du doigt la revue avec ma chronique, et laissé le silence parler pour lui. c’est l’écriture en elle-même qui les emmerde, même si je suis à peine obscène. Ils savent pas comment me coincer, alors on continue à se serrer la pince comme si de rien n’était. mais je sais qu’au premier faux pas ils me tomberont dessus pour me briser le cou. en attendant, ils espèrent que toute cette histoire me rendra parano, que je sursaute au moindre bruit et fasse tomber par inadvertance mes réserves de chance au fond des chiottes. ça pourrait bien arriver. d’ici là, j’ai dit au peu de personnes que je connaissais qu’elles pouvaient prendre leurs distances si elles le souhaitaient. et c’est incroyable. le peu à qui je l’ai dit j’en entends plus parler. la plupart des gens, ai-je découvert, dans le fond sont des merdes. Je suis le vieux clébard qu’on abandonne sur une aire d’autoroute.
[À d.a. Levy]
16 juillet 1968
[…] Reçu aujourd’hui le paquet avec The Buddhist [Third Class Junkmail] Oracle. Mille mercis, sûr. le papier dégage un parfum singulier. je suis sûr que tu as découvert ce que j’ai découvert – que le royaume de la poésie est très bien tel qu’on l’a façonné, mais tellement d’entraves, plus de la moitié des poèmes acceptés sont jamais publiés et simplement enterrés par de petits mécréants assoupis sur les hauteurs de Peoria… Pendant ce temps, ces papiers donnent de l’ACTION IMMÉDIATE que l’on peut VOIR SENTIR… RESSENTIR ENCORE ET ENCORE… qui diable veut pourrir et attendre ??? on travaille de toutes nos mains… chaque minute compte.
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