Sur l'écriture
Chapitre 1972
Dans le numéro de Nola Express daté du 4 août 1972, Alta, poète et éditrice de la revue féministe Shameless Hussy Press, admit avoir été « choquée et blessée » par les « fantasmes de viol » de Bukowski – publiés par Fife dans Nola Express.
[À Darlene Fife]
13 août 1972
Votre Alta confond tout. Il y a des hommes qui violent et des hommes qui pensent au viol. Écrire là-dessus ne signifie pas que l’auteur cautionne le viol, même si c’est écrit à la première personne. Le droit à la création c’est le droit de mentionner ce qui existe. Je connais même des femmes – personnellement – dont le plus grand désir est de se faire violer. La création n’est jamais que de la création. Par exemple, ça n’est pas parce qu’un homme est noir qu’il ne peut pas être un fils de pute et ça n’est pas parce qu’une femme est une femme qu’elle ne peut pas être une garce. Ne nous éloignons pas de la réalité pour contenter les béni-oui-ouis. Du reste, par rapport aux passages que cite Alta de ma chronique je peux voir qu’elle est si farouchement vertueuse (à la limite du fanatisme religieux) qu’elle passe complètement à côté de la morale de l’histoire – en vérité je me moque des hommes et de leur attitude envers les femmes. Je suis navré qu’Alta ait souffert dans le lit conjugal (comme elle l’a mentionné). Mais laissez-moi rappeler à cette chère fillette que les hommes aussi souffrent dans le lit conjugal. Parfois ce sont même eux qui font la messe. Vraiment. Je devrais dire qu’Alta est une truie chauviniste. Les hommes aussi recherchent des femmes capables d’accepter l’amour. Le préjudice fonctionne dans les deux sens. Mais c’est presque inutile de contrer une attaque comme celle d’Alta. Ça ne fera que la conforter dans ses raisonnements de béni-oui-oui. Mais, quand même, parfois ces gens méritent qu’on leur réponde. Vous savez, on avait coutume de dire dans le temps, comment une personne aimant les animaux, les enfants et les chiens pourrait être une mauvaise personne ? Maintenant ce serait plutôt, comment une personne étant contre la guerre, l’eau frelatée, l’air pollué, comment une personne luttant pour le droit des femmes pourrait être une mauvaise personne ? Sinon, il y a pas si longtemps c’était, il a les cheveux longs, il a une barbe, il est réglo. Enfin, merde, vous voyez, c’est souvent une posture… Je me réserve le droit de créer librement selon ce que me dicte la réalité, l’humour ou même une lubie.
D’accord.
[À William Packard]
13 octobre 1972
cette forme d’écriture, la poésie, mieux vaut la pratiquer avec modération. Je suis content de pouvoir picoler, m’embrouiller avec des femmes et travailler un peu en prose histoire de faire redescendre la pression. Parfois je tombe sur ces interviews d’écrivains qui parlent de leurs méthodes de travail et j’ai l’impression que ces gens poncent des meubles. Je suppose que c’est la conséquence d’avoir trop étudié et trop peu vécu. Hemingway a mené la grande vie mais il s’est aussi retrouvé pris au piège de son savoir-faire et au bout d’un moment son savoir-faire s’est transformé en cage et l’a tué. Je suppose que le seul moyen de s’en sortir est de ne pas trop réfléchir. Avancer à l’instinct. C’est comme ces galeries de miroirs où on se paumait dans les foires quand on était gamins. C’est assez facile de s’y perdre, de tout perdre. Et je ne dis pas que je suis au-dessus de tout ça, loin de là. Trinquons à la chance en espérant que les dames aiment encore nos âmes ridées et nos cuisses desséchées, o, comme c’est poétique. Merde.
Plus de poèmes ci-joints. J’essaie de constituer une réserve et je ferai sauter le monde avec mes poèmes. Oué.
[À David Evanier]
Fin 1972
[…] J’ai jamais été plus fasciné que ça par l’écriture, la création. Je veux dire, ce que les autres gars ont fait. Ça me semblait assez maigre et prétentieux, ça me semble toujours être le cas. J’ai continué à écrire non parce que je me trouvais bon mais parce que les autres me paraissaient si mauvais, y compris Shakespeare, tous ces gars. Le formalisme guindé, comme l’impression de mâcher du carton. J’étais un peu paumé quand j’avais 16, 17, 18 ans, alors je suis allé à la bibliothèque et il n’y avait rien à lire. J’ai parcouru tous les rayons, tous les livres. Ensuite je suis retourné dans la rue et j’ai vu le premier visage, les immeubles, les bagnoles, tout ce qui avait été dit dans les livres n’avait rien à voir avec ce qui se trouvait sous mes yeux, c’était une imitation, une farce. Personne pour me venir en aide. Hegel, Kant… Un branleur du nom d’André Gide… Des noms, des noms, et des baudruches. Keats, quel sac à merde. Rien à sauver. J’ai commencé à voir quelque chose en Sherwood Anderson. Il a failli me montrer la voie, il était stupide et maladroit, mais il te laissait combler les vides. Impardonnable. Faulkner était aussi bidon qu’un tas de cire. Hemingway a démarré très fort, puis il a commencé à se tripoter la nouille et s’est transformé en cette grosse machine qui te pétait à la gueule. Céline a écrit un livre immortel qui m’a fait rire pendant des jours et des nuits (Voyage), ensuite il a viré vieille mémère en colère. Saroyan. lui, comme Hem, savait l’importance de la racine et du mot clair, le vers naturel et facile, mais connaissant le vers, gamin, Saroyan mentait : il disait : MAGNIFIQUE, MAGNIFIQUE, et ça n’était pas MAGNIFIQUE. Je voulais entendre ce que c’était, toutes ces angoisses à la con, les soucis, la folie ; je m’en battais les reins des grands discours. Je ne trouvais rien de semblable à ce que j’éprouvais. J’ai baisé et picolé, j’ai pété des câbles dans les bars, fracassé des vitres, me suis fait tabasser, ai vécu. Je savais pas trop quoi. Je cherche toujours à comprendre. J’ai pas encore trouvé les mots justes. Je les aurai peut-être jamais. Je suis même amoureux de mon ignorance. J’aime ma bedaine d’ignorance barbouillée de beurre. Je me lèche l’âme avec la langue de ma machine à écrire. Je veux pas uniquement de l’art. Je veux du divertissement. D’abord. Je veux oublier, je veux un vrombissement, des cris parmi les lustres étourdis par le vin. Je veux. Enfin, si on peut faire intervenir l’art après qu’on ait suscité l’intérêt, bien. Mais évitons de verser dans le sacré, tra la, tra la.
[À Steve Richmond]
24 décembre 1972
[…] c’est ton droit de me critiquer et la plupart de ce que tu dis est probablement correct, mais tu apprendras une chose, au final, il me semble que la création ne relève pas de la photographie ou même nécessairement de la vérité générale. La création contient sa propre essence, mensonge ou vérité, seules les années pourront l’identifier. Les gens ne comprennent pas. Ça n’est pas parce que quelque chose semble parler d’eux que ça parle nécessairement d’eux, ça peut être une part d’eux – ce moment – et une part de tous les hommes qu’on fusionne en quelque chose qui doit être dit. J’ai lu des poèmes qui semblaient parler de moi, des personnages intitulés Bullshitski et d’autres choses, mais ça m’a fait rire parce que je savais que ça représentait qu’une partie du tableau.
Je pense parfois que se prendre au sérieux, c’est se retrouver pris à son propre piège.
Je crois qu’un jour tu finiras par trouver ton éditeur, et peut-être que pour toi le plus tard sera le mieux. en attendant, merci de ne pas te sentir poignardé. si j’ai quelque chose à te dire, sur toi ou qui que ce soit d’autre, ce sera toujours en face.
tu as le droit d’avoir le cafard de temps en temps, je te jette pas la pierre. Mais ça n’a pas été facile pour moi, ça ne l’est toujours pas. Comme je dis, faisons notre TRAVAIL. Tu as trop de talent et d’honnêteté, j’aimerais autant ne pas être ton ennemi, ne me considère pas comme tel.
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